Une rencontre inattendue

U

Résumé :

A trente-trois ans, Alexandra est une femme brisée. Une mère inconsolable. Suicidaire et dépressive, elle ne croit plus en ses chances de bonheur. Mais lorsqu’à Rio, son chemin croise celui du beau Frank Kennedy, et de Pietro, un petit garçon malade et victime de la cupidité humaine, ses certitudes sont brutalement remises en cause.
Confrontée à des émotions, des sentiments, qu’elle ne pensait plus jamais éprouver, Alexandra devra faire des choix.
Acceptera-t-elle de venir en aide au petit Brésilien malgré sa souffrance ?
Se laissera-t-elle séduire par Frank Kennedy au point de perdre pied ?
Osera-t-elle saisir cette seconde chance que lui donne la vie ou passera-t-elle son tour ?

Genre : roman sentimental, aventure et suspens

Étiquette : vie de femme, maman, deuil, enfant, sida, cobaye, reconstruction, amour

Lieux visités : Rio de Janeiro, Nex York , Nouvelle Orléans, réserve indienne sud Arizona

Format :

 Disponible GRATUITEMENT sur Amazon  Fnac et Kobo

 Disponible au prix de 0,99 € sur Amazon  Fnac   Kobo

Pour avoir le roman entier gratuitement au format PDF c’est par ici :

 Chapitre premier

En tirant d’un coup sec sur la fermeture éclair de son sac de voyage, Alexandra se figura la lame aiguisée d’un couteau tranchant sa gorge d’une oreille à l’autre. L’image, brutale, avait de quoi faire froid dans le dos ; elle amena simplement un sourire désabusé sur ses lèvres. Après six longues et interminables semaines passées en ville, il lui était difficile de repousser toutes les idées morbides qui affluaient à son cerveau.

Machinalement, son regard se porta sur la forêt de gratte-ciel illuminés qu’elle apercevait depuis la fenêtre de son salon.

New York.

Sa ville. Son paradis. Et depuis quatre ans, le théâtre de son enfer.

Elle en avait pourtant tellement rêvé ! Depuis qu’une ancienne de son foyer avait relaté comment sa vie avait tourné au conte de fées, ici, à New York, elle n’avait eu qu’un seul objectif : s’y rendre pour y connaître le même destin.

Elle avait eu quelques bons moments. Pour être honnête, elle avait même vécu dans cette ville les plus belles années de toute sa vie. New York, clémente, lui avait tout donné. Puis New York, impitoyable, lui avait tout repris, et l’avait laissée pour morte.

Les yeux alourdis de tristesse, la jeune femme se détourna lentement de la fenêtre pour empoigner son sac de voyage et celui contenant ses deux appareils photo.

Dans le taxi, elle échangea quelques banalités avec le chauffeur ; au bout d’un moment, New York, ses gratte-ciel, ses lumières et ses ponts se retrouvèrent derrière elle, et dans son sac, son téléphone portable vibra.

Un sourire affectueux s’étira sur ses lèvres.

— Je te manque déjà?

— Nous n’avons pas vraiment eu le temps de nous parler. Je rentre à peine et tu pars. Je voulais encore une fois te remercier d’être restée à la galerie avec Sam. Je sais à quel point cela a dû être pénible pour toi…

— Ne t’inquiète pas Tim, tout s’est très bien passé. Sam est un assistant en or. Et finalement, après tout ce temps, je crois que New York n’est plus si invivable.

À l’autre bout du fil, Tim fit la moue mais ne répondit rien. Qu’aurait-il bien pu lui dire sinon que son empressement à s’envoler pour l’Amérique du Sud, établissait précisément le contraire ?

— À propos de Sam, il m’a rapporté qu’il t’avait quelques fois déposée au Marble Cemetery… Quelquefois ? Plutôt tous les jours, pendant six semaines.

— Je suis rarement en ville aussi longtemps, se justifia Alexandra sans le corriger. Et j’ignore quand je serai de retour.

Tim grimaça à nouveau.

— Puis-je compter sur ta présence à mon mariage ?

— Bien sûr, il est hors de question que je rate ça.

Le ton ferme, catégorique, qu’elle avait pris suffit à le rassurer.

— Alex, dans l’avion j’ai lu le dernier numéro du magazine Art. Ils ont interviewé Harry Parker et lui ont demandé quels étaient à son avis, les photographes les plus talentueux de New York. Tiens-toi bien, tu es dans son top 5. Tu devrais lire ce qu’il dit de toi, cela vaut vraiment le coup.

À l’évocation d’Harry Parker, le critique le plus réputé de New York, Alexandra sentit les traits de son visage se durcir. Gardant le silence, elle laissa son ami poursuivre :

— Je sais qu’il n’a jamais été très objectif, qu’il t’a fait beaucoup de mal, qu’il nous a fait énormément de tort, mais j’ai comme l’impression qu’il a décidé d’arrêter son petit jeu de massacre.

— Décidé ? répéta Alexandra avec tant de sarcasmes et d’amertume que l’atmosphère dans le taxi en devint oppressante. Tu veux dire tout seul, comme un grand ?

— Ça, je l’ignore. Mais il me semble, il me semble Alex, que ce revirement n’a pu être fait sans l’aval de Steve. Je veux dire… Tu sais comment les choses ont fonctionné ces dernières années, Parker n’a pas publié une seule ligne à ton sujet sans qu’il lui en ait référé.

En retour de ses premières observations, Tim ne reçut qu’un grand silence.

— Alex ?

—…

— Alexandra ? Tu es toujours là ?

— Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire à ton avis ? Que c’est fini ? Qu’à ses yeux j’ai assez payé ? Une telle chose est possible tu crois ?

Sa voix si pleine de détresse serra le cœur de Tim.

— C’est la sensation que j’ai eue à la lecture de cette interview. Je pense que maintenant qu’il a emménagé avec sa copine, il est prêt à mettre un point final à votre histoire.

— Il va l’épouser ?

— C’est ce que se dit à Hollywood.

Alexandra prit la nouvelle avec beaucoup de sérénité. Elle avait toujours su que Steve ne resterait pas seul indéfiniment. Il était bien trop jeune et séduisant pour cela. Et bien trop fier aussi pour rester sur l’échec cuisant de son premier mariage.

— Il a bien raison de recommencer. Il a assez souffert.

— Oui, approuva Tim. Ce serait aussi une très bonne chose que tu en fasses autant. Toi aussi tu as assez souffert.

La jeune femme accueillit sa remarque par un petit rire sans joie. Depuis son divorce, elle avait eu quelques aventures et toutes s’étaient rapidement terminées. Pour une raison ou pour une autre, elle n’avait gardé aucun des hommes qu’elle avait accepté de fréquenter.

— Si tu le voulais vraiment, tu trouverais sans peine un type intelligent qui comprendrait tout. Seulement pour cela il faudrait que tu y mettes sérieusement du tien et que tu arrêtes de courir le monde en risquant ta vie comme tu ne cesses de le faire. Durant mon séjour en Californie je me suis un peu documenté sur la région de Pará. Ô surprise, l’endroit est réputé dangereux, surtout si tu envisages de t’attaquer aux bûcherons qui exploitent illégalement la forêt.

— Ne t’inquiète pas pour moi tout ira bien. Jusqu’à présent je suis toujours revenue non ?

— Oui, confirma Tim sombrement, mais un jour tu ne reviendras pas. Je ne suis pas dupe Alex. Ça fait des années que je te connais l’aurais-tu oublié ?

— Cela fait douze ans, bientôt treize, le taquina Alexandra en saisissant cette occasion de changer de sujet. Je me demande d’ailleurs si je peux me servir de cet argument pour demander à ta future femme qu’elle me rende la place. Après tout je t’ai vu la première.

Tim ne se laissa pas abuser mais il renonça à remuer le couteau dans une plaie qu’il savait béante.

— Fais attention à toi c’est tout ce que je te demande. Téléphone-moi une fois arrivée à Rio, et ne t’en vas pas à Marabá sans prévenir OK ?

— Oui patron.

— Et n’oublie pas non plus de rentrer pour mon mariage.

— Promis.

Arrivée à l’aéroport, sans bagage à enregistrer, Alexandra prit le temps de fumer deux cigarettes avant de rentrer dans le terminal et de se rendre, à l’écart de la foule des passagers, dans l’un des salons privés, le magazine Art qu’elle venait d’acheter sur les genoux. Elle le considéra un moment mais ne put se résoudre à lire l’article évoqué par Tim. Son besoin de fumer à nouveau, d’anticiper peut-être le manque de nicotine qu’elle ressentirait fatalement une fois dans les airs, de calmer aussi et surtout ses nerfs à vif, la fit ressortir immédiatement.

L’air extérieur, le ballet incessant des véhicules, l’agitation générale l’apaisèrent un peu sans parvenir pour autant à contenir toutes ses émotions ; pour cela il n’y avait pas grand-chose à faire. Car à chaque fois qu’elle se trouvait ici, la même chose se produisait. Elle éprouvait toujours cet incommensurable soulagement, et toujours aussi, cette amertume tenace. Elle avait eu la naïveté de croire que l’aéroport John F. Kennedy était une espèce d’antichambre du bonheur, et qu’il suffisait de passer de l’autre côté de ces portes à ouverture automatique par lesquelles passaient chaque jour des dizaines de milliers de d’hommes, de femmes et d’enfants, pour enfin être heureuse. Forte de cette conviction, elle avait tout fait, tout ce qui avait été exigé d’elle, pour pouvoir les franchir. Elle qui venait du Vieux Continent, pas même d’un pays anglophone, avait payé de son sang, de son corps et de ses larmes son droit de passage. Pour au final, avoir des années plus tard, pris si souvent l’avion dans l’autre sens qu’avec ses points fidélité, elle était en mesure de voler toutes les semaines, pendant des mois, sans avoir à payer le moindre billet.

Dans l’avion elle se décida à lire l’interview d’Harry Parker. Tim avait eu raison. Les propos du critique d’art tranchaient nettement avec tout ce qu’il avait pu dire et écrire jusque-là. Il admettait, pour la première fois, qu’elle avait un vrai talent, et reconnaissait même qu’elle était l’une des valeurs sûres de la profession. Publiquement il faisait ainsi son mea culpa. Alexandra pourtant n’en tira aucune satisfaction d’aucune sorte. Depuis longtemps elle savait que cet homme travaillait pour Steve. Il était devenu l’instrument de la vengeance que son ex-mari continuait d’assouvir depuis la Californie où il s’était installé, si bien que depuis quatre ans, chacune de ses expositions était clouée au pilori médiatique, placée au centre de polémiques et de dénonciations virulentes, menacées de censure et de procès, le tout personnellement lancé par Harry Parker.

Ce brusque revirement fut donc accueilli avec une grande indifférence. Elle n’éprouvait plus ni pour l’homme, ni pour ses avis, le moindre respect. Peu lui importait qu’il vînt voir son travail. Autrefois essentielle pour elle, son opinion désormais ne comptait plus. Qu’il refuse de lui reconnaître le moindre talent, qu’il stigmatise ses clichés en apposant des commentaires assassins en face de chacun d’eux s’il le voulait, elle s’en moquait : Harry Parker avait définitivement perdu tout crédit à ses yeux.

Cela ne l’empêcha pas pour autant de penser à lui tout le vol durant. À lui mais aussi et surtout à Steve qui refaisait sa vie là-bas, à Malibu, aussi loin d’elle que possible. Il semblait de nouveau heureux avec cette actrice très populaire dont le dernier film avait, paraît-il, fait exploser le Box-office, et dont toute la presse parlait comme de la prochaine lauréate d’un Oscar. En pleine réussite, le couple suscitait l’engouement. Alexandra dut reconnaître qu’elle était à mille lieues d’avoir su se reconstruire une existence aussi brillante. C’était même tout le contraire. Elle n’avait plus de vie sentimentale, sa vie sociale était réduite au strict minimum et sa vie professionnelle était remise en cause à chaque nouvelle exposition. Là où Steve avait su faire preuve de courage pour tout recommencer, elle avait totalement baissé les bras. En récompense de ses efforts, il avait retrouvé l’amour tandis qu’elle guettait impatiemment la mort.

Chapitre Deux

Aéroport international de Rio de Janeiro-Galeão

Un air de bossa-nova s’échappait d’une voiture aux fenêtres ouvertes garée tout près du terminal des arrivées. Assis sur le capot, trois hommes discutaient en fumant des cigarettes. À deux pas, un taxi sans chauffeur attendait. Alexandra, son sac de voyage à la main et ses appareils photo autour du cou, fouilla les environs du regard avant d’allumer sa première cigarette depuis plus de dix heures. Sa nervosité avait disparu, son humeur perdait de sa morosité. Loin de New York, et en particulier, ici, à Rio, elle se sentait un peu moins oppressée.

— Alexandra, Alexandra !

Un homme s’approchait d’elle en agitant les bras. Lorsque leurs regards se croisèrent, une bouffée d’affection gonfla la poitrine de la jeune femme.

— Bom día António, l’accueillit-elle en l’embrassant, et merci d’être venu.

— Pas de problème, lança le Brésilien en surprenant le regard envieux de ses compatriotes.

Il saisit d’autorité son sac de voyage et l’escorta jusqu’à sa voiture. Alexandra, le sourire retrouvé, s’installa à côté de lui et regarda défiler sous ses yeux le paysage familier de la Cidade Maravillhosa.

Elle y était venue une première fois, des années plus tôt, pour faire un reportage photo sur la favela Jacarezinho, réputée être l’une des plus dangereuses de la ville. Dans son entreprise, elle s’était heurtée à António qui s’efforçait avec d’autres de pacifier les lieux. Lorsque le Brésilien la découvrit, photographiant les habitations précaires et leur population, il l’invectiva dans un anglais irréprochable. Bien qu’un peu déstabilisée, Alexandra ne fut pas pour autant effrayée par le regard bleu étincelant qui fusillait le sien. Elle avait rapidement compris que cet homme cherchait à protéger le reste de dignité de ceux à qui il était en train de tendre la main. Aussi, avec une déférence qui le surprit beaucoup elle tenta de s’expliquer. Certes António ne fut pas insensible aux marques de respect qu’elle lui manifesta, mais c’est en sondant son regard que sa colère retomba. Simplement parce qu’il avait découvert le champ de ruines qui se cachait derrière ses grands yeux noisette. Il engagea alors avec elle une conversation à bâtons rompus, et en arriva à lui proposer de la guider dans la favela. Alexandra accepta cette aide inopinée, et ne le regretta pas. António commença par lui retracer l’historique du bidonville puis il lui présenta quelques-uns de ses habitants. En fin de journée, il lui proposa de la retrouver le lendemain pour lui faire découvrir une autre favela, plus petite et pacifiée ; leur amitié venait de naître.

L’aide précieuse d’António ne s’arrêta pas aux portes des gigantesques bidonvilles qui surplombaient Rio. Comme il gérait avec son épouse un hôtel situé dans une impasse très tranquille du quartier de Botafogo, il l’invita à y séjourner. La jeune femme fit à cette occasion la connaissance de toute sa famille et en particulier celle de son fils aîné, Juan. Juan, lui assura António, l’escorterait dans tous ses déplacements si lui-même était pris par d’autres obligations professionnelles. Juan avait alors quatorze ans, des amis dans toute la ville et la passion du football. Il accueillit cette nouvelle en bougonnant, cependant il ne discuta pas les directives de son père, et au fil des journées qu’il passa en compagnie d’Alexandra, il finit par l’apprécier. Ensemble, ils arpentèrent les rues de Rio, en riant aux éclats et en se faisant des confidences ; cela avait toujours surpris Alexandra de trouver chez cet adolescent un tel sens de l’écoute et d’aussi bons conseils.

Cette qualité, Juan la tenait de sa mère, Émilia Marins, une superbe métisse de quarante-neuf ans dotée comme son époux d’un caractère exquis. Excellente mère, épouse modèle et cuisinière hors pair, elle était aussi une amie dévouée et fidèle, dépourvue de toutes les bassesses humaines. Sa générosité et sa joie de vivre étaient légendaires, à l’instar des robes aux couleurs vives qu’elle portait quotidiennement. Pour tous ceux qui la côtoyaient, Émilia était un vrai rayon de soleil.

Tout en elle séduisit Alexandra ; Émilia devint la mère que la jeune femme n’avait jamais eue. Elle pleura souvent de longues heures au téléphone, cherchant auprès de son amie soutien et réconfort, et reçut bien davantage. Émilia lui offrit non seulement une oreille attentive, mais aussi de l’amour et une place à part dans son cœur et dans sa famille. Elle l’aida du mieux possible compte tenu de la distance qui les séparait, à surmonter les moments effroyables qu’elle vivait, et ce sans jamais s’abaisser à émettre le moindre jugement, ni sur elle, ni sur Steve ; de cela aussi Alexandra lui en gardait une reconnaissance éternelle.

Émilia et António Marins vivaient avec leurs cinq enfants dans une petite maison attenante à leur hôtel. António, parfois assisté de Juan, s’occupait de l’accueil des clients et des excursions dans la ville et dans tout l’état de Rio. De son côté Émilia, faisait les chambres, souvent aidée de Gabriella, et préparait les repas dans sa cuisine, un lieu réputé dans tout le voisinage. Reine de ces lieux, la Brésilienne avait pu tout arranger à sa guise, et le résultat était réussi. L’endroit était à la fois spacieux, lumineux, accueillant et moderne. Les appareils électroménagers, du plus petit au plus gros arboraient une qualité professionnelle. Les placards, les tiroirs et les portes de tous les meubles rustiques, avaient des poignées dorées. Les murs recouverts de larges bandes de carrelage de couleur pêche, contribuaient à rendre l’ensemble très chaleureux. Ici, on y cuisinait des plats délicieux, on y déjeunait, on y conversait, parfois on y pleurait ses malheurs ou ceux des autres, souvent on y riait, et ce, sous le regard bienveillant d’Émilia, toujours à s’affairer derrière ses fourneaux, et à régaler son entourage de petits flans de coco et de pâtisseries aux goûts inimitables.

Pour pénétrer dans la cuisine et profiter de tout le bonheur qu’elle réservait, il suffisait d’entrer dans l’hôtel, de prendre immédiatement à droite et de pousser une porte battante. Si en revanche on tournait à gauche, c’est la salle à manger qui nous tendait les bras, avec ses dix tables rondes recouvertes de la même jolie nappe fleurie jaune pâle ; sur chacune d’entre elles, un vase débordait en toute saison de fleurs embaumantes. Au bout de la salle à manger, un escalier étroit dont les marches étaient carrelées en bleu et turquoise, menait aux trois étages qui proposaient modestement six chambres, la moitié avec balcon et vue sur la mer. En face de l’entrée, cinq tabourets devant un comptoir où une radio diffusait de manière ininterrompue de la musique, formaient le bar intérieur. Décorant le mur, d’innombrables photos, du noir et blanc à la couleur, retraçaient l’épopée du football Brésilien. Elles étaient disposées tout autour d’un panoramique représentant le stade de Maracaña où une foule de gens explosait de joie, après la victoire de leur équipe, un cadeau offert par Alexandra six ans plus tôt.

La salle à manger donnait d’un côté sur l’impasse, et de l’autre, sur une cour intérieure que les Martins avaient transformée en un espace détente. Dans cet écrin, véritable paradis des plantes grimpantes et des broméliacées dont les inflorescences colorées et le feuillage brillant captivaient l’œil, un tiki bar, un jacuzzi, deux hamacs tressés et trois petites tables en bois, étaient proposés aux clients pour leur permettre de se relaxer avant de repartir arpenter la ville, ses plages, et ses lieux festifs.

À première vue, l’hôtel des Martins était moins luxueux que certains autres hébergements du quartier, mais les services qu’il offrait en contrepartie et l’accueil de ses propriétaires étaient tels qu’il figurait en très bonne position sur internet, dans les guides touristiques et sur la liste proposée par l’office de tourisme de la ville. Pour cette raison, il ne désemplissait jamais.

— Ta chambre est prête, annonça António en précédant Alexandra dans l’escalier.

Depuis son premier séjour à la Casa do Émilia, Alexandra avait toujours eu la même chambre, celle qui offrait la plus belle vue sur la baie et le Pain de Sucre. Cette chambre était, pour tous ceux qui avaient la chance de l’occuper, synonyme de confort et de dépaysements, une sorte de chez soi bien loin de chez soi. L’intérieur était garni d’un grand lit aux draps d’un blanc immaculé, d’une table en osier chocolat et d’une armoire dans les mêmes tons. Sur le mur, une fresque peinte par un artiste local représentait des toucans perchés sur des branches, face à la mer. La porte-fenêtre avait des stores marron par où filtraient tout au long de la journée les rayons ardents du soleil et donnaient à la chambre un air exotique. Quant au balcon, il était meublé d’un petit canapé de jardin en osier jaune paille, d’un fauteuil balancelle ainsi que d’une table basse. Il n’aurait guère manqué que le cri strident d’oiseaux colorés pour que les hôtes de cette chambre se fussent crus dans un Lodge, au beau milieu de la jungle tropicale.

— Installe-toi tranquillement. Les filles et Juanito sont à l’école et Juan est probablement au centre ou avec ses amis.

Après avoir informé Tim de son arrivée, Alexandra prit une douche bienfaisante et redescendit saluer Émilia. À cette heure-ci, son hôtesse s’activait dans la cuisine, en compagnie de deux de ses voisines. Il sembla à Alexandra que ses quarante-neuf ans et ses cinq grossesses n’avaient en rien entamé sa beauté, ni même son optimisme. Il émanait de tout son être une telle énergie, un tel enthousiasme, qu’il était difficile de ne pas se laisser contaminer.

— Alexandra, minha querida, s’exclama Émilia en la prenant dans ses bras. — As-tu fait bon voyage ?

Alexandra acquiesça avant de saluer ses deux amies. Elle accepta volontiers de boire un verre de jus de fruit en leur compagnie puis elle remonta dans sa chambre et s’installa dans le fauteuil à balancelle afin de contempler, sans bouder son plaisir, la vue superbe.

Dans des moments comme ceux-ci, songea-t-elle en allumant une cigarette, elle était vraiment contente d’être encore en vie.

Se laissant volontiers aller, elle s’endormit dans le fauteuil.

Le ronronnement d’un moteur surpuissant la fit se réveiller en sursaut. Elle vit un bolide rouge vif s’engager dans l’impasse et se garer juste devant l’hôtel ; la portière côté passager s’ouvrit et Juan en descendit.

À l’image de tous les amis qu’elle lui connaissait, le jeune homme circulait dans Rio à pied, en bus ou à vélo. Parfois il partageait un scooter, ou une moto, mais jamais elle ne l’avait vu en voiture, et certainement pas dans un véhicule de cette catégorie. Avec beaucoup d’incrédulité, elle le suivit du regard tandis qu’il échangeait quelques mots à la vitre du conducteur.

Quand il leva la tête et qu’il l’aperçut sur le balcon, Juan lui sourit en agitant la main.

— Salut Alex, papa m’a envoyé un texto pour me prévenir de ton arrivée. »

Les yeux sur le pare-brise teinté, Alexandra hocha simplement la tête.

— Sacrée voiture, observa-t-elle d’un ton faussement impressionné.

— Je veux ! C’est un Ferrari Four année 2011, moteur V12 atmosphérique à injection directe, 660 chevaux à 8 000 tours minute et 683 N M. de couple à 6 000 tours minute ! Avec toutes les options, ce petit bijou a coûté 900 000 réales ! 350 000 dollars américains ! Tu veux venir voir ?

Elle s’apprêtait à lui répondre lorsqu’elle entendit le murmure d’une voix masculine à la place du conducteur. Le moteur rugit peu après.

— Qui était-ce ?

— Frank, un ami.

Alexandra haussa un sourcil dubitatif. Ignorant sa fatigue elle descendit le rejoindre et constata qu’avec les yeux bleu cristallin et la carrure athlétique de son père, les cheveux noirs et la peau sombre de sa mère, il était devenu un très beau jeune homme de dix-neuf ans.

— Bonjour mon grand, lui dit-elle en se hissant sur la pointe des pieds pour l’embrasser. — La coupe et les boucles d’oreilles c’est pour ressembler à… ?

— Neymar, avoua Juan avant de lui offrir son bras. On va faire un tour ?

Ils se promenèrent au hasard des rues, heureux de se retrouver et de pouvoir se raconter les derniers soubresauts de leur vie, comme deux vieux amis qui se revoient après une longue séparation.

À la faveur de leurs échanges, Alexandra constata cependant que Juan n’était plus tout à fait celui qu’elle avait connu. Il lui semblait beaucoup plus sombre et fermé que dans son souvenir. En l’observant du coin de l’œil, elle remarqua également qu’il avait les traits tirés, la mine fatiguée, et l’expression du visage bien plus dure qu’elle n’aurait dû l’être. En outre, elle lui trouvait un air préoccupé.

— Tu étais plutôt laconique dans tes derniers mails, remarqua-t-elle en repensant à la Ferrari rouge. La scène à laquelle elle avait assisté l’avait mise mal à l’aise. Elle avait eu l’impression d’un air de déjà-vu, ou plutôt, de déjà vécu. Une espèce de rappel d’un passé pas si lointain que cela où elle aussi se penchait à la vitre de voitures.

— Je n’ai pas eu beaucoup de temps à moi, avoua Juan, la voix soudain dénuée de toute joie.

— Le foot ? Une petite copine ?

— Une fille oui, mais elle est morte. Et maintenant, j’essaie d’aider son fils, ce qui est assez compliqué.

Alexandra se figea en pleine rue et le saisit par le bras.

— Ne me dis pas que c’est le tien.

— Non, se récria le jeune homme avec beaucoup de véhémence. Non, bien sûr que non, je te le jure.

— Dans ce cas pourquoi son père ne s’en occupe-t-il pas ?

— Son père ? C’est un type qui a croisé Adriana sur sa route avant de rentrer chez lui. Personne ne sait qui c’est. Adriana était une prostituée.

Le corps d’Alexandra se raidit mécaniquement.

— Tu ne m’as jamais parlé de ça, reprocha-t-elle gentiment à son jeune ami.

— C’est vrai. C’est très compliqué, termina Juan avant de rapidement changer de sujet.

Le soir de son arrivée au Brésil, Alexandra partagea le repas de ses amis Brésiliens. En son honneur, Émilia avait préparé un churrasco de quatre viandes accompagné de riz, de haricots noirs, de farine de manioc sautée dans du beurre et de petits pains chauds. Pour dessert, ils eurent droit à de la mousse de coco au chocolat.

Pendant tout le dîner, il ne fut question que d’elle, de sa vie à New-York, et de ses photos. Alexandra mit un point d’honneur à satisfaire la curiosité de chacun en répondant à toutes leurs questions.

— Qu’est-ce que tu vas photographier cette fois ?se renseigna Juanito, huit ans.

— Je pense aller en Amazonie.

— Dans la forêt ?s’exclama Pedro très impressionné.

— Pas loin en tous les cas.

— Ooooh, lâcha Clara les yeux ronds.

Du haut de ses six ans, la cadette de la famille vouait un culte sans limites à cette femme qui traversait sa vie depuis qu’elle était bébé.

— Et tu y vas seule ? s’inquiéta Gabriella. Est-ce que ce n’est pas dangereux ?

— Comment tu vas faire ?s’alarma Pedro.

— Je me débrouillerai, je suis une grande fille tu sais.

— Ouais ! D’abord, t’es la meilleure !

Au fond des iris sombres de la petite Clara, Alexandra put lire plus que de l’admiration, de l’adoration. La fillette affichait une telle confiance en elle qu’elle en fut profondément touchée.

Finalement tous autour de cette table étaient suspendus à ses lèvres, à l’exception notable de Juan. Lui qui d’ordinaire monopolisait la parole quand elle là, n’avait pas pris une seule fois part à la conversation. Lorsqu’elle lui en fit la remarque, il rougit et bredouilla quelques mots d’excuse en la dévisageant d’une manière si singulière qu’elle finit par être persuadée que quelque chose de grave s’était produit ; le comportement distant de son ami, y compris au téléphone et par e-mail, ne pouvait s’expliquer autrement.

Alexandra projeta de lui en parler dès la fin du dîner, mais elle dut y renoncer : pour faire plaisir à Clara, elle accepta de l’emmener se coucher. Main dans la main, toutes les deux sortirent de l’hôtel pour gagner la maison, et la chambre que les sœurs Martins se partageaient. La jeune femme aida la petite fille à enfiler sa chemise de nuit, puis elle lui brossa les cheveux. Quand elle se pencha pour lui dire bonsoir, Clara noua ses bras autour de son cou, et l’attira à elle en riant. Des minutes durant, elle l’embrassa et, toute à sa joie, parla sans discontinuer. Alexandra prêta une oreille attentive à ses babillages, et attendit patiemment qu’elle la libérât de son étreinte affectueuse avant de sortir de sa chambre. S’il avait vécu, songea-t-elle presque à son corps défendant, Matthew aurait eu, à quelques mois près, le même âge que Clara. Mais il était mort, et jamais elle ne partagerait des moments aussi complices avec lui. Jamais elle ne reverrait briller ses yeux comme brillaient ceux de la plus jeune des enfants Martins. Plus jamais. Elle avait cru qu’avec le temps son cœur cesserait de se serrer aussi douloureusement, mais elle avait eu tort. Les démonstrations d’affection de Clara lui faisaient toujours autant mal, et la colère contre elle-même, la culpabilité, quatre ans après, demeuraient intactes.

Les doigts un peu fébriles, elle repoussa le large bracelet en cuir noir et s’obligea à regarder sa cicatrice, encore et encore. Les larmes montèrent irrémédiablement à ses yeux et s’écoulèrent en un flot constant sur ses joues. Brisée, épuisée, malheureuse, Alexandra se mit à sangloter sans pouvoir se retenir. Tout était si dur depuis la mort de Matthew.

— Alexandra ?

La vision de Clara en chemise de nuit, la main sur la poignée de la porte de sa chambre, fit s’arrondir ses yeux d’effroi. Elle se précipita vers elle et la prit dans ses bras.

— Ce n’est rien ma puce, hoqueta-t-elle. Ce n’est rien, retourne te coucher.

— Tu es sûre ?

Alexandra hocha la tête avant de lui prendre la main et de la reconduire à son lit ; elle se hâta aussitôt hors de la maison.

La vue brouillée, elle marcha sans but précis, bousculant les passants et traversant la rue sans faire attention aux voitures.

Chapitre trois

Dans la cuisine, son hôtesse, bien plus matinale, préparait déjà les pâtisseries et les fruits qui seraient proposés au petit-déjeuner sous forme de buffet. Alexandra déposa un baiser affectueux sur sa joue avant d’accepter la tasse de café fumant qu’elle lui offrait. Il restait encore au fond de ses yeux, un peu de la détresse qui s’était emparée d’elle la nuit dernière. Émilia ne manqua pas de le remarquer.

— Tout va bien minha querida ?

— Oui… Clara est une petite fille très attachante, répondit Alexandra en guise d’explication.

— Elle est si heureuse de te voir. Elle t’aime beaucoup tu le sais.

Alexandra hocha la tête. Elle le savait bien, mais après avoir passé six semaines les bras autour d’une stèle froide et impersonnelle, elle n’était tout simplement pas en mesure de résister à tous ces élans affectueux.

Perdue dans ses pensées, la jeune femme emporta son café à l’extérieur de l’hôtel et alluma sa cigarette. Avec beaucoup de perplexité elle vit Juan arriver à pied en compagnie d’un homme de type occidental, vêtu d’une chemise blanche dont les manches retroussées laissaient apparaître des tatouages sur les deux avant-bras, d’une cravate peu commune, décorée d’ananas, et d’un jean noir. Il portait également des lunettes de soleil d’aviateur bien qu’en cette heure matinale la lumière ne fût absolument pas aveuglante. Alexandra remarqua sa main posée sur l’épaule de Juan et repéra du coin de l’œil, la Ferrari, garée plus bas dans la rue. Lorsque les deux hommes se furent encore rapprochés, elle nota le visage décomposé du jeune Brésilien, et son expression horrifiée.

Promptement, elle écrasa sa cigarette et se précipita au-devant d’eux pour prendre violemment le compagnon de Juan à partie ; à ses tempes, le sang affluait avec une violence inouïe.

— Pourrais-je savoir qui vous êtes et ce que vous avez fait à Juan ?

— Mais rien du tout Alex ! Frank est un ami, je te l’ai déjà dit !

— Excuse-moi Juan mais les amis que je te connais ont 20 ans à peine et aucun ne roule dans une voiture à 350 000 dollars ! Ne me prends pas pour une imbécile, ça, vomit-elle en les pointant tour à tour du doigt, ça, ce n’est pas de l’amitié !

Le compagnon de Juan fut le premier à réagir à ses sous-entendus. Il s’avança vers elle en retirant ses lunettes, plantant un regard furieux dans le sien.

— Il vous arrive souvent de jeter ce genre d’accusation abjecte à la figure de gens que vous ne connaissez pas ?

— Vous avez mal choisi votre proie, siffla Alexandra, indifférente à son air menaçant. Si vous pensez pouvoir faire de lui le jouet de vos fantasmes pervers…

— Mais Alex arrête !s’indigna Juan. Frank est un ami, je te jure. Arrête !

— Quoiqu’il se passe Juan tu peux me le dire. Quel que soit le piège dans lequel tu es tombé, je t’aiderai à en sortir, tu peux me faire confiance.

— Il ne se passe rien, cesse de t’en prendre à Frank, la supplia-t-il avant de se tourner vers son ami pour s’excuser.

— Tu n’y es pour rien Juan. Vous en revanche, poursuivit-il en décochant à Alexandra regard encore plus terrifiant, il faudrait sérieusement envisager de vous faire soigner. Vous avez l’esprit particulièrement tordu.

L’expression du visage d’Alexandra se durcit.

— Monsieur, je vous emmerde.

— Alex, s’il te plaît…

— Je t’appelle plus tard Juan. D’ici là j’espère bien que ton ange gardien aura eu la bonne idée de t’oublier.

— Cela m’étonne vraiment que vous soyez un de ses amis, ricana Alexandra. Aucun n’est aussi grossier.

— Eh bien nous voilà avec un point commun. La politesse suppose de ne pas insulter les inconnus non ? Et que l’on s’excuse lorsqu’on bouscule les gens. Je vous ai vue hier soir donner un violent coup d’épaule à cette pauvre touriste qui a eu le malheur de se trouver sur votre chemin. Pas très joli.

Satisfait devant son visage décomposé, Frank adressa un dernier signe de la main à Juan et regagna à son véhicule.

Alexandra le regarda s’éloigner en silence. Elle avait tout à coup honte d’elle-même. Honte de s’être comportée aussi mal avec cet inconnu. Malheureusement, c’était malheureusement plus fort qu’elle. Dès qu’il s’agissait des hommes, elle était toujours prête à croire le pire. Elle était toujours disposée à croire qu’il n’y en avait pas un pour racheter l’autre. Sauf António admit-elle au moment où elle l’aperçut dans la salle à manger, des carafes de jus de fruits à la main. Et Tim bien sûr. Et peut-être aussi Steve…

— Ton ami avait raison de me remettre à ma place, admit-elle finalement. Je ne sais pas ce qui m’a pris de m’en prendre à lui de cette manière. J’ai dépassé les bornes.

— Tu as vu beaucoup de choses terrifiantes, répondit Juan qui ne semblait plus lui en vouloir, il est normal que tu t’inquiètes et que tu aies des soupçons. Je sais tout comme Frank ce que tu as pensé, mais je n’ai vraiment aucune raison de tomber dans ce genre de panneau.

Alexandra esquissa un sourire peu convaincu. Juan comme tout le monde pouvait ne pas toujours deviner à qui il avait affaire, ou alors trop tard. Et il pouvait parfaitement ne s’apercevoir de la présence d’un piège qu’après être tombé dedans. Or cela, elle ne le voulait pour rien au monde.

— Tu dois vraiment faire très attention aux gens que tu fréquentes Juan, surtout s’ils sont plus âgés que toi, lui enjoignit-elle en plantant dans ses yeux un regard inquiet. Les adultes ne veulent pas toujours ton bien. Et ceux qui exhibent leur argent et te font miroiter une vie de rêve encore moins.

Son sérieux, sa gravité firent sourire Juan. Il aimait vraiment beaucoup cette femme, pour tout ce qu’elle lui avait appris, et pour l’intérêt sincère qu’elle lui portait.

— J’en suis conscient, tu n’as rien à craindre Alex, assura-t-il en la prenant dans ses bras. Rassure-toi, je suis prudent, et presque aussi méfiant que toi.

À cette remarque Alexandra enfin, se dérida.

— Cet homme est vraiment ton ami, tu me le jures ? J’entends un ami normal.

— Oui. Frank est un Australien qui a ici, à Rio, une entreprise de sécurité privée. Avant, il était tireur d’élite dans l’armée australienne. Aujourd’hui, il envoie des hommes partout dans le monde pour conseiller les gouvernements ou assurer la sécurité de grandes entreprises dans des zones à haut risque. C’est un super job tu ne trouves pas ? Et en plus ça lui rapporte beaucoup d’argent. Tu as vu sa voiture ?

Alexandra acquiesça simplement. Elle gardait un souvenir très mitigé des contractors qu’elle avait rencontrés dans les zones de guerre où elle s’était rendue. Elle se rappelait que tous n’avaient pas eu un comportement irréprochable, peu s’en était fallu.

— Comment ton chemin a-t-il pu croiser celui d’un homme pareil ?

— Disons que Frank et moi essayons de venir en aide au fils d’Adriana, la fille dont je t’ai parlé hier, tu te souviens ? Adriana avait le Sida et l’a transmis à son fils, Pietro. En ce moment, il se trouve entre les mains d’un médecin qui joue les Mère Teresa mais qui est en fait un sale type. Du coup Frank essaie de voir comment le sortir de l’enfer qu’il est en train de vivre. Il faudrait le faire hospitaliser, mais ce n’est pas évident. Il est tout seul, sans famille, sans personne pour le prendre en charge à l’exception de Yann. Dans ce contexte, il est impossible de le lui retirer.

— N’a-t-il vraiment personne ? Des grands-parents ? Un oncle ou une tante ?

— Non, absolument personne pour agir en son nom et prendre soin de lui. Je t’assure Alex, ce pauvre petit est vraiment dans la galère. Quand je l’ai rencontré, Adriana était déjà bien malade, et lui n’allait guère mieux…

Après une courte pause, Juan raconta :

— J’étais venu au centre accompagner un de mes amis qui avait été blessé au cours d’une bagarre dans la favela. C’est là que je les ai vus. Lui, dans une espèce de couveuse transparente, âgé d’un mois à peine, et elle, étendue dans le lit à côté, le visage tout creusé. Elle respirait très mal et parfois elle donnait l’impression de délirer. Son crâne était complètement dégarni… J’ai eu le choc de ma vie. Elle avait quasiment le même âge que moi tu sais, poursuivit le jeune homme, la voix étranglée par l’émotion. — Elle est morte quelques semaines après. Tout le temps qu’elle est restée au centre, sa famille n’est jamais venue la voir, pourtant ses parents vivent à deux pas. Quand Yann m’a raconté tout cela, quand après il m’a dit qu’il ne pouvait rien faire pour elle et que les hôpitaux de la ville n’en voulaient pas, j’ai eu tellement de peine que je lui ai demandé si cela pourrait servir à quelque chose que je lui rende visite, juste pour qu’elle ait au moins une personne à son chevet de temps à autre. Il m’a dit qu’il trouvait mon idée très généreuse, alors je l’ai fait. J’ai passé des matinées et des après-midi avec elle, à essayer de la distraire et de la soulager un peu. Parfois, quand elle se sentait mieux, elle me demandait de l’aider à s’asseoir sur son lit, et je posais Pietro dans ses bras. Elle le gardait quelques minutes, lui faisait des bisous et me le redonnait ensuite. Puis elle me contait par bribes le cauchemar qu’avait été sa vie. Elle m’a dit qu’elle avait commencé à se prostituer à quatorze ans, parce qu’elle n’avait pas d’argent et pas d’autre solution pour survivre. Tu te rends compte ?

Alexandra se contenta de hocher la tête. Oui, elle se rendait compte.

— Ses parents lui ont demandé de partir parce qu’ils ne pouvaient subvenir aux besoins de toute la famille. Ils passaient, ils passent toujours, leurs journées à la décharge pour essayer de récupérer des restes de nourriture, des morceaux de tissus, des bouts de ferraille, des cannettes… Tout ce qui peut se vendre. Ils sont tellement pauvres ! D’après ce qu’elle m’a confié, à quatre ans Adriana allait à la décharge avec eux, et à onze ans, elle travaillait comme servante pour un couple de riches retraités qui vivait avec leur fils de trente ans à Ipanema. Pendant les deux ans où elle est restée à leur service, le type a abusé d’elle. C’était un malade mental que ses parents n’ont jamais voulu faire interner, et Adriana a payé pour ça. Et puis sans lui fournir la moindre explication ces gens l’ont renvoyée en ne lui donnant pour tout dédommagement qu’une poignée de réales qu’elle a aussitôt remis à ses parents. Ces ordures ont pris les sous et l’ont sévèrement disputée. Tu penses ! Tout ce qu’elle gagnait, elle le leur donnait ! Adriana leur a alors promis qu’elle allait trouver un autre travail, mais elle a eu beau chercher, elle n’a pas réussi à se placer suffisamment rapidement. C’est là que son père l’a mise à la porte. Il considérait qu’à son âge, elle était suffisamment adulte pour se débrouiller toute seule, ce qu’elle a fait en se prostituant.

Juan se tut un très long moment avant de laisser un peu de sa colère exploser.

— Je sais que ces gens sont malheureux et que les enfants sont des charges énormes, mais dis-moi pourquoi en font-ils autant ? Les parents d’Adriana ont continué à en avoir, même après qu’ils ont dû chasser leur fille. Sur les six autres, deux se retrouvent à vendre de la drogue, et un troisième a été tué par la police l’an dernier, au cours d’un cambriolage. On dirait vraiment qu’ils se fichent de ce qui peut leur arriver. Et ce qui est certain, c’est qu’ils se désintéressent totalement de leur petit-fils. Ils sont vraiment ignobles !

Le jugement sans concession que Juan portait sur les parents d’Adriana était un peu sévère au goût d’Alexandra, pour autant elle ne le lui reprocha pas. À son âge, il pouvait ne pas tout comprendre. Et puis elle était tellement fière de lui ! Elle était impressionnée par ce qu’il avait fait pour une fille qu’il ne connaissait pas, et par ce qu’il voulait encore faire pour son enfant. Malgré elle, elle songea qu’elle aurait bien aimé rencontrer quelqu’un comme lui à l’époque où elle vivait dans la rue.

— Adriana a eu de la chance de te connaître, Juan. Grâce à toi, ses derniers instants ont été meilleurs que tout le reste de sa vie.

— Pendant longtemps je me suis dit qu’elle avait également eu de la chance d’avoir atterri dans le centre médical de Yann. Il donnait l’impression de faire vraiment tout ce qu’il pouvait pour elle et pour Pietro. Et puis j’ai rencontré Frank et j’ai su la vérité…Juan se mordit la lèvre pour ne pas poursuivre ses révélations. Il avait tellement envie de pouvoir tout lui expliquer ! Elle mieux que quiconque lui semblait en mesure de comprendre. Tu sais Alex, lui dit-il après un moment, j’ai eu une idée. Je me suis dit que peut-être tu pourrais emmener Pietro à New-York avec toi. Tu pourrais veiller sur lui et t’assurer que les docteurs le soignent correctement. J’admets que c’est une idée un peu folle mais je suis convaincu qu’elle serait la solution parfaite pour lui. Tu vis là-bas, tu connais ce virus, tu es un peu connue… Personne ne pourrait rien te refuser. Le seul problème est financier mais Frank va trouver comment faire. Qu’en penses-tu ?

Ses yeux gonflés d’espoir rencontrèrent ceux horrifiés de la jeune femme.

— Tu es dingue ? Ce que tu as fait pour ton amie et son enfant est tout à ton honneur, et je suis extrêmement fière de toi Juan, tu peux me croire, mais renonce tout de suite à cette idée complètement absurde.

— Je ne connais personne d’autre qui vive à New-York, à qui veux-tu que je demande ?

— Pourquoi New-York ? Il y a de bons hôpitaux à Rio

— Je ne veux pas qu’il reste dans ce pays, je n’ai plus confiance. Mais toi, pourquoi ne veux-tu pas me rendre ce service ? Tu disais tout à l’heure que tu m’aiderais à me sortir du pétrin.

Un service ? Davantage un chemin de croix qu’il était hors de question qu’Alexandra empruntât.

— Réfléchis un peu ! Tu veux arracher ce petit garçon à son pays ainsi qu’aux seules personnes qu’il connaît, dans le seul but de l’envoyer dans un hôpital où il sera entouré d’étrangers qui ne parleront pas sa langue, et qui lui feront avaler des comprimés à longueur de journée ! Crois-tu que sa vie sera plus douce qu’ici ?

— Mais il ne sera pas seul. Tu seras là toi…

— Je travaille bon sang ! Et pas à New-York en plus. Je n’y suis presque jamais, tu le sais pourtant…

— On trouvera bien un moyen.

— On ? C’est qui ce on ? Ton nouveau copain Frank ? Franchement si c’est lui qui t’a mis dans la tête…

— Mais non ! s’énerva Juan. Ce n’est pas lui, c’est moi qui ai eu cette idée. J’ai cru que tu étais suffisamment mon amie pour accepter de m’aider.

— Excuse-moi d’avoir d’autres projets qui n’incluent pas de rentrer prématurément à New-York. Je viens d’arriver !

— Quels projets ? Photographier des arbres ? Tu as raison, c’est certainement plus important que sauver la vie d’un enfant de deux ans et demi.

— On ne meurt plus du Sida comme avant Juan, même au Brésil.

Le visage figé dans une expression lourde de ressentiment, Juan grommela quelques mots inaudibles avant de l’abandonner sans prévenir au milieu du trottoir.

Contrariée par la dispute qu’elle venait d’avoir avec son ami, Alexandra fit demi-tour jusqu’à l’hôtel et s’installa sur un tabouret pour commander une bière à António. Elle tenta à plusieurs reprises de joindre le jeune Brésilien mais elle tomba sans arrêt sur son répondeur. De guerre lasse, elle soupira. Quelle mouche avait bien pu le piquer pour qu’une idée aussi saugrenue lui traverse l’esprit se demanda-t-elle, encore abasourdie. Et pourquoi ne lui en avait-il jamais parlé ? Pourquoi durant leurs échanges, n’avait-il jamais mentionné Adriana ou Pietro ?

— Juan n’est pas avec vous ?

En se retournant, elle croisa le regard inamical de l’homme à la Ferrari. Il ne manquait plus que lui !

— Vous le voyez quelque part ? siffla-t-elle.

Sans prendre la peine de répondre, son interlocuteur remit ses lunettes de soleil sur son nez et retourna à son véhicule.

Pendant les heures qui suivirent, Alexandra oublia sa dispute avec Juan et se concentra sur son expédition dans l’état du Pará. Elle étala plusieurs cartes et prit contact avec des guides locaux, notant scrupuleusement leurs indications et leurs conseils. Comme à chaque veille de reportage, elle se sentait gagnée par l’excitation et l’impatience. Elle aimait son travail et les réactions parfois hostiles du public la stimulaient. Au moins prenait-il en plein visage et en plein cœur une vérité que la plupart des médias ignoraient délibérément. Au moins réagissait-il et parvenait-il parfois à faire bouger les choses. Lorsque cela se produisait, elle en éprouvait une satisfaction si grande que cela valait bien d’endurer les dénigrements et les appels au boycott de tous les Harry Parker du monde.

— Alex ?

Devant elle se tenait le fils aîné des Martins, les mains enfoncées dans les poches d’un bermuda rose et jaune, les cheveux encore mouillés, l’air piteux.

— Je crois n’avoir jamais été aussi stupide de toute ma vie…

Alexandra esquissa un pauvre sourire.

— Matthew…

Juan s’assit sur la chaise voisine.

— Bien sûr. Je ne suis qu’un imbécile égoïste, excuse-moi. Je n’ai pas réfléchi.

— Excuses acceptées, assura Alexandra en posant sur lui un regard chargé d’une tendresse toute maternelle. Dieu qu’elle aurait aimé que son fils ressemblât un jour à celui d’Émilia ! Il avait si bien grandi !

Chassant vite cette pensée de son esprit, elle rangea ses documents et lui proposa une promenade qu’il accepta avec un enthousiasme non feint. Elle fit alors glisser ses lunettes de soleil sur son nez et s’accrocha à son bras en riant de bon cœur à l’une de ses plaisanteries.

Sans but précis, ils errèrent dans les rues du quartier de Botafogo, avant de prendre la direction de Copacabana, et de s’arrêter à la terrasse d’un café pour y déguster un ananas. Tandis que le serveur le découpait devant elle, Alexandra se souvint du passage éclair de l’Australien à l’hôtel.

— J’allais oublier, ton charmant ami est passé tout à l’heure.

— Oui, j’ai eu ses messages

Juan haussa les épaules. Cette idée, qu’il avait crue excellente, n’avait en définitive séduit personne. Tant pis, se dit-il, il trouverait un autre moyen de secourir Pietro.

— De toute manière, tu as refusé, même si Frank avait été d’accord, cela n’aurait rien changé, déclara-t-il avant de planter avec gourmandise ses dents dans une tranche sucrée et juteuse.

— Comment ça ? s’informa Alexandra en souriant, attendrie de voir du jus d’ananas couler sur son menton.

— Quand j’ai su que tu venais au Brésil, j’ai cru que j’avais trouvé la solution à mon problème. Cela m’a paru si évident ! Du coup j’en ai parlé à Frank. Je sais que c’était idiot, mais sur le coup, je n’ai pas pensé aux conséquences, et Frank a dit qu’il allait voir.

— Qu’il allait voir quoi ? Si je suis apte à faire ce que tu m’as demandé ?

Juan opina.

— Et alors ? Il a vu ?

— Il a refusé.

La réaction d’Alexandra ne se fit pas attendre longtemps.

— Selon lui, je suis donc incapable de conduire ce gamin à New-York et de veiller sur lui, n’est-ce pas ? C’est bien ce que ce refus signifie ? Que peut-il bien en savoir, il ne me connaît pas ? Et ce n’est pas écrit sur mon front que j’ai tué mon fils, si ?

— Bien sûr que non, mais tu te doutes bien qu’il a pris ses renseignements. Il attendait des réponses quand tu t’es accrochée avec lui la dernière fois.

Trop préoccupé par le fruit savoureux qu’il dévorait, Juan ne prêtait attention ni à ses propos, ni surtout à leurs effets sur son amie.

— Qu’est-ce que tu as raconté à ce type Juan ?

Le son de sa voix le mit en alerte. Il leva la tête… Tout à coup, l’ananas fut délaissé.

— Rien, je te promets !s’empressa-t-il en s’essuyant la bouche à une serviette en papier jaune. Mais cette histoire est bien plus compliquée qu’elle n’y paraît… Je suis sûr qu’il a préféré t’épargner.

Alexandra détourna le regard. Sous le choc, son visage, tout son corps s’étaient figés, glacés. Sa vue se troubla, la nausée lui monta à la gorge et son teint devint d’une pâleur inquiétante.

— Tu ne te sens pas bien ?

— Qu’est-ce que ce type sait exactement Juan ? Et comment le sait-il ?

— Je te l’ai dit, il s’est renseigné, il y était obligé.

— Il était obligé de se renseigner sur moi ? bondit-elle en plantant dans les yeux de Juan un regard si féroce qu’il eut un mouvement de recul. Pourquoi ? Pourquoi était-ce une obligation ? Bon sang Juan que se passe-t-il ?

L’idée qu’un homme dont elle ignorait tout, un homme antipathique qui plus est, ait pris des renseignements sur elle et cette vie qu’elle haïssait amena des larmes de rage dans les yeux d’Alexandra.

— Personne n’a le droit de faire ça, personne !

— Je suis vraiment désolé Alexandra, bafouilla Juan, honteux. J’aurais dû t’en parler d’abord…

— Oui en effet tu aurais dû. C’est n’importe quoi !

D’une main très incertaine, Alexandra alluma une cigarette ; après quelques bouffées, elle retrouva un simulacre de calme.

— Où est ce type ? Où est-ce qu’il bosse ?

— Il a son bureau près du consulat d’Australie, avenue du Président Wilson au numéro 212.

Sans prévenir, elle se leva de son siège et entra l’adresse dans son téléphone portable.

— Alex, qu’est-ce que tu vas faire ?s’alarma Juan. Qu’est-ce que tu vas lui dire ? S’il te plaît, il n’y est pour rien…

Le numéro 212 de l’avenue du Président Wilson, était une tour imposante et cependant peu impressionnante pour une personne habituée au gigantisme et à la démesure de New-York. Bien décidée à avoir son explication, Alexandra poussa la porte de l’immeuble et pénétra dans un intérieur feutré des plus chics. Tout, de la moquette marron clair particulièrement moelleuse, aux murs recouverts de plaques de parement crème en passant par les tableaux végétaux et les lumières d’un jaune pâle très agréable, respirait le luxe et l’extrême confort. Pour autant, elle n’y accorda aucune attention. Les yeux fixés sur le pôle d’accueil, elle tenta de deviner, parmi tous les noms de sociétés affichés sur un immense panneau en verre fumé, lequel correspondait à la société de l’Australien.

— Puis-je vous renseigner madame ?demanda une hôtesse en tailleur, un sourire avenant au bord des lèvres.

Alexandra lui répondit avec une brutalité inutile.

— Je voudrais voir Frank.

— Frank ? Quel Frank ? Quelle société madame ? Je ne connais pas tous les prénoms…

— Je n’en sais rien. C’est un grand brun qui roule en Ferrari.

Aussitôt les traits du visage de son interlocutrice s’illuminèrent, son regard se radoucit. À côté d’elle, sa collègue se tourna vers Alexandra pour l’étudier des pieds à la tête avec une curiosité et un intérêt non dissimulés.

— Vous parlez de Monsieur Kennedy ? Ses bureaux sont au vingt-sixième étage. Aviez-vous rendez-vous ? Vous êtes madame ? interrogea l’hôtesse en s’activant sur son clavier.

Michaels. Alexandra Michaels, répondit une voix masculine qui sortait tout juste de l’ascenseur. Et non, Flora, madame n’a pas rendez-vous.

Il s’avança vers elle, les mains enfoncées dans les poches d’un pantalon de costume gris perle, en la toisant avec mépris, un rictus proche du dégoût sur les lèvres. Cette attitude ouvertement dédaigneuse acheva de faire sortir Alexandra de ses gonds. Balayée par une vague de haine irrépressible, elle lui administra une superbe gifle qui le contraignit à détourner les yeux.

— Ouh Franky…s’esclaffa, abasourdi, l’homme qui était sorti de l’ascenseur avec lui. Qu’as-tu bien pu faire à cette jolie dame pour mériter une telle preuve d’amour ?

Puis se tournant vers Alexandra, il se présenta :

— Jimmy Grant, enchanté de rencontrer enfin une femme qui sache comment lui parler.

Alexandra lui jeta un regard noir qui devint meurtrier lorsqu’elle le reporta sur son voisin.

— Je ne sais pas pour qui vous vous prenez, mais un petit conseil : laissez Juan tranquille avez-vous compris ? Il n’a pas besoin de vous.

— Oh mais je n’ai aucun ordre à recevoir de vous, espèce de folle ! Je n’ai aucune raison d’obéir aux injonctions d’une suicidaire dépressive dans votre genre !

Son sourire se fit cruel.

— Comment avez-vous pu rater ? Était-ce vraiment si difficile que ça, dites-moi ? Pour se tailler les veines il n’est nul besoin de sortir diplômé du M.I.T pourtant.

Il marqua un temps d’arrêt avant de réattaquer :

— Vous voulez que je laisse Juan tranquille ? Mais c’est vous qu’il devrait éviter, pas moi. C’est vous le parasite qui le mettez mal à l’aise en portant des accusations complètement dingues contre ses amis. C’est vous la cinglée qui pourrissez la vie de votre entourage par vos tentatives de suicide ratées ! Alors allez plutôt vous faire soigner dans un hôpital pour malades mentaux comme vous, et fichez-lui la paix. S’il vous vénère tant, c’est seulement parce qu’il ignore la vérité.

Sans plus rien ajouter, il se dirigea vers la sortie ; c’est à peine s’il ne cracha pas dans sa direction quand il passa à côté d’elle.

Sous le choc, Alexandra mit plusieurs secondes à recouvrer ses esprits. Elle remarqua alors tous les gens dans le couloir qui l’observaient, ahuris. Certains étaient même sortis de leurs bureaux pour assister à la scène. Humiliée comme rarement elle l’avait été, elle sentit ses vieux réflexes refaire surface. Peu lui importait qu’il soit un homme bien plus grand et plus fort qu’elle. Cela lui était égal qu’il fût ancien militaire et expert en sécurité. Rien de tout cela ne comptait. Comme à l’époque où elle se battait avec tous ceux qui tentaient de lui faire du mal, elle se rua sur lui les poings serrés, la bouche pleine d’injures peu élégantes. Dans cet environnement calme et luxueux, son attitude détonna mais elle ne s’en émut pas une seconde.

— Espèce de salaud, vous croyez que vous pouvez me traiter comme vous venez de le faire et vous en sortir à si bon compte ? Vous ne me connaissez pas !

— Au secours, la dame me fait des menaces, j’ai peur !se moqua Frank en faisant mine de se cacher derrière son ami.

La minute d’après, il avait retrouvé tout son sérieux.

— Ce que je sais de vous me suffit, je n’ai pas besoin d’en connaître davantage. Mais rassurez-vous, nos chemins n’ont pas vocation à se croiser davantage. Vous pouvez donc desserrer vos poings et faire taire votre vulgarité, cela fait vraiment mauvais genre.

Dans le dos d’Alexandra, il aperçut une de ses employés lui faire signe de revenir. Sans plus lui accorder un regard, il revint sur ses pas.

Sérieusement ébranlée, des larmes de rage plein les yeux, la gorge et l’estomac noués, Alexandra marcha d’un pas mal assuré jusqu’au parc du Flamengo sur les rivages de la baie de Guanabara, juste en face du majestueux Pain de Sucre. Tel un animal blessé, elle s’assit sur un banc et ramena ses genoux sous son menton pour se cacher le visage. Frank Kennedy l’avait si mal menée que son être se rebiffait de colère. Plongeant la main dans son sac à la recherche de ses cigarettes, elle sentit la vibration insistante de son téléphone mais l’ignora. Elle n’avait aucune envie de parler, et surtout pas à Juan. Elle voulait rester seule, et laisser la nicotine et les rayons du soleil agir comme un baume apaisant.

Lorsqu’une ombre passa sur son visage elle ne bougea pas.

— Puis-je m’asseoir à vos côtés ?

À la voix elle se durcit ; son regard brilla de haine dès qu’elle rencontra celui de son propriétaire.

— Allez-vous en ! lui intima-t-elle sauvagement.

Ignorant son injonction, Frank Kennedy s’assit sur le banc à côté d’elle et la retint par le bras quand elle se leva.

— Ne soyez pas stupide Alexandra, je suis venu m’excuser.

Stupide ! Stupide ! Alexandra se dégagea brutalement.

— Je ne connaissais effectivement pas grand-chose de vous lorsque je vous ai dit toutes ces choses monstrueuses. Je me suis limité aux trois premières lignes et ai refusé de lire jusqu’au bout.

— Je vous ai dit de foutre le camp ! Barrez-vous !

— Je voudrais juste m’excuser…

— Je me moque de ce que vous voulez, je n’en ai rien à faire ! Et je n’ai pas besoin de vos excuses non plus. Qui êtes-vous pour enquêter sur les gens ? Quelle autorité avez-vous ? Et pour les rabaisser plus bas que terre avec autant de mépris ?

Le souvenir cuisant de leur affrontement la fit trembler.

— Cela vous a amusé de m’humilier et de me ridiculiser comme vous l’avez fait ? Vous avez pris votre pied ? Et votre copain aussi ?

— J’ignorais pour votre fils. Et pour votre mari aussi, se défendit l’Australien, très embarrassé.

— Je suis sincèrement désolé. Vraiment. Je n’ai pas pris le temps de lire tout le rapport. C’était tout sauf professionnel. Heureusement que ma secrétaire me l’a fait remarquer, et…

— Et quoi ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Que savez-vous ?

Il n’était pas policier ; elle n’était pas une criminelle, alors jusqu’où était-il allé dans son enquête ?

— Les circonstances et le décès tragique de votre fils, la réaction de votre ex-mari, votre tentative de suicide, vos dépressions nerveuses…

— Quoi d’autre ? insista Alexandra au bord de la crise de nerfs.

— Mon passé plus lointain ? Je suppose que vous n’ignorez rien non plus de mes fabuleuses années de jeunesse. Pourquoi limiter le champ des recherches après tout ? Je suis persuadée que de connaître les détails les plus sordides répondait à un besoin impérieux. Orpheline, enfuie à quinze ans avec une amie, violées et torturées toutes les deux, elle morte, moi miraculée… Cela a dû vous passionner.

— J’ai surtout constaté à quel point vous avez eu du courage…

Elle répondit à sa soudaine compassion par un rire douloureux et serra les poings dès qu’elle le sentit lui effleurer le bras.

— Je vous interdis de me toucher !

Sa brutalité désarma Frank entièrement. Jamais il n’avait rencontré de femme d’apparence aussi fragile et de caractère si fort ni surtout si violent.

— Calmez-vous, je vous en prie. Il n’y a vraiment aucune raison pour que vous vous mettiez dans un état pareil.

— Que voulez-vous, je suis une pauvre folle ! C’est bien ce que vous avez dit non ? Une malade mentale qu’il faudrait faire enfermer.

— J’ai dit n’importe quoi. Alexandra s’il vous plaît…

Alexandra recula.

— Madame Michaels si ce n’est pas trop vous demander, claqua-t-elle, les yeux chargés de ressentiment. J’ai bien noté qu’à vos yeux je ne suis qu’une moins que rien qui ne mérite aucun respect, mais le temps où je faisais la pute sur le trottoir est révolu. Je ne veux aucune espèce de familiarité entre nous !

L’expression de réelle surprise qui traversa le regard de l’Australien la fit ricaner.

— Ne me dites pas que vous ignoriez cette information ô combien capitale pour vous ? Vous n’avez donc pas été fouiller dans toutes les poubelles ? Quel dommage ! Vous auriez appris que pendant deux ans j’ai vécu dans la rue, une vraie paumée, qui dormait sur des bancs ou dans le métro et qui faisait la manche. Malheureusement cela ne me rapportait pas assez d’argent alors j’ai vendu mon corps, et le premier minable qui payait suffisamment faisait exactement ce qu’il voulait ! Et je faisais exactement ce qu’il voulait, sans discuter, et sans protection s’il y mettait le prix ! La pute idéale en somme ! »

Ses éclats de voix attirèrent la curiosité des promeneurs. Plusieurs tournèrent la tête dans leur direction ; l’Australien fronça les sourcils.

— Je sais que Juan vous fait entièrement confiance mais je me devais de faire des recherches de mon côté, se justifia-t-il. J’avais impérativement besoin de savoir si nous pouvions compter sur vous quelles que soient les circonstances. Pietro a deux ans et demi et une histoire pas évidente. Comprenez qu’il ne peut être confié à n’importe qui.

— Bien entendu, et je peux comprendre aussi que pour vous je ne fasse pas l’affaire, là n’est pas le problème reconnut Alexandra en se forçant au calme. De toute manière je ne comptais pas accepter. Ceci étant dit, ne vous avisez plus jamais de me traiter comme vous venez de le faire.

Le regard de femme blessée qu’elle lui lança suffit à le réduire au silence.

Si vous souhaitez découvrir la suite des aventures d’Alexandra et de Frank, c’est par ici  :

Share on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedIn