Catégorie : Flash fiction

Flash Fiction inspirée par vous

Elles ne se sont jamais vues, ne se connaissent absolument pas. Toutes les deux pourtant montent dans ce même métro, l’une s’assied à côté de l’autre.

D’un point de vue extérieur, tout les sépare. L’une est une très jolie métisse d’une trentaine d’années, les traits fins, la tenue BCBG : chemisier blanc, jupe longue en cuir, escarpins à talons. L’autre est une femme d’âge mûr, ronde, vêtue de manière excentrique avec une jupe bariolée, un chemisier jaune et des sandales bleues.

Rien de commun entre elles deux ; d’ailleurs, elles ne s’accordent aucune attention. Comme tous les gens dans ce wagon, elles se côtoient l’espace d’un trajet, sans plus.

Et puis tout change quand la première sort de son élégant sac en cuir marron un roman de Jane Austen.  Sa voisine ne le rate pas.

C’est plus fort qu’elle, elle lance :

— Orgueil et préjugé… un classique. Mon préféré de Jane.

— Ah oui ? Je n’en suis qu’à la moitié mais je ne vous cache pas que j’adore.

Les deux femmes se sourient, échangent de plus en plus sur le livre, l’autrice, leurs goûts littéraires.

Orgueil et préjugé leur a fait tout oublier.

L’une manque son arrêt et glousse. L’autre rate à son tour sa correspondance, et hausse les épaules.

Toutes les deux rient.

Au diable les transports en commun, le stress, la course perpétuelle.

Pour un instant, elles réalisent que l’important est ailleurs.

Dans ce livre qui leur plait tant,

Dans cette rencontre improbable,

Dans cette amitié en train de se nouer.

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Elle tient à peine sur ses jambes parce qu’elle tremble.  En réalité, c’est son corps en entier qui est agité de soubresauts. Elle claque même des dents. Sentira-t-elle l’impact ? Souffrira-t-elle ? Réussira-t-elle du premier coup ?
Les questions sont multiples. Les réponses inexistantes.

(suite…)

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Les escalators sont en panne. Comme tout le monde elle emprunte le large escalier qui la fera sortir de la gare. Deux marches sur sa droite, une jeune femme, écouteurs sur les oreilles, porte à bout de bras sa trottinette. Flemme de la replier pour un temps aussi court ? Certainement. L’objet ne la rassure pas. Il tourne autour de la roue, menace de faire tomber l’homme devant elle. Une nouvelle fois, la planche dérive sans que sa propriétaire ne s’en rende compte. Promptement, elle se baisse pour la retenir avant qu’elle ne le heurte. La propriétaire n’a rien remarqué. Imperturbable, elle continue de gravir les marches sans se préoccuper de rien.

Arrivé en haut de l’escalier, l’homme dont elle a sauvé la cheville se retourne et plante son regard dans le sien. Cette fois, c’est elle qui menace de chuter. Ses jambes mollissent. Son estomac se contracte. Elle ne l’avait pas reconnu. En même temps, il était de dos…

— Deborah ? Salut, comment vas-tu ?

— Bonsoir Antoine.

Leur gêne est flagrante. Elle baisse les yeux, se détourne, se demande de quoi elle s’est mêlée. Finalement elle aurait dû le laisser se débrouiller. Et s’il était tombé ma foi…

— Tu vas bien ?

Les mots sont bloqués au fond de sa gorge. Elle ne voulait plus jamais entendre parler de lui, encore moins le voir. Mais ils habitent des villes voisines, prennent tous les deux les mêmes transports… la faute à pas de chance. Ou à un destin qui aime s’amuser.

— Il y a un bar lounge qui vient d’ouvrir, tu as le temps de prendre un verre?

Non, absolument pas.

— Euh…

— Allez juste un, en souvenir du bon vieux temps.

Elle manque de s’étrangler. Il n’y a absolument rien de bon dans sa mémoire. Au contraire, elle est remplie d’amertume, de rancune, et de souffrance. Cet homme, elle l’a aimé plus que tout au monde. Elle pensait que la chose était réciproque jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il ne se privait pas pour aller voir ailleurs, en particulier, chez ses amies.

Elle sait qu’elle n’est pas la seule à avoir vécu pareilles trahisons, il n’empêche, la douleur était bien réelle. Elle a même failli y succomber. Tandis qu’il attend sa réponse, elle se revoit sanglotant dans sa chambre, sous la douche, sur le chemin jusqu’au bureau, au bureau. Elle se rappelle cette boîte de comprimés qu’elle a avalés, juste parce que son agonie lui était insupportable.

C’est vrai, tout cela est loin derrière elle. Aujourd’hui, elle a remonté la pente. Mais elle n’a plus personne dans sa vie ; elle ignore même si un jour, elle sera capable d’aimer ou de faire à nouveau confiance. Tout ça à cause de cet homme qui l’a détruite et qui à présent, lui sourit et l’invite à boire un verre comme si de rien n’était.

— Alors ? Qu’en dis-tu ?

Elle se raidit.

— Il n’y a personne qui t’attend chez toi ?

Antoine hausse les épaules.

— J’ai le droit de boire un coup avant de rentrer, ne t’inquiète pas de ça.

Elle ne s’inquiète pas. Elle réalise surtout qu’il n’a pas changé.

Elle, si.

—Désolée, j’ai mieux à faire.

Il lève un sourcil. Elle le contourne, passe le portique et sort de la gare.

C’est idiot, mais elle sourit.

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Gare Saint-Lazare. Une gare immense, dans laquelle il est facile de se perdre. Ou devenir invisible.

Plusieurs lignes de métro passent par là. Elle en choisit une, n’importe laquelle, s’enfonce dans le couloir, arrive en station. Deux bancs sont occupés par des hommes, le corps dissimulés sous des couvertures.

Le troisième est libre ; elle s’y assoit, son sac de sport à ses pieds, regarde les gens aller et venir, les métros défiler.

Elle ne sait pas très bien quoi faire, ni surtout, où aller, alors elle reste à quai et se rappelle la conversation qui l’a menée ici :

— Comment ça, tu aimes les filles ? C’est une blague ?

Sa mère avait manqué de s’étouffer.

— Maman, s’il te plaît.

— Non, s’était-elle exclamée, en secouant fiévreusement la tête. Impossible. Je n’ai pas mis au monde une fille anormale. Je ne veux pas.

— Elle est peut-être malade, avait lancé son père, aussi attérré que son épouse.

— Je ne le suis pas. Aimer les filles n’est pas une maladie. C’est simplement une orientation sexuelle. Comme les hommes qui aiment les hommes, ou même les hommes qui aiment les femmes. Chacun la sienne, voilà tout.

Son père, soudain avait levé la main. Sa mère avait retenu de justesse le bras qui menaçait de s’abattre sur elle.

— Ne la frappe pas ! Nous allons voir avec le docteur.

— Je n’ai pas besoin de voir le docteur ! Je suis lesbienne, c’est tout.

— Ta gueule ! Il est hors de question que ma fille soit une gouinasse ! Que vont dire les voisins ?

— Je m’en fous !

— Pas moi. Et la famille alors ? Ils vont tous se foutre de ma gueule ! Se moquer de moi, de nous !

— C’est tout ce qui t’importe ? Ce que les gens vont penser de toi ? Mais il n’est question que de moi !

Cette fois, la gifle est partie. Elle a claqué, fort, l’a forcé à tourner la tête. Le regard de son père est devenu meurtrier.  Ses yeux sont sortis de leurs orbites. Les veines de son cou ont sailli. Elle l’a cru sur le point d’exploser.

— Dégage ! avait-il hurlé, la voix tremblante de rage. Dégage de chez moi, brouteuse de gazon. Fiche le camp ! Je ne veux pas d’une sale dégénérée sous mon toit !

— Papa…

Une nouvelle gifle, aussi forte que la première, que sa mère n’avait pas cherché à retenir.

— Casse-toi !

Elle avait cherché du soutien auprès de celle qui l’avait mise au monde. N’en avait trouvé pas.  Dans ses yeux, pas plus de chaleur que dans ceux de son père. L’un et l’autre ll’ont dévisagée comme si elle était une espèce de monstre.

Les épaules basses, elle avait trouvé refuge dans sa chambre. Les larmes avaient dévalé ses joues tandis qu’elle avait attrapé au vol quelques affaires qu’elle avait fourrées dans son sac de sport. Fais ton coming-out qu’ils lui avaient dit. Aujourd’hui, tout le monde sait ce que c’est et l’accepte. Tu verras, tes parents ne diront rien.

Elle avait fait son coming-out. Et elle avait vu. Non, tout le monde ne l’acceptait pas, au contraire. La chaleur cuisante sur sa joue le lui avait confirmé.

D’un revers de main, elle avait essuyé ses yeux, était sortie de sa chambre. Ils étaient là, les bras croisés. Pas la moindre hésitation ni le plus petit remord.

— Tu as 17 ans de toute manière, tu es en âge de te débrouiller.

Elle n’avait pas cherché à discuter, de toute façon, sa mère ne semblait pas plus affectée que ça de la savoir dehors, sans le sou. Sans rien.

Devant ses yeux flous, elle revoit le geste de son père qui lui claque la porte au nez… une larme menace. Elle se mord la joue pour la réprimer. Elle n’a pas le droit de pleurer, de montrer sa faiblesse ou son désarroi. Aujourd’hui, elle est à la rue. Ce n’est pas en se montrant sensible et vulnérable qu’elle s’en sortira.

Son regard se pose sur le banc d’à-côté, sur cette forme cachée sous des couvertures dégueulasses.

Les métros passent les uns derrière les autres, elle reste là, le cœur en morceau, la peur au ventre.

 

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Ils se sont levés et la première chose que chacun a fait, est de se jeter sur son téléphone, pour voir l’heure ou les dernières nouvelles.

Au petit déjeuner qu’ils ont pris ensemble, chacun avait les yeux rivés sur son écran. C’est à peine s’ils se sont regardés, s’ils se sont embrassés.

S’ils se sont dit bonjour.

Une fois prêts, ils montent ensemble dans la même voiture qui les conduit à la gare RER. Et tous les deux entrent dans le même wagon. Un léger sourire se dessine sur son visage lorsqu’il s’efface pour la laisser passer ; c’est vrai, il a toujours été galant.

Il lui laisse encore choisir sa place : la même chaque matin, celle à côté de la fenêtre. Lui s’assoit à côté. Et tous les deux, en un geste parfaitement synchronisé, dégaine de leur sac à main ou de leur poche leur précieux téléphone portable. Pendant l’heure qu’ils vont passer dans le train, ils ne se regarderont pas, ne discuteront pas. Chacun sera happé par son propre univers, composé de jeu, de lecture, de musique et de réseaux sociaux.

C’est elle la première qui arrive à sa station. Elle se lève, lui murmure un vague bonne journée, puis sort sur le quai.

Par la vitre, il l’observe tandis qu’elle file vers les escaliers.

Une seconde plus tard, son téléphone se met à biper. Il sursaute, s’arrache à ses pensées pour découvrir de qui est la notification.

J’ai oublié de te prévenir que ce soir, je risque de rentrer plus tard. J’ai une réunion qui promet de s’éterniser.

Avec une certaine frénésie, il tape sur son clavier virtuel :

— Pas de souci, tu voudras que je prépare quelque chose ?

— Si tu es motivé, sinon, il y a le japonais.

— Ah oui, excellente idée.

— ? ?

—Passe une bonne journée David, à ce soir.

— A ce soir ma puce.

— 

La conversation s’achève ainsi. Lui est heureux, il a le sourire. Il ne réalise pas que cette conversation aurait pu être réelle si, quelques heures plus tôt, ils s’étaient salués au saut du lit. S’ils avaient conversé durant leur petit-déjeuner. Sans doute lui aurait-elle rappelé à cette occasion, sa réunion et son retard probable. Il lui aurait alors proposé comme il l’a fait, de cuisiner pour eux. Il l’aurait vu sourire pour de vrai. Ses lèvres auraient réellement embrassé les siennes.

Au lieu d’envoyer des cœurs virtuels pour lui révéler ses sentiments, il l’aurait prise dans ses bras et lui aurait simplement dit je t’aime.

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Elle, c’est une vaillante. Une femme courageuse à bien des égards. Une femme que beaucoup trouvent admirable.

Pourtant, elle ne se sent pas vraiment brave. Au contraire, elle se considère comme un poids, un problème. Elle fait retarder le départ des trains et des bus. Elle ennuie son monde aussi. Le personnel en station, le chauffeur de bus… elle voit parfois leur tête déconfite, elle entend leurs soupirs. Ils ne sont pas tous comme ça, fort heureusement, mais c’est comme pour tout, seuls ceux qui la fusillent du regard la marquent.

Et puis il y a les autres, les voyageurs, ceux qui, comme elle, prennent les transports en commun pour se rendre sur leur lieu de travail. Eux aussi font la tête lorsqu’ils l’aperçoivent. Il faut dire qu’elle prend pas mal de place, ce qui les oblige à se pousser, s’écarter, se déplacer ; fatalement, certains ronchonnent.

Quelquefois, elle cherche à capter un regard plus amical qu’un autre, et offre un petit sourire contrit. Elle s’excuse. Mais de quoi ? De vouloir mener la même vie que tout le monde ? De vouloir continuer ce travail qu’elle aime profondément, avec ces collègues qui l’acceptent telle qu’elle est, et avec lesquels elle échange, rit, déjeune tous les jours ? A-t-elle  vraiment besoin de s’excuser pour cela ?

Elle sait bien que non, pourtant,à cause de cet homme qui fait la moue, de cette femme qui la regarde de travers, à cause de tous ces silences qui en disent long, elle ne peut pas s’en empêcher.

Evidemment, ils ne lui reprochent son état, si elle se trouve dans ce fauteuil, ce n’est certainement pas de sa faute. Mais ils ne comprennent pas ce qu’elle fait parmi eux. Puisqu’elle est handicapée, ne devrait-elle pas vivre des aides qu’on lui verse, et limiter ses déplacements en des lieux aménagés comme son ascenseur, son immeuble, et la supérette du quartier ?

A-t-elle réellement besoin de venir encombrer ce bus déjà bien plein ou ce RER  bondé  ? Est-ce une nécessité ?

Elle a décidé que oui. Que les regards de travers ou la gêne occasionnée ne comptaient pas.

S’excuser pour les inconvénients, d’accord, demander pardon de vouloir faire plus que simplement survivre, non, elle ne s’y résout pas.

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Tous les matins, c’est le même rituel. Gros écouteurs sur les oreilles, petit calepin dans une main, crayon dans l’autre, elle trouve une place assise et regarde autour d’elle.

Elle sait qu’elle a quasiment toute la ligne de métro à faire alors, elle prend le temps de chercher le bon visage, la bonne expression… le petit élément qui l’inspirera.

Elle, elle croque les visages des passagers. Pendant qu’ils ferment les yeux, regardent leur téléphone ou sont simplement perdus dans leurs pensées, elle les dessine dans son petit calepin.

La première personne qui attire son attention est une femme plongée dans sa lecture. Ses yeux se lèvent sans arrêt sur elle tandis que sa main crayonne sur une page blanche. La silhouette d’abord, puis la posture et le bouquin, posé sur ses genoux. En dernier elle s’attaque au visage, à son expression concentrée, au léger sourire sur ses lèvres.

Elle ne met pas bien longtemps à capturer l’instant : elle sait que les secondes sont comptées. D’ailleurs, à la station suivante, la femme ferme son bouquin, se lève et sort du métro.

Elle, elle sourit, ravie : voilà un portrait de plus dans sa collection.

A qui le tour, s’amuse-t-elle ?

Son regard balaie les gens qui sont dans le wagon, étudie ceux qui viennent d’entrer, cherche celle ou celui qu’elle aura envie d’immortaliser.

Elle ne met pas très longtemps à le trouver. Il est grand, très élégamment vêtu, et porte une sacoche d’ordinateur en bandoulière. Ce qui la séduit le plus, c’est qu’il a aussi des dreadlocks et une barbe de deux jours. Elle adore le contraste entre l’allure sérieuse et la cool attitude qui se dégage de lui. Elle l’imagine volontiers en baggy et tee-shirt plutôt qu’en costume cravate.

Oui, lui, il le lui faut. Sa galerie de portraits a besoin de ce genre de personnage, atypique, curieux, intéressant.

Alors elle griffonne. Elle fait aussi vite qu’elle le peut. Ses doigts sont fébriles, son cœur s’agite. Tout en le dessinant, elle s’imagine faire plus qu’un mini portrait. Elle le voit en grand sur une toile.

Elle va même plus loin. Elle se le représente, posant pour elle dans son atelier de peinture. Oserait-elle lui demander de tomber la veste ? De ne garder que la chemise et la cravate ? Voire que la cravate ?

Elle se met à pouffer, à perdre de sa concentration. Les images qui affluent devant ses yeux lui font rater son esquisse. Elle s’emballe, s’énerve.

Assise en face d’elle, une femme la regarde, se demande ce qui lui arrive. Elle tente de reprendre contenance, de se calmer.

Le train arrive en station, sa voisine se lève ; elle, elle baisse la tête, referme son carnet. Elle a besoin de retrouver ses esprits, d’oublier ce visage, cet homme qui vient de la bouleverser au point qu’elle n’est pas parvenue à le dessiner jusqu’au bout.

Lorsqu’elle relève la tête, enfin prête à passer à autre chose, elle se fige sur son siège. Là, juste en face d’elle, est assis celui qui l’a mise dans ton ses états.

De près, elle le trouve encore plus beau.

Sera-t-elle capable de terminer son portrait avant qu’il ne sorte de sa vie ? Rien n’est moins sûr…