Coup de foudre – premiers chapitres

Chapitre 1

Richard est un homme adorable. Avant de se rendre à sa conférence sur l’investissement immobilier, il a, comme souvent, sorti ma tasse de café et mon paquet de biscottes. Ce qui est nouveau ce matin, c’est la feuille de papier posée à côté. Il s’agit d’un article au titre évocateur : Comment savoir si vous êtes au bord du burn out, les dix signes qui ne trompent pas. Il a également griffonné un mot sur un post-it bleu minuscule : prends soin de toi, amour, R. Instantanément, les larmes me montent aux yeux. Mes sautes d’humeur, mes cernes, mes difficultés à dormir alors que pourtant, je suis crevée, ont vraiment fini par l’inquiéter. Il sent que je suis à bout. En même temps, comment ne pas l’être alors qu’au boulot, nous croulons sous les dossiers ? Et puisque je suis la responsable du service, il m’appartient de donner l’exemple en travaillant deux fois plus que les autres. De toute manière, je n’ai pas le choix, tous comptent sur moi : mon équipe, mes supérieurs et mes clients. Lever le pied dans ces conditions, ne m’est pas permis. Pourtant, il le faudrait. Cette pression permanente a des répercussions sur ma santé et mon couple. Je suis constamment sur les nerfs, pleure tous les jours sous la douche, et n’arrive pas à penser à autre chose qu’à mon travail. Plus rien ne tourne rond. Hélas, j’ai beau faire des pieds et des mains, réclamer une nouvelle personne à cor et à cri, mes appels au secours demeurent lettre morte. Anthony, l’associé principal de ma société, fait la sourde oreille. Pour lui, tant que les clients sont contents, tout va bien. Il ne se rend pas compte que je suis à deux doigts de craquer et que je ne suis pas la seule. Fred fait la gueule tous les jours parce qu’il doit rester tard et Madeleine ne parle plus que de sa retraite.
Tandis que je remplis une seconde fois ma tasse de café, je décide de revenir à la charge auprès d’Anthony. Il doit faire quelque chose s’il ne veut pas que le service juridique de sa boîte n’implose à la veille d’entamer la période qui pour nous est la plus chargée et pour lui, la plus rentable.

À 7 heures, je suis au bureau. Après avoir salué Raoul, le vigile, Philippe et Maria, à l’accueil, je badge et passe le portique de sécurité : direction le cabinet Lambart & Partners, au quatrième étage d’une tour du quartier d’affaires de La Défense qui en compte vingt-quatre.
Dans les couloirs, le silence règne en maître. Un petit texto rapide à Richard pour le remercier de ses attentions, mon troisième café de la matinée ingurgité, me voilà prête à commencer.
Sans réfléchir, je me mets à la tâche.

— Bonjour Laure.
Je ne relève la tête que lorsque je reconnais la voix de mon patron. La cinquantaine fringante, le costume impeccable, l’air toujours serein, Anthony s’installe en face de moi en sifflotant. Merde alors ! N’est-il donc jamais surpris de me découvrir en train de bosser quand il arrive ? Trouve-t-il ça normal ? J’ai bien l’impression que oui.
— As-tu vu pour Fringo ? Il paraît qu’il a des ambitions énormes. Ne confie surtout pas ses dossiers à ton apprenti.
Malgré moi, j’arque un sourcil. C’est l’occasion rêvée pour taper ce fameux poing sur la table.
— C’est pourtant le seul à être disponible. Madeleine et Fred sont surbookés.
— Tu plaisantes, j’espère ?
— Ils ont chacun un portefeuille de plus d’une centaine de sociétés, des conseils d’administration et des assemblées qui se tiennent... Je ne vois pas comment je pourrais leur caler cette charge de travail supplémentaire. Fringo est un malade mental ! Il crée des boîtes à tour de bras ! En l’état, nous ne pouvons pas suivre.
— C’est un client génial au contraire. Et toi, pourquoi ne t’en occupes-tu pas ?
Moi ? Je serre les dents.
— Je fais du sept heures - vingt-trois heures tous les jours, week-end compris en période de bourre, que veux-tu de plus ?
Anthony soupire. Cette discussion, nous l’avons eue maintes et maintes fois ces derniers mois, mais il préfère faire l’autruche.
— Tu es plus rapide et efficace que les autres, tu peux tenir la distance.
— Non, claqué-je sans même prendre le temps de la réflexion.
Le souvenir du petit mot de Richard et de son article imprimé, me saute en pleine face. Malgré moi, mes yeux s’embuent.
— Tu sais quoi ?
Ma voix tremble d’émotion, de colère, et de fatigue.
— Ce matin, en me levant, j’ai eu la joie de découvrir un message de mon mari. Figure-toi qu’il s’inquiète pour moi... il est allé jusqu’à me récupérer une étude sur le burn out et ses signes avant-coureurs.
— Laure...
— Ce service a besoin de quelqu’un Anthony, sinon je te jure que la saison d’approbation des comptes se déroulera très mal. Madeleine est à deux doigts de se mettre en arrêt, Fred a parlé plusieurs fois de démission...
— Et bien qu’il le fasse ! Personne ne le retient.
— Et moi...
— Quoi, toi ?
— Je craque.
Incrédule, mon interlocuteur hausse les épaules.
— N’importe quoi ! Tu en as vu d’autres !
— J’étais plus jeune, plus ambitieuse, plus motivée aussi.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— La vérité. J’en arrive à détester ce que je fais, à venir ici à reculons. C’est pourquoi je tire la sonnette d’alarme : soit, tu recrutes un autre collaborateur, soit tu prends le risque de perdre ceux que tu as déjà.
Anthony me lance un regard noir.
— Est-ce une menace ?
— C’est un avertissement. On ne peut pas en faire plus, merde à la fin, ouvre les yeux !
— Tu sais combien vous nous coûtez tous les quatre ? Un bras !
L’argent ! Voilà ce qui compte pour lui. Combien il dépense pour nous et combien nous lui rapportons. Il ne fait cas de rien d’autre.
— Je crois pouvoir dire que le service juridique de Paris est hyper rentable ! Trois juristes confirmés et un junior en alternance d’un côté, contre des honoraires à six chiffres quasiment tous les mois... excuse-moi, mais la balance est largement créditrice.
— Et tout le monde tient à ce qu’elle reste ainsi. Je suis désolé, Laure, mais recruter un quatrième sénior est hors de question. En revanche, un autre apprenti...
— Ne nous servira pas à grand-chose. Personne n’a le temps de s’en occuper. Je rame déjà avec Corentin, ce n’est pas pour en avoir un second.
Un moment, il garde le silence. Je sens qu’il réfléchit, qu’il calcule. Peut-être que mes propos ont enfin fait mouche et que cette conversation ne sera pas vaine ?
— Quand Madeleine est-elle censée prendre sa retraite ?
— L’an prochain, mais...
Une lueur malicieuse brille au fond de ses yeux. Il a trouvé la solution... et je doute qu’elle me convienne.
— Tu veux un collaborateur ? Vois si elle accepterait un départ anticipé. Dans l’affirmative, je convaincrai mes associés de chercher quelqu’un, sinon...
— C’est une blague ? le coupé-je, à la fois outrée et totalement désabusée. C’est dégueulasse et parfaitement inutile. Tu échanges un salarié contre un autre, mais tu ne rajoutes rien ! Au final, nous ne serons toujours que trois.
— Une personne plus jeune fera plus d’heures qu’une femme de soixante ans ! Tu gagnes au change, Laure, je te le garantis.
Le regard dégouté que je lui adresse doit en dire long parce qu’il se lève, glisse une main à l’intérieur de sa veste pour récupérer son téléphone, empoigne sa sacoche d’ordinateur et me tourne le dos.
— À prendre ou à laisser.
Au travers des vitres sans tain de mon bureau, je le vois coller son portable à son oreille. Pour lui, tout est réglé. Il est passé à autre chose.
C’est bien un patron ! Hélas, il m’est impossible de pousser Madeleine vers la sortie, au prétexte que du sang neuf pourrait rendre à ma petite équipe un peu d’enthousiasme. Elle a son caractère, mais c’est une crème, une mère pour Fred, moi et tous les stagiaires qui ont travaillé avec nous.
Le problème semble insoluble et quand les autres arrivent, aussi démotivés que moi, je ne sais quoi dire pour leur remonter le moral. Notre période la plus chargée se profile à l’horizon et personne n’a le cœur à l’ouvrage. Nous savons que ce sera pire que tout ce que nous avons connu. Plus de dossiers, moins d’entrain... le calcul est vite fait.
— Salut la puce, fait Madeleine en entrant pour me faire la bise.
Malgré son look impeccable et son allure qui lui donne moins que son âge, elle aussi a les traits marqués et des cernes sous les yeux.
— Tu es partie à quelle heure hier ?
— Minuit trente...
Elle secoue la tête, navrée.
— Tu es au courant que tu es en train de gâcher les meilleures années de ta vie ?
C’est plus fort que moi, je souris. Il fut un temps où j’avais l’impression qu’être au bureau, faire quelque chose que j’aime tous les jours et sans compter mes heures, était la plus belle chose qui puisse m’arriver. Dix ans plus tard, j’en suis largement revenue. A trente-sept ans, si je fais le bilan, note le positif et le négatif, je pense savoir de quel côté penchera la balance. Certes, je suis mariée à un homme adorable, mais je ne le vois qu’en coup de vent le week-end. J’ai également un appartement luxueux à Boulogne Billancourt dont je profite à peine. Quant aux enfants... ils sont les grands absents de ma vie. Richard et moi avons bien essayé, mais toutes nos tentatives se sont avérées infructueuses. Quoi de plus étonnant ? Mon existence n’est pas propice à la maternité. Inconsciemment, je crois que mon corps a intégré cette information et que c’est la raison pour laquelle il m’empêche de concevoir...
— On ne remonte pas le temps, observé-je platement.
Madeleine passe affectueusement un bras derrière mon épaule et me câline.
— En effet, mais on peut décider du futur.
— J’aime ma vie. C’est juste la période qui est compliquée. Anthony ne veut rien entendre.
— Je te l’ai dit et te le redis, Laure, avec ton expérience et ton carnet d’adresses, tu pourrais trouver un nouveau poste de juriste en un claquement de doigts. Tu n’es vraiment pas obligée de rester et de t’imposer tout ça.
— Je vous abandonnerais ?
Le regard plein de tendresse qu’elle me lance, m’émeut. Elle était là avant que j’arrive chez Lambart & Partners et m’a prise sous son aile. Moins ambitieuse, davantage intéressée par sa vie de famille que par sa carrière, Madeleine n’a jamais été jalouse de mon avancement. Lorsque j’ai été nommée responsable du service juridique de l’antenne parisienne de Lambart et qu’elle est passée sous mes ordres, elle n’a pas tiqué. Au contraire, elle était heureuse pour moi.
Avoir une telle femme dans son équipe est si précieux qu’une nouvelle fois, je me demande comment Anthony peut même imaginer que je serais capable de la pousser vers la sortie. C’est impensable Je préfère encore me crever à la tâche, que suggérer à ma si gentille et attentionnée collaboratrice de faire ses cartons un an avant l’échéance. D’autant que malgré l’ambiance du moment, elle n’en a pas si envie que ça, sinon, elle m’en aurait déjà parlé.
— D’autres n’hésiteraient pas et auraient bien raison.
— Sans doute... je dois avoir la trouille de recommencer ailleurs.
— Tu aurais cinquante ans, je ne dis pas, mais tu es toute jeune, tu n’as franchement rien à perdre.
— Je n’ai pas non plus vingt ans. Ni même trente.
— C’est une excuse ma petite, rien d’autre.
— Possible, mais j’avoue que l’idée de changer de travail et de tout recommencer ailleurs ne me tente pas trop.
— Bonjour les filles.
— Voilà le troisième mousquetaire. Salut Fred !
Frédéric D’Artois. Avocat de formation, il s’est tourné vers le droit en entreprise plutôt que le tribunal. Dommage, il y aurait excellé. Beau parleur, grandiloquent par moment, il embobine tout le monde, moi y compris. Mais je l’aime bien, il m’amuse. Et puis c’est monsieur radio-couloir. Fred est au courant de tout ce qui se passe chez Lambart et même au-delà. Comme il joue au foot avec des salariés d’autres sociétés hébergées comme nous dans cette tour, il est au fait des rumeurs et des potins qui circulent. Une vraie mine d’informations... pas nécessairement les plus intéressantes, mais avec lui, s’ennuyer est impossible. À chaque fois que nous déjeunons tous ensemble - chose beaucoup trop rare, surtout en ce moment, il nous régale. Sans lui, le service ne serait pas le même.
— Salut, me répond-il sans plus d’entrain.
— Que se passe-t-il ? lui demande Madeleine.
— Rien si ce n’est que Kelly boude parce que je rentre tard et que ça la saoule !
Sentant venir les reproches, je prends les devants :
— Allez les mousquetaires, haut les cœurs !
— Il est impératif que vous trouviez une solution, Laure. Cela ne durera pas comme ça ad vitam aeternam.
— Je sais Fred, ne t’inquiète pas, j’y travaille.
— Avant que nous ayons tous jeté l’éponge et claqué la porte, je veux dire.
— J’avais bien compris.
— Elle fait ce qu’elle peut, me défend Madeleine. Mais si les tiroirs-caisses refusent d’écouter...
Sa manière de désigner nos chers patrons m’a toujours amusée ; elle déride à peine Fred.
— Tant pis pour eux, réplique-t-il avant de nous tourner le dos pour regagner son bureau.
Madeleine et moi échangeons un long regard. J’hésite à lui parler de ma discussion avec Anthony, mais à quoi bon lui ficher un coup au moral pour rien ?
— Faites ce que vous pouvez, d’accord ?

Voir mes collaborateurs dans un tel état ravive ma colère contre Anthony. Furieuse, je lui envoie un mail plutôt bien senti. Un de plus. Un qui comme les autres, finira classé ou au panier. Qu’importe, j’ai besoin de me défouler et d’avoir aussi la sensation que je fais vraiment tout mon possible pour débloquer la situation. Au même moment, je reçois un message de sa part.
— Ton vœu va être exaucé...
Rien que ces cinq mots. Ils suffisent cependant à ce que je me précipite dans le couloir, ignorant les quelques personnes que je croise et qui me saluent. Faites qu’il ait changé d’avis et qu’il embauche quelqu’un... faites que ce soit ça...
J’entre sans prendre la peine de frapper. Anthony ne s’en offusque pas. Calé dans son fauteuil impérial, avec derrière lui, une vue panoramique sur Paris, il ricane :
— Plus rapide que l’éclair.
J’ignore sa moquerie.
— Raconte.
Ma voix sonne l’agacement et le désespoir. Se rendant compte que je n’ai pas du tout envie de plaisanter, il se calme, et me fait signe de m’asseoir.
— Es-tu parvenu à convaincre les autres qu’un recrutement s’imposait ?
— Non, mais...
— Alors quoi ? m’emporté-je. J’ai autre chose à foutre que perdre mon temps inutilement !
— Laisse-moi parler, tu veux bien ?
— Si c’est encore pour me proposer des plans foireux, je ne suis pas encline à les entendre ! Je ne mettrai pas Madeleine en retraite anticipée, c’est totalement exclu.
Anthony lève la main pour me réduire au silence.
— Il n’est plus question de cela ni même d’un nouveau recrutement, mais tu auras quelqu’un. Il s’agit d’une mutation en interne et concerne une juriste en place dans nos bureaux de Marseille.
— Je prends, fais-je sans hésiter. Elle sera là quand ?
— Dans deux semaines.
J’en pleurerais tant cette annonce me soulage
— Elle récupèrera le dossier Fringo ?
— C’est ton service, Laure, tu le gères comme tu l’entends. L’essentiel est que le boulot soit fait correctement... et que tu ne me bassines plus tous les jours avec ton manque d’effectif. Elle est juriste, elle est confirmée... tu as ce que tu voulais.
— Et elle ne te coûtera pas un euro de plus.
— Eh non. Qu’elle soit payée sur Marseille ou Paris, c’est du pareil au même. Tout le monde y trouve son compte. La vie n’est-elle pas belle ?
Je pourrais lui envoyer une pique, mais suis bien trop heureuse pour jouer les insatisfaites. Et puis j’ai mieux à faire, comme aller l’annoncer aux autres par exemple. Cette fille de Marseille n’est pas un ange tombé du ciel, mais pour nous, c’est tout comme.
Avant de leur apprendre la bonne nouvelle, j’écris quand même à Magalie, notre responsable des ressources humaines pour glaner quelques informations. Je connais Fred et Madeleine, curieux comme ils sont, ils voudront certainement avoir tous les détails.
— Anthony vient de me prévenir pour la recrue. Tu as son pedigree ?
— Elle est dans la maison depuis sept ans et s’appelle Emma Duval
— Que sais-tu d’autre ?
— Pas grand-chose. Sa demande de mutation date de trois mois ; elle vient d’être acceptée... j’imagine que ton insistance auprès d’Anthony y est pour quelque chose.
— Dieu merci ! Ça commençait à être vraiment tendu.
— J’ai questionné Aurore. J’attends son retour et te dirai.
— Super, merci Magalie
À peine en ai-je terminé avec elle, qu’une furie ayant les traits de Fred entre dans mon bureau.
— Tu es au courant ?
— Évidemment que oui. La question est, comment toi tu l’es ?
— Oh, fait-il en haussant négligemment les épaules et en s’installant dans l’un des fauteuils face à moi, j’ai mes sources.
— Tu as raté ta vocation, Fred, ce n’est pas juriste que tu aurais dû faire.
Il éclate de rire.
— Je ne plaisante pas ! Tu es pire qu’Huggy les bons tuyaux !
Sa vue se brouille.
— Qui ?
Je me rappelle alors qu’il n’a que vingt-cinq ans et que Starsky et Hutch n’est pas franchement de sa génération.
— Rien, laisse tomber.
Il opine.
— Donc, une transfuge de Marseille nous rejoint ?
— Exact. J’aurais sauté au cou d’Anthony quand il me l’a appris. Nous allons enfin respirer.
— Oui, c’est cool pour tout le monde.
Son regard s’étrécit, ses lèvres s'étirent... Fred sait quelque chose que j’ignore.
— Raconte, lui ordonné-je sans préambule.
Il croise ses mains derrière sa nuque et me dévisage.
— Je sens qu’on va se marrer avec elle.
— Pourquoi ça ?
— D’après ce que j’ai entendu, la demoiselle aurait des goûts, disons, peu anodins.
— Du style ?
Son sourire s’élargit.
— Un penchant prononcé pour les femmes... autrement dit, elle serait lesbienne.
Malgré moi, je me raidis.
— Tu te sers du conditionnel ? C’est une rumeur qui court ? Si tel est le cas…
— Non, elle l’est.
— Comment le sais-tu ?
— Rémi. Tu te souviens de lui ?
Rémi Grandin est un juriste qui a fait comme mademoiselle Duval, mais en sens inverse. Il nous a quittés pour le soleil et la mer. Fred et lui étaient bons copains ; si ma mémoire est bonne, ils jouaient au football ensemble.
— Oui.
— Nous sommes toujours en contact.
— C’est donc lui ta source.
Il touche son nez pour me faire comprendre que j’ai vu juste.
— Et c’est aussi lui qui t’a appris la sexualité de notre nouvelle collègue ?
— En même temps, elle n’en fait pas mystère.
Cette révélation me laisse un moment songeuse. En soi, cela ne me pose aucun problème, malgré tout, j’appréhende.
— Chacun fait ce qu’il veut, affirmé-je en haussant les épaules.
— Ouep. N’empêche, ça risque d’être drôle.
— Comment ça ?
— Voyons, Laure, ce bureau grouille de nanas… Imagine un peu qu’elle s’entiche de l’une d’elle ou même, de toi ? Après tout, tu es mignonne, intelligente...
— Arrête tes conneries, tu n’es pas marrant.
— Détends-toi, je plaisantais ! Un peu d’humour ne fait pas de mal, surtout en ce moment.
— Si c’était un homme qui nous avait rejoints et qu’il avait été gay, m’aurais-tu fait cette réflexion ? Je ne le pense pas.
Son sourire, un temps disparu, revient en force.
— Que veux-tu, deux femmes ensemble est le fantasme absolu pour beaucoup de mecs !
Loin de m’amuser, sa remarque me braque.
— Je te préviens, Fred, cette fille j’y tiens. Je n’ai pas envie de la voir partir à cause de ça.
— Je te rassure, moi non plus.
— Alors, par pitié garde ce que tu sais pour toi et évite les allusions déplacées.
— Si elle ne s’en cache pas, tout le monde le découvrira tôt ou tard.
— Peu m’importe.
Fred plonge son regard dans le mien, jusqu’à me rendre mal à l’aise.
— Je ne te voyais pas aussi... coincée sur le sujet.
Un peu vexée, je me raidis.
— Je ne le suis pas, je considère simplement que la sexualité de gens avec lesquels je travaille n’est pas mon affaire.
Il acquiesce avant de se lever.
— Fred ? Si j’entends la moindre rumeur sur cette fille alors qu’elle n’est même pas arrivée, je saurais que ça vient de toi. Et tu t’en mordras les doigts.
Fred me dévisage longuement. Il n’apprécie pas que je le menace de la sorte, mais il sait aussi que je suis au bord du gouffre et qu'un rien peut m’y précipiter.
— Mes lèvres sont scellées, m’assure-t-il.
Je sens que cela ne durera pas. Lui, l’amateur de ragots, ne pourra jamais tenir sa langue. Et merde !

Madeleine et Corentin accueillent la nouvelle avec un enthousiasme non dissimulé. Une fois encore, je prends conscience de la pression que malgré moi, je faisais peser sur leurs épaules.
— Est-ce qu’elle est autonome ?
— Complètement. Elle est au service juridique depuis sept ans.
— Elle est folle de vouloir venir à Paris, commente Corentin. Moi, je préfèrerais rester au bord de la mer plutôt que me taper les transports parisiens et ces buildings.
— Oh oui, abonde Madeleine, moi aussi. Sais-tu pourquoi elle a demandé sa mutation ?
— Non.
Mécaniquement, mon regard se dirige vers Fred. Informé comme il l’est, il a peut-être un tuyau.
— Aucune idée non plus. Tout est possible, une envie de changer d’air, un chagrin d’amour...
Là, je le fusille. Je l’ai prévenu, qu’il ne s'aventure pas sur ce terrain !
— Elle peut souhaiter enrichir son CV, et multiplier les expériences. Ils doivent être moins débordés à Marseille.
Fred ricane.
— Elle va tomber de haut quand elle apprendra que nous faisons nocturne toute la semaine.
— Et que nous bossons chaque week-end ou presque, abonde Madeleine.
— Elle ne tiendra peut-être pas le coup et voudra repartir.
— Ah non ! m’exclamé-je, sans me contrôler. Anthony m’a bien fait comprendre qu’il n’y aurait aucun recrutement. Nous devons tout faire pour qu’elle se sente à l’aise, parfaitement intégrée et qu’elle se plaise parmi nous, d’accord ?
— Fred la chouchoutera, pas vrai mon Fredo ?
— Je ne suis pas certain d’être son genre...
— Mais si, continue Madeleine, tu es adorable comme tout ! Elle ne résistera pas à ton charme.
Je note qu’il se retient de rire, et plus encore, de dévoiler son scoop à propos d’Emma Duval. Il va vraiment avoir du mal à tenir sa parole.
— Il se peut qu’elle monte à Paris pour suivre son compagnon, observé-je platement.
Mon juriste préféré m’adresse un regard amusé.
— Oui, c’est vrai, reconnaît Madeleine. Est-elle mariée ?
— Je n’ai pas posé la question... ce que je voulais surtout savoir, c’était son degré de compétence et quand elle serait avec nous. Le reste ma foi... nous aurons tout le loisir de le découvrir.
Mes collaborateurs sont satisfaits. Toutefois avant de regagner son bureau, Fred se tourne vers moi et lève son pouce, comme pour me féliciter de ma performance. Je souris, mais au fond, je suis stressée.

Chapitre 2

C’est fou comme un rien peut changer énormément de choses. Depuis que nous savons qu’une personne nous rejoint, l’enthousiasme est revenu. Fred ne parle plus de claquer la porte, Madeleine ne mentionne plus la retraite à tout bout de champ et moi, je me détends. Un peu.
Les révélations de Fred au sujet de mademoiselle Duval continuent malgré tout de me perturber. Je ne suis pas réactionnaire et n’ai pas l’esprit fermé, mais avoir dans mon équipe une lesbienne me gêne. Comment faudra-t-il que je me comporte pour que mes actes ne soient pas mal interprétés, qu’un regard ou un sourire ne soit pas perçu comme une avance ? Pour qu’une main posée négligemment sur son épaule ne soit pas vue comme une invitation à plus ? Devrai-je faire attention à tout, si je ne veux pas la moindre ambiguïté ? Rien que d’y penser, j’en suis déjà épuisée.
Quand Richard est de retour, je lui apprends la nouvelle. Lui comme moi est soulagé.
— Il était temps que tes patrons réagissent, approuve-t-il en me serrant tendrement dans ses bras. Cela ne devenait plus possible.
Je pose mon front contre son épaule. Il est tellement prévenant ! Et si compréhensif ! Un autre aurait mis un terme à notre mariage depuis longtemps.
— Une collègue de Marseille a demandé sa mutation. C’était une aubaine.
— Mieux que ça, ma chérie, c’est un cadeau du ciel.
Je souris car je me suis fait la même réflexion un peu plus tôt. Mais il en a toujours été comme ça avec Richard. Tous les deux avons toujours été sur la même longueur d’onde. Nos pensées sont similaires, tout comme nos valeurs et notre vision des choses. Nous nous comprenons, la plupart du temps à demi-mot. Il est l’homme de ma vie, mon mari, mon amant et mon meilleur ami. Sans lui, je serais totalement perdue.
— Quand arrive-t-elle ?
— La semaine prochaine.
— C’est du rapide dis donc… que demander de plus ?
— Oh rien, je suis comblée, fais-je en me hissant sur la pointe des pieds pour l’embrasser. Merci mon chéri, lui soufflé-je, émue et tellement reconnaissante.
— Pour quoi ?
— Tout. Pour me supporter, en particulier en ce moment, prendre soin de moi comme tu le fais... le petit mot et l’article m’ont vraiment touchée.
Richard esquisse un sourire triste.
— Je me fais du souci pour toi, Laure. Je te vois perdre pied et me sens si impuissant.
— Les choses vont changer maintenant.
— Je l’espère.
Son inquiétude n’a pas complètement disparu. Elle transparaît au fond de ses beaux yeux chocolat et jusque dans ses rides. Il resserre son étreinte comme s’il voulait me protéger et m’insuffler un peu de sa force.
Submergée par les sentiments que je lui porte, je prends son visage en coupe entre mes mains et l’embrasse avec une fougue qui nous conduit rapidement dans la chambre.

Faire l’amour avec Richard a toujours été un moment sans folie ni excentricité, mais plein de tendresse.
— Je t’aime Laure, me murmure-t-il en captant mon regard.
— Moi aussi Richard. À un point que tu n’imagines pas.
Dès qu’il m’ouvre ses bras, je viens me caler contre son torse tout chaud. J’entends son cœur battre la chamade et pose mes lèvres sur sa peau.
— Avec un peu de chance, nous aurons enfin plus de temps pour nous.
Je relève la tête et le dévisage.
— C’est bien tout ce que je souhaite.
Apaisée tout contre lui, je ferme les yeux. Sans que je m’y attende, la première chose à laquelle je pense est cette femme et ce que je sais sur elle.
— Elle est gay.
— Qui ? interroge Richard, son menton contre le sommet de mon crâne.
— La fille qui vient de Marseille. Elle est lesbienne.
— Ah oui ? Comment l’as-tu appris ?
— J’ai mon moteur de recherche personnel. Il trouve toutes les informations, même celles que tu ne lui as pas demandé de découvrir.
— Frédéric ?
— Lui-même.
— Il est incroyable ce type. S’il pouvait nous dénicher les numéros gagnants de la loterie nationale, cela nous changerait définitivement la vie.
Je pouffe de rire. C’est une requête que j’ai déjà formulée, mais jusqu’à présent, ses résultats avoisinent le zéro pointé.
— Il est doué, mais pas pour dégoter les tuyaux les plus intéressants, conclus-je, amusée.
— Je vois ça. Une femme homo... crois-tu qu’elle ressemble à un homme ?
J’arque un sourcil.
— Genre moustache et barbe ?
— Nan. Plutôt visage carré, cheveux courts, démarche virile, vêtements masculins...
— Grand Dieu, je n’espère pas ! Le look bûcheron fera tache aux conseils d’administration. J’imagine déjà la tête de nos clients.
Amusés, tous les deux nous gloussons.
— Si elle est restée en poste à Marseille, c’est a priori, qu’elle présente bien. Peut-être simplement qu’elle ne porte pas de jupe.
Un nouveau fou rire secoue Richard.
— Fais attention quand même. Je ne voudrais pas qu’elle jette son dévolu sur toi.
— Arrête, m’exclamé-je en me redressant sur le coude, j’y ai pensé figure-toi ! Fred trouve que ça serait drôle, moi pas du tout. Elle a vraiment intérêt à se tenir et garder ses penchants pour l’extérieur.
Un bref instant nous restons silencieux. Je suppose que Richard tente comme moi, de se projeter, de nous imaginer toutes les deux au bureau.
— Il paraît que les homos sont très branchés sexe. Si d’aventure tu as envie de tester...
— Oh, c’est dégoûtant ! Et puis j’ai tout ce qu’il me faut à la maison, terminé-je en posant une main sur sa fesse. Si cette femme essaie quoi que ce soit, elle sera bien reçue.
Je ris, un peu jaune ceci dit. Je tiens à ce qu’Emma Duval reste à Paris, mais si elle me fait des avances, je ne sais pas du tout comment je réagirai. Il se pourrait bien que je l’envoie paître avec une telle violence qu’elle décide de plier bagage.
— Ça va être chaud, formulé-je à voix haute.
— J’aimerais être une petite souris pour squatter ton bureau.
Nouveau coup de coude, dans le bide cette fois. Il feint la souffrance avant d’éclater de rire. Je l’imite peu après.

Je repense à cette conversation à la seconde où je fais la connaissance d’Emma Duval. Déjà, elle n’a rien d’un bûcheron ou d’un camionneur, mais alors, rien du tout. Elle porte un tailleur jupe sombre, un chemisier blanc, des hauts talons, et autour de son cou, une chaîne et un long collier fantaisie. Sa tenue n’est pas masculine pour deux sous. Son physique non plus. Grande et élancée, elle a les cheveux blonds, légèrement bouclés, qui lui tombent sur les épaules, un visage aux traits fins et des yeux bleus. Elle est très féminine et très jolie.
Ensuite, quand elle me serre la main, sa poigne est ferme, mais rien ne transparaît. Aucune tentative de séduction ou d’autres de ces comportements que Richard et moi avons évoqués.
— Soyez la bienvenue à Paris, lui dis-je en gardant tout de même mes distances.
Fred qui sait que je marche sur des œufs toussote pour ne pas rire.
— Merci... c’est si différent de Marseille où les bureaux sont dans une petite zone d’activité très banale, sans gratte-ciel à l’horizon !
— Rassure-toi, tu ne perdras pas au change, lance-t-il en la tutoyant d’emblée.
Il lui adresse un sourire charmeur. Malgré moi, je guette la réaction de notre nouvelle collègue.
— Rémi m’a beaucoup parlé de vous, de toi en particulier...
Cette fois, c’est moi qui me retiens de me marrer. Si Rémi a décrit Fred à Emma, on va s’amuser bien plus que prévu. Ce dernier passe une main dans ses cheveux coupés ras.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Que tu étais un joueur de foot avec deux pieds gauches et une commère de première.
Madeleine explose de rire ; je manque de m’étouffer. Quant à Fred, il semble ne plus savoir où se mettre.
— L’enfoiré ! marmonne-t-il. Puis il reprend contenance, et ajoute : la jalousie, c’est dingue ! Elle vous fait mentir éhontément.
Emma arque un sourcil narquois.
— Ah ? Tu crois ? Parce qu’il m’a également assuré que tu étais très bon dans ton travail et un collègue comme il en a rarement eu. Il t’apprécie énormément.
De nouvelles émotions balaient le visage de Fred. J’avoue qu’il nous offre un spectacle vraiment très plaisant.
— Moi, c’est Madeleine, fait celle que je n’ai pas encore eu le temps de présenter.
— Enchantée, Madeleine.
Je ne lâche pas Emma du regard. J’observe son comportement, ses expressions, ses réactions… tout indice pouvant révéler son homosexualité. Soit je ne suis pas douée, soit elle est experte en dissimulation.
— Vous venez avec moi, Emma, je vais vous montrer les locaux.
— Volontiers.
Tandis que je la guide dans le couloir, je sens que Fred me fixe. Je me retourne et le vois sourire bêtement. Qu’il est con !
En restant bien sur mes gardes pour éviter tout malentendu, je lui désigne ce qui sera son bureau, puis lui présente les secrétaires juridiques. Sur la dizaine, quatre sont présentes. Elle les salue toutes en leur serrant la main. À chaque fois, je l’étudie, mais rien ne se passe.
— Ici, ce sont les toilettes, fais-je en lui montrant une porte avec un hublot, et là, le coin cafétéria. Les dosettes de café et les sachets de thé sont offerts par la maison.
— Cool.
Nous continuons de longer le couloir.
— Voici la première salle de réunion. Il y en a une seconde tout au fond. Ce bureau est celui d’Anthony Sardaut, le big boss. De l’autre côté, vous avez celui de Pierre Souloie, l’associé numéro deux. Et là, les ressources humaines, avec Magalie...
— Madame est donc la personne que tu attendais avec tellement d’impatience ? me lance cette dernière en se levant pour venir à notre rencontre.
Emma m’adresse un regard interrogateur, mais c’est de la bouche de Magalie qu’elle a son explication.
— Laure fait des pieds et des mains depuis des mois pour avoir un autre collaborateur et jusque-là, elle n’a rien obtenu. Votre demande de mutation est tombée à pic comme on dit.
Elle se contente de hocher la tête. Une lueur passe dans ses yeux, quelque chose qui ressemble à de la tristesse. Je fronce le sourcil ; elle se détourne rapidement.
— Bienvenue à Paris, continue Magalie.
Le voile a disparu.
— Merci, Magalie.
— Nous poursuivons ? La journée est chargée et…
— Et vous êtes débordée, je comprends. Je vous avoue que je suis impatiente de m’y mettre moi aussi.
Elle me sourit avec beaucoup de gentillesse. J’aimerais répondre, mais j’ai tellement peur de la manière dont elle pourrait l’interpréter que je reste de marbre. Froide et distante comme je le suis rarement, pour ne pas dire jamais, en particulier avec les membres de mon équipe.
Une fois notre tour achevé, je l’invite dans mon bureau en prenant bien soin de laisser la porte ouverte. Emma s’assied en face de moi et croise les jambes. Son regard s’ancre au mien, me mettant soudain si mal à l’aise que je baisse les yeux.
— Vous avez peur que je vous saute dessus ?
Quoi ?
— Pardon ?
— Rémi est une pipelette à la hauteur de Frédéric, je pense, et comme je ne cache pas mon homosexualité, j’imagine que vous êtes au courant. C’est ce qui explique que vous soyez à ce point... sur le qui-vive ?
— Non, protesté-je, pas du tout !
Elle se contente de ricaner.
— Écoutez, Emma, ce que vous êtes ne me regarde en aucune façon. Vous faites ce que bon vous semble.
— Ce n’est pas comme si j’avais le choix, réplique-t-elle en haussant les épaules, cependant rassurez-vous, je ne me jette pas sur chaque personne qui porte une jupe. J’aime les femmes certes, mais n’ai pas pour autant envie de coucher avec toutes.
Son franc-parler a quelque chose de déstabilisant. Il me laisse un instant désarmée.
— Je vous assure que je n’ai jamais rien pensé de tel.
Elle me scrute à nouveau, avec une intensité redoublée. Cette fois, je fais mon possible pour soutenir son regard.
— OK, cède-t-elle. Je préférais quand même que les choses soient claires. Je me permets également de vous rappeler que ma vie privée est privée.
Eh bien ! Moi, qui tenais à lui réserver un bon accueil, je me rends compte de ma conduite. Navrée, je secoue la tête.
— Je vous prie de m’excuser, j’ai... enfin vous avez raison. Pouvons-nous reprendre les présentations à zéro ?
Elle me jauge, hésite puis me tend la main.
— Emma Duval, enchantée de vous connaître, Laure.
— Moi de même. Sois la bienvenue au pôle parisien.
Le fait que je la tutoie semble lui convenir. Elle hoche imperceptiblement la tête ; ses yeux me sourient.
— Alors ? Par quoi commence-t-on ? As-tu des dossiers particuliers à m’attribuer ou vais-je pendant un temps, bosser en binôme, histoire de faire mes preuves ?
J’aime son attitude, sa façon d’appréhender le travail, et son humilité. Même si elle a sept ans d’expérience dans notre société, elle ne le fait pas savoir de manière outrageuse.
— Nous pouvons commencer ensemble, histoire que tu te familiarises avec notre méthode et nos clients, et ensuite, tu auras ton propre portefeuille.
— Cela me convient très bien.
Je l’escorte alors jusqu’à son bureau, lequel est voisin du mien et de celui de Madeleine, puis lui montre notre logiciel juridique, notre base de données ainsi que l’intranet.
— Je ne serai pas dépaysée, nous avons la même chose à Marseille.
— Super, tu sais donc comment tout cela fonctionne.
— Absolument.
— J’ai plusieurs rapports de Conseils d’administration à rédiger et deux conventions de trésorerie. Un client m’a également demandé de lui préparer des conditions générales de ventes pour son site Internet. Tout ce qui, dans mon portefeuille est en attente d’être traité, se trouve dans cet onglet-là, tu vois ?
— Oh la vache ! s’exclame Emma, sans pouvoir se retenir. Tu as tout ça à faire ?
— Oui madame... et ce n’est que le début.
— Je comprends mieux pourquoi ma mutation a été acceptée. Vous êtes vraiment en manque de personnel.
— Il n’y a pas autant à faire à Marseille, je parie.
— Non, et pourtant, nous couvrons toute la région et même un peu au-delà. Nous n’avons qu’une seule secrétaire juridique alors qu’ici, j’en ai décompté au moins quatre ?
— Elles sont sept. Ce sont les juristes confirmés qui nous font défaut, mais les associés n’ont pas très envie de mettre la main au portemonnaie.
— Toujours la même histoire, n’est-ce pas ?
— À qui le dis-tu, approuvé-je en répondant à son sourire. J’espère sincèrement que tu te plairas avec nous.
— J’imagine.
— La mer ne va pas te manquer ? Parce qu’ici, à part le béton et un peu de verdure pour faire genre, on est loin d’un décor de rêve.
Comme tout à l’heure, son regard se voile ; elle a une expression si triste que sans même savoir de quoi il est question, j’ai de la peine pour elle.
— Ce sera très bien, souffle-t-elle en tentant de se reprendre.
Malgré tout, ses yeux s’embuent. Mince !
— Pardon...
Elle fouille dans son sac à main et en tire un paquet de mouchoirs.
— Pas de souci... est-ce que ça va ?
— Oui, assure-t-elle, à nouveau maîtresse d’elle-même. Y aurait-il moyen de garder ce petit moment secret ?
— Évidemment.
J’ignore pourquoi, mais cette faille que je viens de déceler dans sa carapace, me touche autant qu’elle m’intrigue.
— Merci.
Puis, sans préambule, elle se met à parler travail. Quelle est la cause de ces larmes ? J’aimerais beaucoup le savoir. Un chagrin d’amour peut-être ? Morte de curiosité, je prends sur moi pour faire comme si de rien n’était et réponds à toutes ses interrogations. Après un moment, je remarque que l’heure a bien tourné.
— Je vais devoir te laisser continuer toute seule. J’ai un rendez-vous dans un quart d’heure et ne suis pas prête.
— Oh oui, pardon de t’avoir à ce point accaparée.
D’un geste de la main, je balaie ses excuses.
— Il est bien normal que je prenne un instant pour t’accueillir. Si tu as besoin de quoi que ce soit ou si tu as des questions, n’hésite pas à demander, à Fred, à Madeleine ou à moi. Je serai pas mal absente en journée, mais le soir, je suis là jusque très tard donc...
— Entendu.
Le sourire qu’elle m’adresse me fait presque oublier qu’un peu plus tôt, elle était sur le point de pleurer.

Mes rendez-vous à l’extérieur se sont enchaînés. Quand je rentre au bureau, il est presque dix-huit heures trente. Je n’ai pas mangé, pas eu le temps de voir mes collaborateurs et devant la pile de dossiers laissés par Corentin, je soupire. Machinalement, je décroche mon téléphone.
— Chéri ? Ne m’attends pas pour dîner, j’en ai pour trois heures minimum.
Je devine que Richard fait la grimace. Pour autant, il a la gentillesse de ne pas m’accabler de reproches.
— Comment est-elle alors ?
L’évocation d’Emma me rappelle que nous avions ri comme des gamins en imaginant à quoi elle pourrait ressembler. Finalement, nous avions faux sur toute la ligne.
— Type camionneur, fais-je en me mordant la joue pour ne pas me trahir. Les épaules larges, le visage carré, les fringues masculines à mort ! Tu avais mis le doigt dans le mille.
— Sérieusement ?
— Absolument. Elle m’a adressé plusieurs clins d’œil en plus ! Je te jure, quand je l’ai vue aux toilettes au moment où je m’y rendais, j’ai fait demi-tour. J’ai eu trop peur qu’elle ne se jette sur moi.
— Oh mince !
— Laure ?
Le sang quitte mon visage à la seconde où je découvre la cible de mes moqueries devant moi, une pile de dossiers dans les bras.
— Tu n’es pas sortie de l’auberge ma chérie. Toi qui espérais tellement…
— Richard ? Je te rappelle.
Je raccroche vivement. Et merde !
— Frédéric m’a conseillé de te faire relire ces documents.
Elle les pose - plutôt, les balance -, sur mon bureau et sort sans demander son reste. Je devrais peut-être lui courir après pour m’excuser, mais comment lui expliquer que mon mari et moi ne faisions que plaisanter ? Je ne vois pas, alors, lâchement, je demeure à ma place et rappelle Richard.
— Elle a surpris notre conversation !
— Qui donc ?
— Emma ! Elle est arrivée pendant que toi et moi parlions d’elle.
— Nous n’avons rien dit de mal...
— Je t’en prie, on se payait ouvertement sa tête !
— Elle ne peut pas en être certaine.
Je soupire bruyamment.
— Crois-moi, elle l’est. Et si elle avait des doutes, le fait que je raccroche inopinément est suffisant pour les dissiper. J’ai déconné, Richard, d’autant qu’en plus, je t’ai raconté des âneries.
— Comment ça ?
— Elle est féminine jusqu’au bout des ongles. Tu ne devinerais jamais qu’elle est lesbienne.
— Pourtant tu as dit...
— Je voulais te faire marcher !
En songeant de nouveau à Emma, plantée devant moi, ses dossiers sous le bras, son regard incrédule et furieux, mon malaise grandit.
— À ton avis, que dois-je faire ?
Richard, un temps silencieux, répond finalement :
— Soit, tu fais comme si notre conversation n’avait rien à voir avec elle… bon cela reviendrait à la prendre pour une idiote, mais si elle ne relève pas, tu passes à autre chose…
— Soit ?
— Tu lui expliques le contexte. Elle te pardonnera peut-être plus facilement.
— Imagine qu’à cause de moi, elle décide de retourner à Marseille ?
La perspective me donne des sueurs froides.
— Richard, je m’en veux tellement ! C’était nul !
— Le mal est fait, Laure, mais tu peux certainement rattraper le coup.
— Je ne vois franchement pas comment, soupiré-je en regardant les dossiers qui attendent ma relecture. Sans compter que j’ai bien d’autres choses à faire.
— Je ne peux pas te dire mieux, ma puce. Je suis désolé.
Quand nous raccrochons pour la seconde fois, je ne suis pas plus avancée. Après un moment d’hésitation, j’attrape le premier rapport de la pile et me plonge dedans. Advienne que pourra.

Il est vingt-deux heures lorsque j’en ai fini avec mes corrections. Un ultime coup d’œil à ma boîte mails, puis j’éteins l’ordinateur et me lève. À ma grande surprise, il y a encore de la lumière dans le bureau d’Emma.
— Encore là ? fais-je aussi amicalement et sereinement que possible.
— Oui, je termine ce projet de conditions générales de vente.
— Attention, si tu prends le pli de rester tard, tu le regretteras.
— Oh non, ça ira, ne t’inquiète pas. Personne ne m’attend pour manger.
L’allusion est évidente. Pourtant, il n’y a rien dans sa posture ou dans sa voix, qui évoque le ressentiment ou la colère. Elle semble encore triste, c’est tout. Est-ce à cause de ce qu’elle a surpris de ma conversation avec Richard ? Mon sentiment de culpabilité s’intensifie.
Prenant une grande inspiration, j’ose un pas dans son bureau.
— Emma, commencé-je, toute penaude, à propos de tout à l’heure... je ne voudrais pas que tu te méprennes.
— À quel sujet ?
— Tu sais bien… j’étais au téléphone avec mon mari lorsque tu es arrivée et...
— Oh ça ! Elle hausse les épaules. J’ai l’habitude. Les gens adorent se foutre de ma gueule. À croire qu’ils n’ont rien de mieux à faire que de tourner la lesbienne du coin en ridicule. Je m’en cogne, enchaîne-t-elle sur un ton pourtant très amer.
Je m’en voulais déjà beaucoup, c’est encore pire.
— Je ne cherchais pas à te ridiculiser, avancé-je, rouge de confusion et de honte.
— Mais tu te moquais ?
— Non !
Si, Laure. Ne lui manque pas de respect une seconde fois !
— Bon, c’est vrai, tu n’as pas tort. Disons que Richard, mon mari, et moi-même, nous nous étions demandé à quoi tu pouvais bien ressembler. On s’était imaginé… enfin tu sais, le cliché de la femme bûcheronne…
— J’ai une chemise à carreaux quelque part dans un carton, si cela peut te faire plaisir, je la mettrai demain.
Elle sourit, sans ironie ni rien. C’est fou quand même ! À sa place, je serais sortie de mes gonds.
— Mes propos n’étaient pas du tout contre toi, je cherchais seulement à faire marcher mon mari. Sache que tu n’as absolument rien d’un homme. Tu es normale... elle fronce les sourcils, je réalise que j’agrandis le trou dans lequel je suis tombée. Non ce n’est pas le bon terme, ce n’est pas ce que je voulais dire. Plutôt, tu ressembles à une femme.
Maintenant, elle est consternée.
— En même temps, j’en suis une.
Prenant la mesure de ma nouvelle sottise, je lève les bras en l’air en signe d’impuissance. Il est écrit que je n’arriverai pas à m’en tirer dignement.
— C’est bon, arrête, lance-t-elle en venant à ma rescousse. Tu t’enfonces plus qu’autre chose.
Je soupire.
— Si d’une quelconque manière, je t’ai blessée, je te demande pardon. Ce n’était vraiment pas mon intention.
— Idéalement, vous n’auriez jamais dû avoir ce genre de conversation, me fait-elle observer.
— Tu as tout à fait raison.
— Hélas, l’homosexualité est un sujet qui prête souvent à rire. Le lesbianisme encore plus.
— Je ne sais pas, bredouillé-je, ce n’est pas une chose à laquelle je suis habituellement confrontée.
Elle se lève et contourne son bureau pour se poster devant moi. Ses yeux moqueurs s’ancrent aux miens.
— Tu verras, tu finiras par ne plus y penser. Je ne serai plus qu’une juriste exactement comme Fred ou Madeleine.
Est-ce que c’est ce qu’elle était à Marseille ou, là-bas aussi, essuyait-elle des moqueries et des plaisanteries de mauvais goût ? Il faudra que je demande à Fred de se renseigner.
— Tu es venue en voiture ?
— Je n’en ai pas. Je prends le RER et le bus.
— Accepterais-tu que je te raccompagne ?
Ma proposition la prend au dépourvu.
— Tu essaies de te racheter ?
— En quelque sorte. Et puis les transports, à cette heure, ce n’est pas ce qu’il y a de plus glamour. Où vis-tu ?
— À Nanterre.
— Cela ne me fait pas un grand détour, allez, viens.

Chapitre 3

Le regard tourné vers la vitre, Emma semble perdue dans ses pensées. Regrette-t-elle déjà sa mutation ? Piquée de curiosité, je l’interroge :
— Tu te fais à la vie de Francilienne ?
Elle me dévisage comme si je venais de dire une énormité.
— Je n’ai emménagé que la semaine dernière ! Je n’ai pas vraiment eu le temps de m’acclimater.
— Cela ne ressemble quand même pas à Marseille.
— Non, en effet.
Nonchalamment, elle hausse les épaules.
— Tout est différent, mais ce n’est pas si mal.
— Tu trouves ? À choisir, je préférerais le sud. Le soleil, la mer, la belle vie quoi.
— La belle vie, répète-t-elle avec une pointe de tristesse dans la voix. On peut voir ça comme ça.
À nouveau, elle se réfugie dans un silence songeur.
— De toute manière, nous ne sommes jamais contents, n’est-ce pas ? Quand on est en ville, on voudrait être à la campagne ou au bord de l’eau et inversement.
— J’adore la mer, me détrompe-t-elle. J’ai toujours su que j’habiterais près d’elle.
Sa remarque me laisse perplexe. Pourquoi avoir demandé une mutation sur Paris dans ce cas ? Qu’est-ce qui a bien pu l’y pousser ? Comme si elle m’avait deviné, Emma sourit.
— Tu as du mal à comprendre on dirait.
Arrêtée au feu rouge, j’opine.
— J’imagine que tu as de très bonnes raisons.
— Je devais partir, me confirme-t-elle, je n’avais pas le choix. J’étouffais. Plutôt, j’agonisais. Il me fallait impérativement réagir, sinon, les souvenirs m’auraient tuée.
A-t-elle oublié qu’elle n’est pas seule dans cette voiture ? Que je suis là moi aussi et que je l’entends ? Et qu’au lieu de m’éclairer, sa confession me trouble ?
— Laure ?
— Oui ?
— Le feu est vert.
Au même moment, un klaxon derrière moi, me tire de ma réflexion.
— Tu n’es pas au courant ?
— Au courant ? répété-je bêtement. De quoi ?
— Je pensais que radio-couloir avait fait son travail jusqu’au bout... Ma fiancée est décédée il y a six mois. Vivre sans elle devenait intolérable.
Alors c’est ça ! Elle est en deuil ! Voilà ce qui explique sa tristesse et les larmes versées tout à l’heure !
— Tu veux dire...
— Que j’allais me marier, oui. Malheureusement, un cancer fulgurant l’a emportée avant que nous n’en ayons eu le temps.
Quelle parole pourrait atténuer son chagrin ? Aucune, alors je reste dans le plat, le banal, l’éprouvé.
— Je suis désolée, Emma, sincèrement et te présente mes condoléances.
— Merci.
— Si je peux faire quelque chose.
— Non rien, à moins qu’il soit en ton pouvoir de ramener les morts ?
— Hélas.
Un nouveau silence s’abat sur nous et cette fois, je ne tente pas de le rompre. J’essaie de me figurer comment elle a pu supporter cette perte. Était-elle entourée ou seule, rejetée comme beaucoup d’homosexuels, par sa famille et celle de sa compagne ? Si j’en juge par son départ de Marseille, je dirais qu’elle a tout affronté sans soutien…
— Comment as-tu fait pour tenir le coup ?
Les mots ont franchi le seuil de mes lèvres sans que j’aie eu le temps de les retenir. Emma me considère longuement.
— Qu’est-ce qui t’intrigue tant ?
— Tout... Surtout, je me demande ce qu’on ressent... enfin... ce que ça fait que d’être homosexuelle et d’aimer les femmes.
Elle esquisse un sourire teinté d’ironie.
— Je ne sais pas, qu’est-ce que ça fait d’aimer un homme ? Qu’est-ce qu’on ressent ?
Me voilà renvoyée proprement dans mes cordes et dans le fond, c’est mérité. En plus d’être indiscrète, ma question est particulièrement déplacée. Et stupide.
— Décidément, soupiré-je, je les accumule.
Du coin de l’œil, je la vois hausser nonchalamment les épaules, comme si elle était blasée.
— Être homo, c’est un peu comme être une bête curieuse. Beaucoup de gens assurent que cela leur est égal ou ne les regarde pas, mais ils ne peuvent pas s’empêcher de s’arrêter devant la cage.
— Non, pardon... Je suis désolée d’être aussi nulle !
— Rassure-toi, je ne suis pas plus vexée que ça. Je déduis cependant de toutes tes interrogations que tu ne fréquentes aucun homosexuel.
J’acquiesce. En effet.
— Eh bien, pour répondre à ta question, quand tu aimes une femme, tu éprouves de la joie, de la peine, de la tristesse et du désir. Tantôt tu ris, tantôt du pleures. Si tu es éperdument amoureuse, tu te projettes dans un futur avec elle et t’imagines vivre à ses côtés pendant un moment. Depuis que tu as le droit au mariage, tu envisages même de lui passer la bague au doigt et pourquoi pas, de fonder une famille. Et puis un drame arrive et le rêve se brise. Tout cela est-il de la science-fiction pour toi ?
— Absolument pas, formulé-je vivement, la voix nouée par l’émotion.
Le GPS m’indique que j’approche de son immeuble. Je trouve une place et me gare.
— Je crois que nous ne sommes pas différentes des couples hétérosexuels finalement.
Je fais non de la tête. Emma me sourit, puis se détourne et pointe son immeuble.
— Merci de m’avoir raccompagnée, Laure... et écoutée.
— Aucun problème. À demain.
— Bonne soirée.
— À toi aussi.
Dans mon rétroviseur, je la regarde marcher quelques mètres puis composer un code et pousser une porte. Quand elle disparaît, je demeure encore un moment à l’arrêt, en proie à de vives émotions.

En dépit de l’heure tardive, Richard m’attend, un livre à la main. Dès qu’il me voit, il vient m’embrasser. L’espace d’une seconde, j’imagine la fiancée d’Emma faisant de même.
— Tu as mangé ?
— Non, mais ce n’est pas très grave, je n’ai pas franchement faim.
— J’ai fait livrer japonais.
Une fois de plus, son attention me touche. Il me connaît si bien ! Il sait que je ne résiste pas aux California, makis, même quand je manque d’appétit.
— OK, fais-je en souriant. Va pour du japonais.
Bien qu’il ait déjà mangé, Richard prend place en face de moi.
— Comment t’en es-tu sortie avec ta collègue ?
— Je me suis excusée.
— Top. Comment a-t-elle réagi ?
Évoquer Emma, sa tristesse, son fatalisme aussi et ses confidences dans la voiture, me rend à nouveau émotive. Quelle retenue dans son chagrin ! Quelle dignité face à mes commentaires déplacés ! Quelle femme ! ai-je envie de dire.
— Elle a fait preuve d’un certain détachement. Elle me semble désabusée.
— Cela ne doit pas être facile tous les jours. Si tout le monde plaisante à son sujet…
— Je m’en veux beaucoup, tu sais.
Richard pose sa main sur la mienne.
— Elle t’en a fait le reproche ?
— Pas exactement.
— Elle t’a paru en colère ?
— Non.
— Dans ce cas, laisse tomber, ma puce et passe à autre chose.
Brusquement, je repose mes baguettes et plante mon regard dans celui de Richard.
— Elle est en deuil
Depuis que je l’ai appris, je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à sa condition de femme homosexuelle au cœur brisé.
— Ah, zut...
— Sa fiancée est morte d’un cancer il y a peu. C’est la raison pour laquelle elle a demandé à être mutée sur Paris.
— Elle connaît du monde ici ?
— Je n’en ai pas l’impression. Pour moi, elle est toute seule, sans ami ni famille.
Richard se perd un instant dans ses réflexions.
— Tu pourrais l’inviter à dîner un de ces soirs. Cela lui changerait les idées et toi, tu cesserais une fois pour toutes de culpabiliser.
— Je me demande si c’est une bonne idée. Nous travaillons ensemble après tout, et je suis sa supérieure.
— Où est le problème ? Fred et Madeleine sont bien venus à la maison eux aussi.
— Je sais, mais c’est différent.
— Tu as peur qu’elle se méprenne sur tes intentions ?
— Ne dis pas de sottises, elle sait que je suis mariée et si elle te rencontre, elle comprendra qu’elle ne fera jamais le poids.
— Alors c’est que tu as peur de lui poser la question ? Tu ne devrais pas. Au pire, elle refuse, ce qui ne serait pas un drame.
Durant toutes ces années de vie commune, une chose n’a jamais changé : Richard a toujours su me tirer les vers du nez. En plus d’être de très bons conseils, il est très perspicace !
— Si tu n’existais pas, observé-je, en entrelaçant mes doigts aux siens, il faudrait t’inventer. Tu es la sagesse incarnée.
— Siddhârta n’a qu’à bien se tenir, la relève est en marche.
Enfin, je me déride.

Notre repas terminé, aucun de nous deux ne fait de vieux os. Richard se couche avec son livre, je me glisse sous les draps en réfléchissant à sa proposition d’inviter Emma à la maison.
— Tu as raison.
— Hum ?
— Emma... je vais lui proposer de venir dîner samedi prochain.
— Hum...
Il tourne la page de son bouquin comme si de rien n’était.
— Richard ?
— Hum ?
Agacée de ne pas avoir toute son attention, je pose ma main à plat sur son bouquin.
— Est-ce que tu m’écoutes ?
— Mais oui ! s’exclame-t-il. Tu vas proposer à ta nouvelle collègue de venir samedi !
Oups. Confuse, je lui adresse une grimace d’excuse.
— Puis-je reprendre ma lecture ?
— Euh oui, pardon...
Je roule de l’autre côté du lit et ferme les yeux. Le premier visage qui m’apparaît est celui de ma collaboratrice. Son regard azur embué, son sourire triste, son allure impeccable...
— Est-ce qu’il y a des gays parmi tes clients ?
Je l’entends refermer bruyamment son livre et soupirer.
— Cette femme va-t-elle devenir notre seul et unique sujet de conversation ?
— Désolée... c’est que je ne sais pas comment réagir.
— Laure, tu te tracasses inutilement. Si elle était végane, est-ce que tu y penserais autant ?
— J’en doute.
— Alors ?
— Alors rien. Simplement, je me suis mal comportée et cela me pèse.
— Elle a passé l’éponge, fais comme elle !
La tête sur l’oreiller, je lui avoue :
— Il n’y a pas que ça.
Là, je retrouve mon mari, celui qui est à l’écoute.
— Ah bon ?
— Elle me touche. Elle semble si fragile et en même temps, tellement forte.
— Elle vient de vivre une épreuve, c’est normal.
— Certes, mais...
— On en est tous là, Laure.
Peut-être. Ceci étant, je n’arrive pas à me raisonner. Emma me rend très curieuse. J’ai envie d’en savoir plus sur elle.
De tout savoir.

J’ai essayé de penser à autre chose, mais dès que je la vois ce matin, tout me rappelle sa confession. Elle cache si bien son jeu que personne ne pourrait deviner qu’elle a perdu sa fiancée. Elle se fait un café et sourit à Fred comme si de rien n’était, comme si pour elle, tout allait bien.
— Bonjour vous deux, fais-je en me forçant au naturel.
Mon regard accroche celui de Fred, mais c’est sa voisine qui m’intéresse, celle dont je guette discrètement la moindre réaction.
— Salut !
— Bonjour Laure.
Elle ne se permet pas les mêmes familiarités que mon jeune collaborateur, ce que je trouve un peu dommage.
— Tu es au bureau depuis longtemps ?
Frédéric répond à ma place.
— Laure est toujours là avant le lever du soleil.
— Et part bien après son coucher... Merci encore pour hier, enchaîne-t-elle.
Ma commère préférée me lance aussitôt un regard interrogateur que j’aimerais éviter. Hélas, je le connais suffisamment pour savoir qu’il est capable de transformer un événement anodin en buzz monumental.
— Emma a terminé très tard, du coup, je l’ai raccompagnée, lui expliqué-je.
— C’était vraiment gentil… Attention, je pourrais y prendre goût.
Parce qu’il sait ce que les autres ignorent, Fred se retient de me charrier. Voilà, comme je m’y attendais, la moindre parole qui sort de la bouche d’Emma est mal interprétée, tout de suite connotée. Navrée, je secoue la tête.
— J’ai cru voir sur le planning que nous avions une réunion dans une demi-heure ?
— Oui, lui confirmé-je, en ignorant résolument Fred. Nous entrons dans une période vraiment chargée, il est bon de faire le point et de vérifier les agendas de chacun.
— D’accord... à tout à l’heure.
Dès qu’elle s’est éloignée, Fred pose familièrement la main sur mon épaule.
— Tu as une touche avec la nouvelle on dirait.
Il accompagne sa remarque d’un soupir bruyant et faux.
— Quel gâchis ! Il faudrait que je mette des jupes et des talons hauts pour qu’elle daigne s’intéresser à moi, c’est mort.
— Elle te plait ? lui demandé-je en suivant des yeux Emma qui entre dans son bureau.
— Je la trouve canon. Franchement, si Kelly n’était pas là…
— Tu en serais au même point, lui fais-je observer.
Les traits de son visage tombent.
— Et pour qu’il n’y ait aucun malentendu, je n’ai de touche avec personne. J’ai reconduit Emma pour lui éviter les transports, voilà tout. Rassure-toi, je n’ai pas l’intention de changer de bord.
— C’est con, ma main à couper que tu rates quelque chose.
Nous nous regardons avant de nous marrer. En retournant dans mon bureau cependant, j’ai dans la bouche un goût un peu amer. Mes premiers faux pas avec Emma ne m’ont pas servi de leçon visiblement, je continue à me moquer d’elle.

Pendant notre réunion, elle reste en retrait. Elle écoute Madeleine, Fred puis moi. Tout le temps que je parle, elle ne me quitte pas des yeux. Tu as une touche... Les mots de Fred me reviennent aux oreilles, me forçant à me détourner.
Lorsque nous avons fini, elle me lance :
— Je suis prête quand tu veux.
Fred manque de s’étouffer. Je me liquéfie.
— Prête à quoi ?
— Tu m’avais dit que tu me présenterais les dossiers dont j’aurais la charge. Il était aussi question que je t’accompagne en rendez-vous... Ai-je mal compris ?
Elle est perplexe et moi, gênée. Mince, mais pourquoi a-t-il fallu que Fred la ramène encore une fois ?
— Non, c’est exact.
Elle opine, et continue de me fixer avec insistance. Pour reprendre contenance, je lance aux autres :
— Est-ce que c’est bon pour tout le monde ?
— Et mon souci avec le commissaire aux Comptes du groupe Assurez-moi ?
Quelques secondes me sont nécessaires pour que je me remémore le dossier dont me parle Madeleine.
— Fais ce qu’il t’a demandé.
— Tu en es sûre ?
— Oui. Rajoute le paragraphe et envoie-le pour avis à Emmanuel. S’il tique, je l’appellerai moi-même pour lui expliquer qu’il n’a pas vraiment le choix. La procédure d’alerte lui pend au nez.
Madeleine acquiesce, griffonne sur son bloc-notes puis se lève.
— Je vous abandonne, j’ai un rendez-vous téléphonique avec l’expert-comptable de Bout du monde.
— Moi aussi, l’imite Fred. Les comptes du groupe Mediasoft sont arrivés, je vais commencer à préparer le rapport de gestion.
Discrètement, il me fait un clin d’œil, puis s’éclipse en prenant soin de refermer la porte derrière lui.
— Y aurait-il un problème ?
Debout derrière moi, les bras croisés sur son chemisier parme, Emma m’observe sans ciller.
— L’ampleur de ce qui nous attend nous rend tous un peu fébriles.
Ses traits se détendent. Qu’avait-elle imaginé ?
— C’est bien pour cette raison que je suis là.
— Absolument, lancé-je avant de m’asseoir à la table de réunion et de l’inviter à en faire autant.
Elle semble hésiter à dire quelque chose, se ravise et s’installe. Je lui présente alors la dizaine de dossiers sur laquelle je voudrais qu’elle planche ce matin et lui annonce que nous mangerons avec un client dont, si tout va bien, elle aura l’entier portefeuille.
— Il a son siège dans une tour voisine, nous ne perdrons pas trop de temps
— Oh dommage, j’aurais bien aimé aller à Paris.
— Tu n’y es jamais venue ?
— Quand j’étais petite, si, mais pas depuis. Muriel détestait cette ville... Marseillaise de naissance et de cœur, elle était jusqu’au-boutiste sur ce point.
Sans même y réfléchir, je lui réponds :
— Eh bien, à l’occasion, je peux envisager de jouer les guides touristiques. Qu’aimes-tu ?
— L’art et les macarons. Ils sont mon péché mignon et je sais qu’il y a quelques bonnes boutiques où m’en procurer.
— Je te le confirme : certaines adresses son incontournables.
Emma rayonne.
— Ton jour sera le mien, s’emballe-t-elle.
Je n’insiste pas. Loin de s’en offusquer, Emma ramasse rapidement ses dossiers et file dans son bureau. C’est idiot, mais je suis contente que notre relation se soit apaisée. J’aurais été dégoûtée si, par ma faute, nos rapports s’étaient limités à des échanges cordiaux, mais froids.
Lorsqu’il est l’heure de notre déjeuner, je passe la chercher et la découvre plongée dans son travail. Mon instinct ne me trompait pas : c’est une recrue en or, exactement ce dont j’avais besoin.
— As-tu oublié Fringo ?
Elle consulte sa montre et se lève, presque affolée.
— Oh flûte ! Le temps d’aller au petit coin et je suis à toi.

Pendant le déjeuner, je remarque qu’Emma n’est pas du tout impressionnée par William Fringo. Elle n’hésite pas à prendre la parole ni à lui répondre à ma place. Au début surpris de me voir arriver avec une collaboratrice alors que d’ordinaire, nous mangeons en tête-à-tête, William s’est vite laissé charmer. Emma allie compétence, expérience, et physique particulièrement agréable. Un homme comme lui ne peut pas y rester insensible.
— Une chose est sûre, mesdames, chez Lambart & Partners ils savent recruter leur personnel. Que ce soit l’une ou l’autre qui s’occupe de mes sociétés me convient parfaitement.
Il est satisfait, moi aussi. Vu l’ampleur de ses projets, il était impératif que le courant passe avec elle. Jamais je n’aurais pu prendre ses dossiers en charge. Lorsque je m’en ouvre à Emma, elle hausse les épaules.
— Certaines choses me dépaysent, mais pas le boulot. Qu’il soit à Marseille ou ici, le client est le même. Il a des attentes et des exigences identiques.
Bien dit !

Dans l’après-midi, Anthony toque à ma porte. Comme souvent, il ne fait rien pendant que nous autres, travaillons d’arrache-pied pour lui. Un grand classique.
— Alors ? La nouvelle, ça dit quoi ?
— Elle est très bien.
— Plus personne ne menace de démissionner ou de se mettre en arrêt ?
— Très drôle… après elle commence, ici. Nous ne pourrons nous rendre compte de son efficacité que sur la durée.
— Si j’ai un conseil à te donner, fais avec. J’ai déjeuné avec Pierre et Gérard. Aucun n’est disposé à recruter au service juridique.
Pierre et Gérard deux associés de notre société. Deux grippe-sous à l’image d’Anthony.
— Ils redoutent une baisse de leur dividende ? ricané-je.
— Nous avons surtout le projet d’ouvrir une antenne à Londres pour aider les entrepreneurs français là-bas, nous aurons besoin de fonds. Les budgets sont donc figés jusqu’à nouvel ordre.
Il me fait rire quand il prétend que les décisions sont adoptées à plusieurs. Avec plus de soixante-douze pour cent du capital et des parts, c’est lui et lui seul qui dirige. Lui qui choisit de ne recruter personne et lui encore qui veut agrandir Lambart.
— Eh bien quelle ambition !
— Il faut savoir prendre des risques dans la vie. Il n’y a que de cette manière que tu gagnes.
Anthony me fait un clin d’œil puis se lève.
— Il serait donc malin qu’elle t’ait à la bonne, car ce sera elle ou personne.
En soi je n’ai aucun problème avec ça puisque Emma m’a convaincue. Ce qui m’agace c’est que nos chers patrons sont prêts à mettre la main à la poche pour investir dans ce qu’ils n’ont pas encore, plutôt que de prendre soin de ce qu’ils ont déjà. Il est heureux qu’Emma fasse l’affaire donc.

Chapitre 4

J’ai ma petite idée sur comment ils l’ont appris, mais voilà, Madeleine et Corentin savent qu’Emma est lesbienne. Coco s’en fiche royalement, il la trouve cool et amusante. Madeleine, en revanche, a beaucoup de mal à digérer l’information. Si elle a la décence de ne faire aucune remarque déplacée à la principale intéressée, elle ne se prive pas pour partager avec moi son effroi, et même, son dégoût.
— Je plains ses parents, les pauvres ! Quelle épreuve pour eux !
— Elle n’est pas malade, Madeleine, ni mourante. Elle aime juste les femmes.
— Juste ? Si cela était arrivé à l’une de mes filles, j’en aurais été mortifiée. Ce n’est pas quelque chose de normal.
En écoutant ma collaboratrice, en l’observant, un souvenir un peu gênant remonte à la surface. Je secoue la tête pour le chasser.
— S’il te plaît, essaie de ne pas trop montrer les sentiments qu’elle t’inspire. Nous avons tous besoin qu’elle reste.
— Je sais bien ma petite. Même si je n’approuve pas du tout son comportement, je le garderai pour moi.
— Parfait.
Madeleine continue pourtant d’accabler Emma, comme si c’était elle qui avait choisi qui aimer. De nouveau, ce souvenir vient me perturber. C’était il y a un paquet d’années pourtant et franchement, il n’a aucune importance. C’est de l’anecdotique, rien de plus. J’étais si jeune...

Je me suis remise à travailler pour ne pas revivre ce moment désagréable. L’horloge sur mon ordinateur indique 19 heures 30 et j’ai presque terminé ce que j’avais programmé pour aujourd’hui. Si cela se trouve, je pourrai rentrer avant 21 heures ! Une prouesse !
— Toc toc ? Je peux entrer ?
— Bien sûr.
Je repousse mon dossier, ignore mon écran et la regarde s’installer en face de moi. Le sérieux de son expression m’alerte aussitôt. Pitié, ne me dites pas qu’elle a changé d’avis !
— Ne me fais pas ça...
Emma a un mouvement de surprise.
— Te faire quoi ?
— M’annoncer que tu t’en vas.
Un petit sourire flotte sur ses lèvres.
— Je n’en ai pas l’intention. Je ne voudrais pas faire de la peine à Fred et Madeleine. Ils sont partis à sept heures, incrédules et tout contents.
— Tu m’étonnes !
Pour la millième si ce n’est les cent millièmes fois depuis qu’elle est arrivée, je l’observe. Aujourd’hui, elle porte une robe blazer blanche qui met sa silhouette en évidence. Je sais d’après les bruits de couloir qu’elle fait tourner la tête de certains hommes qui bossent dans cette tour. Ont-ils conscience qu’ils n’ont aucune chance ? Si Fred n’a pas tenu sa langue, probablement.
— Laure, j’aurais quelque chose d’un peu délicat à te demander. Ceci dit, je ne voudrais pas que tu te méprennes.
C’est plus fort que moi, j’entends presque Fred me murmurer à l’oreille : prépare-toi, elle va te faire des avances.
— Emma, l’arrêté-je avant qu’elle ne nous mette toutes les deux dans l’embarras, je suis flattée, sincèrement. Tu es une très jolie femme, tu es brillante, tu as tout pour toi, vraiment, mais... enfin, je suis mariée et d’une manière plus générale, je n’aime que les hommes.
D’abord, elle écarquille les yeux, puis son rire fuse.
— Oh, tu as cru que j’allais te proposer de sortir avec moi ?
Sa réaction me vexe légèrement. Surtout, j’ai honte d’avoir une fois encore, cédé inutilement à la panique. Fred, tu fais chier !
— Je ne comprends pas pourquoi tu as aussi peur de moi. Je t’assure, Laure, je ne convoite pas toutes les femmes que je croise.
— Je n’ai jamais pensé une chose pareille.
La lueur au fond de ses yeux m’interpelle. J’y décèle de l’amusement, à moins que ce ne soit… un nouvel intérêt ?
— Alors c’est que tu t’imagines être à mon goût ?
Un frisson désagréable me parcourt l’échine, ma gorge se dessèche. En face de moi, Emma, détendue, sereine, regarde comme au théâtre, la scène que je lui joue bien malgré moi.
— Non, bafouillé-je. J’ai juste cru…
— Pour être honnête, tu l’es, me coupe-t-elle, cette fois avec un sérieux effrayant. Tu es effectivement mon genre, séduisante, intelligente, naturelle. Et tu as cette maladresse que je trouve craquante. Je ne m’attendais pas à ce qu’une autre femme me fasse autant d’effet après Muriel, mais je dois admettre que si tu disais oui, je ne dirais pas non.
J’accueille son aveu par un silence interdit. Je reste à la dévisager, hébétée. Emma réagit d’une manière qui me prend totalement au dépourvu : elle éclate de rire. Je comprends alors qu’elle se moquait de moi.
— Bravo ! Tu tournes tes supérieurs en dérision ?
Elle rit si fort qu’elle en a les larmes aux yeux.
— Disons que c’était un prêté pour un rendu. Et puis, tu semblais si embarrassée... je n’ai pas pu résister. Ceci dit, ajoute-t-elle en tamponnant ses yeux, je ne me moquais pas complètement. Tu es vraiment mon genre.
Je commençais à peine à me ressaisir, je perds à nouveau pied.
— Sois tranquille, il y a des limites que je ne franchirai jamais.
Inconsciemment, je soupire, soulagée ; ouvertement, j’approuve d’un signe de tête.
— Bien, parce je suis mariée.
Emma arque un sourcil.
— Cela ne signifie pas grand-chose.
— Quand même ! Si j’aimais les femmes, je m’en serais rendu compte depuis le temps.
— Je vais sans doute te surprendre, mais sache qu’il y a un grand nombre de gens, hommes et femmes confondus, qui croient dur comme fer à leur hétérosexualité alors qu’en réalité, ce sont des homos refoulés ou des bi.
— Il ne doit pas y en avoir autant que ça.
— Oh bien plus que tu ne le penses. Ils n’osent pas l’admettre, c’est tout.
J’en reste bouche bée. Est-ce que moi, mariée depuis tant d’années, je pourrais faire partie de cette catégorie ? Être une lesbienne qui s’ignore ? Et Richard ? L’imaginer secrètement amoureux d’un homme me fait sourire.
— Quoi ?
— Rien. Je songeais à mon époux avec un mec... quelle vision saugrenue.
— C’est parce que tu manques de repères dans ce domaine.
Je ne comprends pas trop ce qu’elle veut dire, mais préfère ne pas insister.
— De quoi voulais-tu me parler ?
Elle fait la moue.
— J’avais dans l’idée de te proposer d’aller boire un verre. Tu peux refuser, s’empresse-t-elle d’ajouter, je comprendrai. Vu la situation...
— Cela fait un bail que je ne suis plus sortie après le travail ! Ce serait avec grand plaisir !
— Mais tu as entendu ce que je t’ai dit ? Sur le fait que, plaisanterie mise à part, tu étais mon type ?
Mon embarras revient au galop, mais j’essaie de le dominer. J’ai l’impression qu’elle me teste plus qu’autre chose et ne veux pas tomber dans son piège.
— Envisages-tu de me draguer ?
— Bien sûr que non ! Je ne cherche rien d’autre qu’une amie.
— C’est un costume que j’accepte d’endosser avec plaisir.
Mon attitude la laisse médusée.
— Sérieusement ?
— Je t’assure !
En lui faisant un clin d’œil, je décroche mon téléphone.
— Qui a des craintes finalement ? la taquiné-je avant de prévenir Richard.

Je sais parfaitement où l’emmener. Il y a un bar à Paris où Richard et moi nous rendions quelquefois le samedi soir avant que mon travail ne me prenne tout mon temps. Le patron, Axel, est devenu un ami.
— J’espère que Fanny se produira sur scène. Tu vas voir, elle est super.
Pendant notre trajet en métro, je lui raconte ce que je sais de cette jeune femme que j’ai découverte et qui m’a bluffée.
— Le plus beau dans son histoire, est qu’elle était à la rue. Maintenant, elle fait salle comble où qu’elle se produise.
— Un scénario digne de Hollywood.
— Un peu, en effet.
Après avoir passé une demi-heure à lui faire l’éloge de cette chanteuse, je suis déçue d’apprendre qu’elle ne sera pas là ce soir.
— Elle et Clément sont en province pour quelques jours, m’explique Axel.
— Oh dommage...
Emma me réconforte d’un sourire.
— L’occasion se représentera peut-être.
— Désolé, les filles, lance Axel avant de nous proposer de descendre.
Si j’aime autant le Ax’s, c’est parce qu’il propose deux ambiances, l’une sympathique, mais quelconque, l’autre bien plus intimiste avec les murs en pierre, la lumière feutrée et la musique. L’espace de quelques heures, on se sent coupé du reste du monde.
— Voilà un lieu que je vais aimer, commente Emma tandis qu’Axel nous escorte jusqu’à une petite table ronde, assez loin de la scène.
— Tu m’en vois ravie... en revanche, ils ne servent que des tapas, cela te convient ?
— Parfaitement.
Elle s’empare de la carte des cocktails et ne met pas longtemps à se décider. Je l’imite et commande à mon tour, un mojito.
— Il y a longtemps que je n’avais pas eu l’occasion de décompresser de la sorte, rien que pour ça, je te remercie d’être ici.
Notre cocktail arrive. Nous trinquons en nous souriant.
— Alors, dis-moi tout, comment as-tu atterri chez Lambart & Partners
— D’une manière très banale. J’en avais assez de mon ancien boulot et suis passée par un cabinet de recrutement. J’ai commencé comme juriste junior puis à coup de promotions, suis arrivée à ce poste. Et toi ?
— Grâce à Muriel. Elle m’a poussée à postuler alors que je ne m’en sentais pas capable. Elle me disait d’avoir confiance en moi, que je m’en sortirais très bien. Sur ce point comme sur bien d’autres, elle avait raison.
— Elle avait l’air d’être une personne formidable
— Oh oui, elle l’était. Si je m’assume aussi ouvertement et sereinement en tant que lesbienne, c’est en grande partie parce qu’elle m’y a aidée. Avant de la connaître, je mentais tout le temps au travail et m’inventais une vie. J’ai rencontré Muriel quand j’avais vingt-quatre ans. Trois ans plus tard, j’entrais chez Lambart, et plus jamais je n’ai triché sur ma personnalité.
Son histoire a duré presque aussi longtemps que la mienne avec Richard. Je trouve ça beau, et plus douloureux encore. Que ferais-je, moi, si je perdais mon mari ? Alors que je joue avec la paille dans mon verre, la réponse me saute au visage : rien.
— Est-ce que tu as des enfants, Laure ? Muriel et moi en voulions... nous aurions dû nous lancer au lieu d’attendre d’être mariées.
— Non, je n’en ai pas. Mon corps m’oppose une fin de non-recevoir.
Ma remarque la laisse perplexe.
— Nous avons fait des tests, m’expliqué-je alors. La conclusion que nous en tirons est que je ne suis pas faite pour la maternité. Dame Nature n’est pas totalement inconsciente. Elle sait que si j’avais un enfant, il finirait entre les mains d’une nounou.
— Si vraiment tu veux un bébé, Laure, tu devrais tout faire pour, quitte à lever le pied professionnellement parlant. Ta priorité ne doit jamais être Lambart.
Sans doute, mais bizarrement, je n’arrive pas du tout à me projeter dans le rôle de mère.
— Il faut croire que nous ne le désirons pas assez fort.
Elle ouvre la bouche, déjà prête à répliquer, mais je n’ai rien moins qu’envie de poursuivre cette discussion. Alors rapidement, je change de sujet.
— Donc toi, tu aimes les macarons et l’art si j’ai bien compris. Tu as un domaine de prédilection ?
Emma me fait savoir d’un regard qu’elle n’est pas dupe, mais accepte de me répondre.
— La peinture. Je m’y suis mise voilà quelques années et j’adore ça.
— Tu peins ?
— Je n’ai pas touché un pinceau depuis des mois, mais oui. J’expose également.
— Sans blague !
Je suis impressionnée, curieuse et un peu admirative. Cette femme est vraiment pleine de surprises.
— Dans une galerie, à Parikia, sur l’île de Paros, dans les Cyclades.
— J’y suis allée ! lancé-je, incrédule. Richard et moi avons fait une croisière il y a six ans !
— J’y ai une petite maison et mon atelier. Avant la maladie de Muriel, nous y allions très souvent.
Rien que d’évoquer les Cyclades, j’ai devant les yeux des images en blanc, bleu, turquoise. Je me rappelle que j’avais adoré ce voyage.
— Quelle sorte de tableaux réalises-tu ?
— De l’art lesbien.
Elle guette ma réaction qui ne tarde pas. L’art lesbien ? Je ne connais pas du tout et me demande à quoi cela pourrait bien ressembler. Des images osées, choquantes arrivent peu à peu à se former dans mon esprit. Emma serait-elle capable de peindre et plus encore d’exposer ce genre de représentations ?
— Pardon, mademoiselle, pourrais-je vous offrir un verre ?
Un homme lui sourit.
— Si vous le voulez, répond-elle gentiment, mais n’espérez pas davantage. Je n’aime que les femmes.
La déception de son interlocuteur est immédiate, mais il tente de n’en rien montrer.
— Oh... vous êtes en ensemble... pardon pour la méprise.
— Non, m’écrié-je vivement, nous ne le sommes pas ! Je ne suis pas gay, moi, je suis mariée et...
Emma s’esclaffe. L’homme est en pleine confusion.
— Vous vous cachez de votre mari ?
Le rouge me brûle les joues. Que va-t-il s’imaginer ?
— Mais pas du tout !
— Nous ne sommes qu’amies, intervient calmement Emma. J’ai quand même le droit de ne pas fréquenter que des homos.
— Oui, bien sûr… Tout comme moi, il ne sait plus où se mettre et préfère s’en aller. Eh bien bonne soirée mesdames.
Je continue d’être effarée. Emma, elle, se rembrunit.
— Pardon de t’avoir fait subir ça. Si je n’avais pas dit à ce type que j’étais lesbienne, il n’aurait rien supposé.
— Il n’y a pas de mal, assuré-je. Je suis un peu choquée parce que je n’ai pas l’habitude qu’on me prenne pour une homosexuelle, c’est tout.
— Malheureusement, quand tu sors avec une personne qui l’est, tu es vite cataloguée. Encore, cet homme était plutôt sympa. Tout le monde n’aurait pas réagi comme lui, crois-moi. Certains t’auraient insultée voire, craché au visage... peut-être frappée.
Quelle horreur ! Est-ce qu’Emma a eu le droit à ce genre de traitement abject ?
— Cela t’est déjà arrivé ?
— Quand nous sortions, Muriel et moi, nous ne nous cachions pas, surtout au début. Nous ne nous embrassions pas en public, mais nous nous tenions la main. C’était suffisant pour certains rageurs qui nous balançaient des remarques homophobes dégueulasses ou venaient nous emmerder.
— Mon Dieu ! Cela doit être si dur à supporter !
— Un peu, mais on ne choisit pas qui on aime. Faire semblant d’être comme les autres pour ne s’attirer les foudres de personne, n’est pas une façon de vivre. C’est un calvaire bien plus pénible à endurer que des doigts d’honneur ou des tapes derrière la tête. On peut penser ou dire ce qu’on veut de moi, je m’en fous. Je suis ce que je suis, que ça plaise ou non.
Je l’admire ! Sincèrement, je la trouve si courageuse ! Si brave !
— Tu as raison...
— Je sais d’ailleurs que cela ne ravit pas Madeleine. Elle me lance parfois de ces regards lorsque nous sommes en réunion ! J’ai l’impression que si ses yeux étaient des mitraillettes, je serais morte depuis un moment.
— Elle est un peu vieux jeu.
— Ma grand-mère est plus âgée qu’elle et bien plus ouverte. Elle est la première à avoir compris que j’étais attirée par les femmes, même moi je ne m’en rendais pas compte. Pourtant elle ne m’a jamais rien reproché. Mes parents non plus, ceci dit. Ils étaient inquiets pour moi, à cause de ce que les autres pourraient me faire, mais ils ne m’en ont pas voulu d’être ce que je suis. Si j’avais été élevée dans une famille composée de Madeleine, les choses auraient été bien différentes, probablement très douloureuses.
— Ce n’est pas toujours évident pour les proches, commenté-je, pensive.
Ce foutu souvenir se rappelle à moi. Je n’ai pas envie d’y songer. Je ne le veux pas. Je n’en ai pas le droit ! Surtout en ce moment… Rapidement je plonge mes lèvres dans mon mojito.
— Tu en reprends un ? C’est ma tournée, propose Emma en m’observant longuement.
J’essaie de sourire pour masquer le malaise qui me gagne.
— Avec plaisir.
Elle appelle le serveur et passe commande sans jamais me quitter des yeux.
— Tu avais raison Laure, finit-elle par dire, cet endroit est vraiment spécial. J’aime beaucoup. Il faudra qu’on y revienne.
— Oui, pourquoi pas ?
L’idée m’emballe. J’apprécie sa compagnie, sa présence, et sa manière de parler sans complexe ni faux-semblant de ce monde qui m’est totalement inconnu et qui m’intrigue.

Nous aurions pu poursuivre la soirée à boire et nous goinfrer de tapas, mais, raisonnables, nous arrêtons à deux cocktails. Puis nous retournons à La Défense pour que je puisse récupérer ma voiture et raccompagner Emma. Avant de descendre, elle se tourne vers moi :
— Je t’offre un dernier verre ?
L’idée de découvrir l’endroit où elle vit, ses goûts, son chez elle, me tente énormément, cependant je décline.
— Une prochaine fois ?
— Pas de problème, merci pour ce soir, Laure.
— Merci à toi.
Elle se penche pour me faire la bise, rien d’ambigu, mais, son parfum vient chatouiller mes narines et le creux de mes reins. L’alcool commence à me monter à la tête, il est vraiment temps de rentrer.
Je la regarde claquer la portière et réponds à son petit signe de la main. Puis elle disparaît derrière la porte-cochère de son immeuble.

Richard ne dort pas encore. Allongé dans notre lit, il est plongé dans une biographie.
— Bonsoir chéri, fais-je en me penchant pour l’embrasser.
— Alors ? C’était bien ?
— Très chouette, oui. Emma est une fille vraiment intéressante. Dommage que Fanny ne se produisait pas, je suis sûre qu’elle l’aurait adorée.
— Qui n’aime pas Fanny ?
Je lui réponds d’un sourire. Tout comme moi, Richard est tombé sous le charme de cette jeune chanteuse à la voix envoûtante. Butterfly, son premier single, nous a longtemps accompagnés dans nos déplacements en voiture.
— Je pense que finalement, Emma et moi pourrions devenir amies. Nous avons pas mal de points communs.
— Le fait qu’elle soit lesbienne ne te pose plus de problème ?
Je me rappelle la scène au Ax’s, cet homme qui nous avait crues en couple. Quand je la raconte à Richard, il se marre.
— Super, Axel va s’imaginer que tu me trompes avec une femme !
Tout en entrant dans le lit, j’attrape mon coussin et le lui lance la figure ; il rit plus fort.
— Je n’y suis pour rien, moi si tu copines avec une homo ! Un conseil si tu envisages de sortir souvent avec elle : prépare-toi à ce que les gens te fassent régulièrement cette réflexion.
— S’ils sont limités, je n’y peux rien.
— En effet... et puis, qui sait, elle pourrait finir par te séduire ?
Je lève les yeux au ciel.
— Quel humour ! Tu devrais renoncer aux biographies de moines bouddhistes et te pencher sur celles d’humoristes !
Tous les deux, nous nous regardons. Richard repose alors son livre et m’ouvre ses bras. Je m’y love volontiers…

J’ai quinze ans. Sophie et moi sommes unies comme les deux doigts d’une main. Elle est ma meilleure amie depuis la fin du collège. Ce jour-là, nous sommes toutes les deux dans ma chambre, assises sur mon lit à écouter de la musique et à parler du lycée, de notre classe, des filles que nous apprécions, de celles qui se la racontent. Nous évoquons les garçons, en particulier ceux que nous trouvons mignons. Notre grand jeu du moment, c’est de découvrir qui aime qui, qui voudrait sortir avec qui. Nous savons que Mina craque pour Paul, que Jordan et Fabienne se sont embrassés, et que Philippine sort avec un mec qui est en terminale. Elle suscite d’ailleurs beaucoup de jalousies à cause de cela.
— Et toi Sophie ? lui demandé-je. Qui te branche ?
— Personne.
— Menteuse ! J’ai vu comment tu regardes Pierre quand il joue au basket.
— N’importe quoi ! Tu te fais des films Laure, je t’assure.
— Allez, tu peux me le dire ! Je suis ta meilleure amie ou non ?
— Oui.
Ce petit côté mystérieux qu’elle a depuis quelque temps, aiguise de plus en plus ma curiosité. Je sais qu’elle me cache quelque chose. Elle est amoureuse, c’est sûr, mais de qui ? Jusque-là, ni elle ni moi n’avons eu de coup de cœur pour personne, alors c’est dur de connaître ses goûts. Mais je l’ai vu fixer Paul Flament dans la cour ; elle en pince pour lui, j’en suis à peu près certaine.
— Sophie ? Je te promets que jamais je ne le répèterai.
— Je sais Laure, j’ai confiance en toi.
Je m’approche d’elle pour renforcer à la fois notre complicité et le sens du secret.
— Alors ? C’est bien Paul, n’est-ce pas ?
Lentement, elle secoue la tête.
— Tu n’y es pas du tout.
— Non ? Mince alors de qui s’agit-il ?
Sophie fait une chose à laquelle je n’étais pas préparée : elle me caresse la joue. Son regard s’ancre au mien.
— Toi, ma belle, me confie-t-elle le plus sérieusement du monde.
L’instant d’après, elle laisse tomber sa main et recule légèrement. Elle voit ma confusion, mon incompréhension. Mon incrédulité.
— Je sais, ça craint un max. J’ai essayé autant que j’ai pu de lutter pour ne pas éprouver ça, je te le jure, seulement je n’y arrive pas. Toi et moi nous sommes amies, mais ce que je ressens à ton égard va au-delà. Je pense tout le temps à toi, j’ai envie d’être avec toi. J’aimerais te tenir la main... enfin, tu vois.
Je vois, oui, et j’en reste interdite. Comment est-il possible que je ne m’en sois pas rendu compte ? J’avais remarqué des petits changements dans son comportement, mais quand même ! Sophie, la fille avec laquelle je suis allée au collège serait amoureuse de moi ? Une émotion très particulière m’envahit à cette idée.
— Tu aimes les filles ?
— Apparemment.
— Tu en es sûre ?
Elle m’adresse un regard plein de doutes et d’appréhension.
— Peut-on vraiment l’être ? La seule chose dont je sois certaine, c’est de mes sentiments à ton égard. Pour le reste, je n’en ai aucune idée. Je suis désolée, termine-t-elle tristement.
Elle se lève brusquement et s’avance vers la porte.
— Où tu vas ?
— Je suppose que tu ne voudras plus être mon amie à présent ?
— Qui t’a dit ça ?
— Laure, fait-elle en revenant vers moi, je ne suis pas attirée par Paul ou par aucun autre garçon, seulement par toi.
Un frisson me traverse. Je lui tends la main pour qu’elle accepte de s’asseoir à côté de moi.
— Je ne veux pas que tu sortes de ma vie.
— Mais je t’aime et pas comme une amie.
Elle est la première personne à me le dire aussi ouvertement. L’émotion qui me gagne à ce moment est tellement forte, tellement puissante, qu’elle me fait tourner la tête. C’est moi qui pose une main sur sa joue et lui souris. Sans même savoir ce que je fais, j’attire son visage vers le mien. Je voudrais la réconforter, la rassurer, et lui montrer à quel point elle m’a touchée. Alors, je l’embrasse. Ses lèvres sont douces comme du velours, si agréables ! Quel contraste avec le baiser que m’avait donné Damien en quatrième ! Il se croyait doué pour la chose ; ça a été une catastrophe. Sophie en revanche ne force rien. Elle me laisse tout le temps dont j’ai besoin pour apprivoiser sa bouche…
— Oh mon Dieu ! Laure !
Notre baiser est rompu brutalement lorsque toutes les deux nous sursautons. Ma mère vient d’entrer et nous a surprises. A-t-elle frappé avant ? Normalement oui, mais entre la musique et nos cœurs qui battaient la chamade, ni Sophie ni moi n’avons rien entendu. Et maintenant, c’est le drame. Maman me dévisage, horrifiée.
— Madame Monteil, ce n’est pas ce que vous croyez.
— Toi, tu sors d’ici et tu ne reviens plus jamais !
— Maman !
Sa voix tremble, tellement elle est en colère.
— Dégage, hurle-t-elle à l’intention de Sophie. Et que je ne te vois plus tourner autour de ma fille, sinon tu auras affaire à moi !
Sophie ne se le fait pas dire deux fois. Effrayée, elle s’en va sans même un regard en arrière.
— Maman...
— C’était quoi, ça ? s’écrit-elle, presque hystérique. Tu aimes les filles, Laure ? Non, mais tu es malade ou quoi ? Que fais-tu avec elle, quand vous êtes toutes les deux enfermées dans ta chambre ? Que faites-vous à l’école ?
— Mais rien, m’empressé-je, affolée. Rien d’anormal, je te jure.
— Vous faites l’amour ?
Terrifiée, je secoue la tête avec virulence.
— Mais non !
Elle semble sur le point d’exploser. Je suis assommée.
— J’espère que cela ne viendra jamais aux oreilles de ton père, répète-t-elle plusieurs fois de suite.
— Mais...
Elle me lance un regard qui me heurte durement. Elle est plus qu’en colère. Elle est choquée, outrée et profondément blessée. Sa déception me fait atrocement mal.
— Je ne voulais pas ça, murmuré-je, en fondant en larme.
— Alors quoi ? C’est elle qui t’a forcée ? Ta soi-disant meilleure amie ?
— Non !
— Tu es attirée par les filles, Laure, oui ou non ?
Je n’en ai pas la moindre idée. Je sais seulement que Sophie m’a fait ressentir quelque chose que je n’aurais pas dû éprouver.
— Je ne veux plus te voir avec elle. Cette Sophie a une très mauvaise influence sur toi.
— Maman, elle est ma meilleure amie !
— Depuis quand on se roule des pelles entre copines ?
Son ton est agressif, ses propos humiliants. Je ne trouve pas quoi répondre ; je sens juste la honte cuire mes joues.
— Ce n’était pas sérieux.
— Je l’espère. Que ce soit bien clair, Laure, je n’accepterai pas de ça chez moi, et ton père encore moins. Nous sommes ouverts et tolérants, mais il y a une limite à ne pas franchir.
Peu à peu, je réalise ce que Sophie et moi étions en train de faire et commence à avoir la nausée. J’ai embrassé ma meilleure amie sur la bouche. Je n’ai plus besoin de ma mère pour être traumatisée.
— Je ne sais pas ce qui nous a pris, mais tu as raison, maman, c’est n’importe quoi.
Maman me scrute. Elle a des doutes sur ma sincérité, croit que je lui dis ce qu’elle a envie d’entendre uniquement pour la calmer.
— Tu peux être certaine que ce genre de chose ne se reproduira plus.
Malgré ses craintes, elle se calme un peu.
Toute la soirée et toute la nuit, je me reprocherais ce moment avec Sophie. Sophie que d’ailleurs j’éviterais désormais comme la peste. Je me refuse à penser davantage à ce que nous avons fait dans ma chambre. C’était mal. Choquant. C’était... c’était dégueulasse !
Deux semaines après notre baiser et la manière dont tout s’est terminé, Sophie tentera de mettre fin à ses jours en mélangeant alcool et médicaments. Personne ne saura jamais pour quelle raison, moi, je l’ai deviné. Mais elle a déménagé dans une autre ville, a changé d’école, et est sortie de ma vie. Je n’ai plus jamais rien su d’elle ni de ce qu’elle était devenue. Je n’ai plus non plus eu d’amie aussi proche...
En sursaut je rouvre les yeux. Ils sont humides, comme si j’avais encore quinze ans. À une différence près : étendu à côté de moi, se trouve un homme. Merci Mon Dieu !
Chapitre 5

Depuis notre soirée au Ax’s, surtout, depuis que ce souvenir a refait surface au cours d’un rêve qui me donne encore des sueurs, j’ai pris mes distances avec Emma. Les sentiments éprouvés à l’époque, la honte face à ma mère, l’humiliation, l’incompréhension, la conviction que ce que nous avions fait Sophie et moi était mal, sont tous remontés en même temps. Emma n’est certes pas Sophie, nous n’avons plus quinze ans non plus, il n’empêche. Le scénario pourrait vouloir se répéter. Du coup, les deux fois où elle m’a proposé de sortir, j’ai refusé. J’ai même décliné sa suggestion de manger un midi dans un restaurant qui a récemment ouvert ses portes sur le parvis. Si toute l’équipe était venue, j’aurais accepté, là, non. Je n’ai pas envie que les gens s’imaginent que toutes les deux...
Ce lundi matin, alors que nous faisons le point, je note tout de suite que quelque chose ne va pas. Elle a les yeux bouffis, le visage fermé. Pas une seule fois elle n’intervient dans la discussion. Pourtant, cela fait plus d’un mois et demi qu’elle est là maintenant et qu’elle a pris ses marques.
— Et toi, Emma ? Je sais que tu as deux grosses assemblées cette semaine, tu es prête ? Tu ne veux pas que quelqu’un t’accompagne ?
— Je n’ai besoin de personne, claque-t-elle sèchement.
Son regard me laisse un instant sans voix. Pourquoi cette colère… cette haine ?
— Il serait normal que tu appréhendes un peu…
— Pourquoi ? Ce n’est pas la première assemblée à laquelle j’assisterai.
— Attention, ma petite, intervient Madeleine, irritée par son attitude, nous ne sommes pas à Marseille. Les clients sont plus exigeants par chez nous.
Emma se braque.
— Dis tout de suite que dans le sud, ce sont des branleurs je-m’en-foutistes !
— Non, mais…
— Alors quoi ? Tu penses qu’avec mon expérience de provinciale, je ne serai pas à la hauteur ? À moins que tu ne te figures que mon lesbianisme n’altère mes capacités professionnelles et qu’au lieu de répondre aux éventuelles questions, je ne reluque toutes les nanas qui seront présentes ? Oh zut, j’avais oublié... Digital Communication est dirigée par une femme en plus… Flûte, je vais en perdre tous mes moyens !
Ses sarcasmes étonnent Fred qui m’interroge silencieusement du regard.
— Mesdames, s’il vous plaît ! fais-je avant que Madeleine rouge écarlate, ne riposte. Revenons-en à notre ordre du jour, vous voulez bien ? Emma, si tu es prête, c’est parfait.
Au moment où je me tourne vers Corentin, je la vois rassembler ses notes et se lever en repoussant bruyamment sa chaise.
— Bon débarras, siffle Madeleine.
— Va te faire foutre !
— Ah, ben bravo ! Malpolie en plus du reste !
Elle claque la porte derrière elle. Madeleine secoue la tête. Fred et Corentin, sont sidérés, du reste, un peu comme moi.
— Elle a un problème ?
— Si tu veux mon avis, Fred, elle en a plusieurs.
— Madeleine, ça suffit, arrête maintenant !
— Je sais que nous avons besoin d’elle, mais franchement, Laure, son comportement est inacceptable. As-tu vu comment elle m’a parlé ?
— Tu l’as un peu cherchée, objecte Fred.
En défendant ouvertement Emma, il vexe notre collègue. À son tour, elle regroupe ses affaires.
— Nous allons dire que la réunion est terminée, n’est-ce pas ?
— On va dire ça, confirmé-je, navrée de la tournure qu’elle a prise.
— Je serais toi, Laure, je la recadrerais rapidement. Nos clients n’apprécieront certainement pas qu’elle se comporte d’une manière si hautaine et irrespectueuse. Encore moins qu’elle mette en avant son… penchant.
Heureusement qu’Emma n’a pas entendu ça. Cependant, je m’abstiens de faire le moindre commentaire, et dès qu’ils ont tous les trois quitté la salle de réunion, je pars en quête d’une explication.
Son accueil est froid pour ne pas dire glacial.
— Tu viens me remonter les bretelles ? Me donner un blâme ? Un avertissement ? Désolée, elle m’a cherchée et m’a trouvée. Qu’est-ce que ça signifie nous ne sommes pas à Marseille ? Elle nous prend pour des incapables ? Des sous-juristes ?
La situation n’a rien de drôle et pourtant, j’esquisse un sourire.
— Je pensais que tu te moquais de ce que les autres pouvaient dire, que tu n’en avais rien à faire.
— Pas quand on remet en cause mon travail ! Et puis sa manière de s’adresser à moi… malpolie en plus du reste… merde, mais qu’est-ce que ça peut lui faire que je sois lesbienne ?
Son attitude est si peu conforme à l’image qu’elle a donné d’elle jusque-là, que je ne peux qu’en être étonnée. Ceci dit, je me demande si c’est vraiment Madeleine qui en est la cause, parce qu’elle s’est montrée agressive dès le début. Peut-être que sa rancœur n’était pas dirigée contre elle finalement. Peut-être en a-t-elle après moi ?
— Est-ce qu’il y a un problème ?
— Oh non, tout roule !
C’est dit avec une telle hargne, que je n’y crois pas un instant.
— Me reprocherais-tu quelque chose ?
Un rictus se dessine au coin de ses lèvres, mais elle ne répond pas. OK, message reçu, elle m’en veut.
— Tu es fâchée parce que je n’ai pas pu sortir avec toi ces derniers jours ? Je suis désolée, Emma, vraiment, mais j’ai un mari que je vois déjà peu, et...
— Laure, me coupe-t-elle brutalement.
Elle plante un regard un peu farouche dans le mien, ouvre la bouche, puis se ravise et laisse tomber :
— Cela n’a rien à voir avec toi.
— Alors avec qui ?
— Personne. Je pourrais travailler maintenant ?
Non, parce que je n’en ai pas encore terminé avec elle. Seulement, je la découvre aussi têtue que moi, et comme je ne bouge pas de son bureau, elle finit par éteindre son ordinateur.
— Excuse-moi, j’ai rendez-vous avec Madame Trouët.
— Hey, fais-je, en posant ma main sur son bras pour l’arrêter dans sa course. Je suis ton amie, ne l’oublie pas. Si tu as besoin de parler, je suis là.
— Mon amie ? Elle serre son sac contre sa poitrine et secoue la tête. Alors que tu m’évites parce que tu as peur d’être prise pour une lesbienne ?
— Quoi ? Emma, non...
Brutalement, elle se dégage.
— Ne t’inquiète pas, je ne viendrai plus rien te demander qui ne soit pas en rapport avec le boulot, satisfaite ?
Elle ne me laisse pas le temps de répondre ; déjà, elle file dans le couloir, puis dans l’ascenseur. Zut de zut ! Ce n’est pas ce que je voulais ! Pas du tout !
J’ai l’impression de revivre ma seconde.

Je ne l’ai pas revue de la journée, sauf en coup de vent, mais ce soir, elle est encore là alors que tous les autres sont partis. Je pourrais saisir cette occasion, seulement, je n’ose pas. J’ai peur de devoir m’expliquer, de lui révéler les véritables raisons qui m’ont poussée à l’éviter, d’avoir à lui parler de Sophie. Lâchement, je me contente de passer devant son bureau et de lui lancer rapidement :
— J’y vais, Emma, bonne soirée.
Elle me dévisage longuement avant de finalement me répondre :
— Toi aussi.
J’essaie de lui sourire, mais c’est vain : son visage reste de marbre.

J’espérais qu’elle arriverait de bonne heure ce matin et que nous pourrions discuter. Hélas, comme un fait exprès, elle tarde. Et quand enfin elle est là, elle me salue brièvement, le regard caché derrière des lunettes de soleil. Bien évidemment, c’est le moment que choisit Madeleine, sa tasse de café à la main, pour venir papoter. Super !
— Maintenant elle se la joue diva ?
— Ne commence pas, soupiré-je. Elle a un souci.
Madeleine, d’ordinaire si douce, si maternelle, hausse froidement les épaules.
— Tu n’es pas juste avec elle. Elle est loin d’être désagréable.
— Étais-tu dans la même pièce que nous hier ?
— Fred n’avait pas tort, tu l’avais cherchée.
Madeleine repose vivement sa tasse, et lève sur moi un regard accusateur.
— Toi aussi, tu es de son côté ?
— Il n’est pas question de côté, je refuse simplement que vous vous tiriez dans les pattes sans raison. Tu es un pilier ici, et tu le sais, mais Emma fait également partie de notre équipe. Elle n’a pas à être déconsidérée parce qu’elle vient de province ou qu’elle a une sexualité différente de la tienne.
— Ce n’est pas moi qui ai fait une allusion déplacée à Trouët !
— Elle t’a provoquée pour se défendre, rien de plus
Ma collaboratrice se décompose littéralement devant mes yeux.
— Autrement dit, ce qui est arrivé est de ma faute. Eh bien…
— Vous êtes deux adultes, totalement responsables de vos actes. Les torts sont partagés.
— C’est dingue quand même, on a l’impression que tu l’aimes bien !
— En fait, oui. Elle est mon amie.
— Ton amie ? répète-t-elle en manquant de s’étouffer. Depuis quand ?
— Nous avons travaillé sur les mêmes dossiers et sommes allées boire un verre un soir, ce qui m’a donné l’occasion de mieux la connaître.
— Oh super ! J’espère au moins que c’est toi qui as choisi le bar.
Surprise de sa question, j’arque un sourcil.
— Oui, pourquoi ?
Madeleine hausse les épaules.
— Imagine si elle t’avait emmenée dans l’un de ces endroits qui leur sont réservés… ces lieux où ils peuvent faire leurs choses…
Elle accompagne ses paroles d’une grimace écœurée. Mentalement, je lève les yeux au ciel.
— Ne dis pas de bêtise, elle n’aurait jamais fait une chose pareille.
— Tu n’en sais rien !
— Écoute, elle venait d’emménager et se sentait un peu seule. Quand elle m’a proposé d’aller boire un verre, j’ai accepté, il n’y a pas de mal à cela, si ?
— En théorie non, mais de là à faire de cette fille ton amie et à la voir même quand tu n’y es pas obligée…
— Tu penses que je pourrais la contaminer ?
Aucune de nous deux ne l’avons entendu arriver. À présent, elle nous dévisage, pleine d’une fureur contenue.
— Emma, s’il te plaît…
— Et si vous bossiez, tous autant que vous êtes, au lieu de vous occuper de mon cul et de ce que je fais avec ?
— Dis donc jeune fille, tu vas nous parler sur un autre ton ! Je ne tolère pas ça, moi !
— Madeleine, tenté-je alors qu’Emma jette sur mon bureau deux dossiers reliés.
— Les conditions générales de vente pour le nouveau produit du groupe Ficher.
— Je les relirai, merci.
— Elles doivent lui être envoyées avant midi, lance-t-elle en se dirigeant vers la sortie.
— Quand je te dis qu’elle se prend pour une diva... psst, ça se comporte n’importe comment et ça se croit supérieure.
— Bon, Madeleine, ça va maintenant, m’énervé-je. Arrête un peu !
Remontée comme une horloge, je la plante là et me dirige en trombe à la suite d’Emma.
— Je peux savoir ce qui t’arrive ? C’est quoi ce cirque ?
En croisant les bras sur sa poitrine, elle braque sur moi un regard noir.
— Tu plaisantes, j’espère ?
— Pas du tout ! Pourquoi envoies-tu balader tout le monde de cette manière ?
— Désolée, je suis lunatique !
— Je vois ça, mais je ne comprends pas pourquoi.
— Qu’est-ce que cela peut bien te faire ?
— Ça m’intéresse.
Vivement, Emma secoue la tête.
— C’est faux !
— C’est vrai !
Elle ricane.
— Tes manières hypocrites, tu peux te les garder, Laure. Au moins Madeleine est entière, elle ne m’aime pas et ne s’en cache pas, rien que pour ça, je la respecte.
— Madeleine a soixante-trois ans. Peux-tu comprendre que...
Comme si elle ne m’avait pas entendue, elle lâche :
— Moi qui pensais qu’à Paris les gens étaient plus ouverts. En fait, ils sont pires.
— N’exagère pas ! Il n’y a qu’elle…
Son regard est terrible, terrifiant même, mais elle se borne à me tourner le dos et à s’asseoir.

J’ai le fin mot de l’histoire lorsque radio-couloir arrive. Il m’interrompt pendant ma relecture du document qu’Emma a rédigé.
— Salut… il faut que je te parle.
— Fred, ce n’est pas le moment, j’en ai partout comme tu peux le constater.
— Deux minutes... c’est à propos d’Emma. Je crois savoir ce qui se passe.
Là, il a toute mon attention. Exit les conditions générales de Ficher, les rapports de gestion et les convocations. Je mets tout ça de côté.
— Je t’écoute.
— Tu te rappelles que le lundi, je joue au foot avec plusieurs mecs de la tour.
J’acquiesce, suspendue à ses lèvres.
— Hier soir, j’ai appris que certains lui ont fait la misère.
— La misère ? C’est-à-dire ?
— Elle est mignonne et elle aime les femmes, ce qui n’est plus un secret pour personne. Il y en a qui sont frustrés... tu sais, les hommes...
Immédiatement, j’imagine qu’il est arrivé à Emma une de ces choses qu’elle m’a racontées. Quelqu’un qui lui a craché dessus ou l’a frappée.
— À ce que j’ai compris, elle s’est retrouvée avec trois d’entre eux dans un ascenseur.
— Es-tu en train de me dire...
— Non, s’empresse Fred qui me devine. Ils se sont moqués d’elle, faisant des commentaires sur comment ça se passe au lit, qui fait quoi, et comment elle finit le travail... il y en a un qui l’a embrassée de force aussi... ça m’a gonflé alors je me suis tiré avant d’en entendre davantage.
— Comment peux-tu être certain qu’ils ne l’ont pas violentée si tu n’es pas resté jusqu’au bout ?
— Ce ne sont pas de mauvais gars, ils sont juste lourds.
— Lourds ? Fred, ces types l’ont agressée ! Si elle était seule contre plusieurs, ils ont très bien pu aller plus loin.
Son soupir a quelque chose de désespéré, et d’inquiétant.
— Je n’en sais rien.
— Bien sûr que tu l’ignores vu que tu t’es barré ! Franchement !
Je suis hors de moi. Énervée contre Fred, en rage contre ces hommes qui ne voient pas plus loin que le bout de leur queue et malade pour Emma. Que lui ont-ils fait bordel !
Comme une furie, je retourne dans son bureau et en referme la porte.
— Quoi encore ?
— Je suis au courant de tout ! Je sais que des types s’en sont pris à toi dans cet ascenseur, formulé-je, le souffle court.
Elle se raidit instantanément. Elle avait dit vrai, je n’étais effectivement pas la cause de sa colère. Mais pourquoi a-t-il fallu que je l’apprenne par Fred ?
— Je suis impressionnée... d’où tiens-tu tes informations ?
— Emma, ce n’est pas le moment de plaisanter.
— Je le sais, rassure-toi, mais que veux-tu que je te dise ? L’histoire est la même partout. Cette terre est peuplée de cons.
— Sortons d’ici, allons en discuter.
— Je n’en ai ni le temps ni l’envie... de plus, cela ne te regarde pas.
— Tu ne me crois peut-être pas, mais je suis ton amie.
Elle a un bref moment d’hésitation ; c’est tout ce qu’il me faut. J’attrape son sac et son manteau et les lui jette sur son bureau.
— Allez, c’est moi ta patronne non ?
— Laure, je ne vais pas te raconter ma vie.
— En avant !
Je ne sors pas tant qu’elle ne s’est pas levée de sa chaise et habillée. Ce que je viens d’apprendre est vraiment trop grave pour que nous fassions comme si de rien n’était. Cette fois, si elle se montre butée, je le suis plus encore.

Je la conduis dans une brasserie à l’intérieur du centre commercial et commande deux cafés.
— Nous croulons tous sous le travail, tu penses que c’est le moment de s’accorder une pause ?
— Le boulot c’est une chose, mais il y a plus important.
Elle lève les yeux au ciel.
— Comment peux-tu prendre tout ça à la légère ?
— Que sais-tu de ce qui s’est réellement passé ?
— Ce qu’on m’en a dit...
— Et qu’est-ce que ce on, Fred pour ne pas le nommer, t’a rapporté exactement ?
Nos cafés arrivent, mais je n’y accorde que très peu d’attention.
— Que tu avais été la cible de propos dégradants et qu’on t’avait embrassée de force.
— Il se demandait si mes lèvres avaient le goût d’un sexe féminin...
Les souvenirs finalement lui pèsent ; elle baisse les yeux.
— Emma, murmuré-je en effleurant son bras. Si je peux t’aider, je te jure que je le ferai. Est-ce qu’ils sont allés plus loin ?
— Est-ce qu’ils m’ont violée tu veux dire ? Non. L’un d’eux m’a agrippé l’entrejambe pour voir si je ne dissimulais pas un pénis, puis il s’est collé à moi pour me faire sentir le sien et me montrer à quel point je ratais quelque chose, mais ils en sont restés là.
La colère, de nouveau, s’empare de moi.
— Tu les as déjà croisés ? Tu pourrais les identifier ?
— Pour quoi faire ?
— Un dépôt de plainte, pardi ! Si tu ne sais pas qui c’est, ce n’est pas grave, Fred les connaît.
Lentement, elle fait non de la tête.
— Laure, oublie ça, tu veux ? Ce n’est pas la première fois que ce genre d’incident m’arrive. Je suis blindée.
Elle sourit pour tenter de me convaincre que tout va bien. En cet instant, j’ai terriblement mal pour elle.
— Précisément ! Si tu ne réagis jamais, rien ne s’arrangera.
— Oh, détrompe-toi, je ne me suis pas laissé faire, m’apprend-elle. J’ai donné un coup de genou à celui qui me collait d’un peu trop près.
Tiens, une information que je n’avais pas, mais je devine très bien pourquoi.
— Fred n’en a pas fait mention, je parie.
— Je pense qu’il l’ignore.
— Probablement. Se vanter d’emmerder une fille, c’est bon pour l’image, mais avouer qu’elle s’est défendue, beaucoup moins.
— Je reste convaincue que tu devrais porter plainte.
Elle joue avec sa tasse, songeuse.
— Je l’ai fait, à Marseille. Quand un type un peu trop collant m’a pris la tête, je suis allée voir la police. Ils ont classé mon dossier sans suite. Ils ont déjà du mal à traiter les dossiers de harcèlement sur des femmes hétéros, alors celui d’une lesbienne... ils en rient plus qu’autre chose.
— Cette fois sera peut-être différente ?
— J’en doute.
— C’est à cause de ça que tu étais dans tous tes états, n’est-ce pas ?
Elle acquiesce.
— Pour ça et aussi parce que Muriel me manque atrocement. Sans elle, tout est plus compliqué, plus dur...
— Je suis là, moi, formulé-je avec une émotion contenue.
Son regard triste plonge au fond du mien ; l’espace d’un instant, je m’y noie totalement.
— Est-ce que tu voudrais dîner à la maison samedi soir ?
— …
— Richard cuisine le tajine d’agneau comme personne.
— Tu ne crains pas d’attraper ma maladie ?
Même si j’en comprends la raison, son ton acide et ses sarcasmes me blessent.
— Tu n’es pas juste.
— Rien ne l’est, conclut-elle en terminant son café.
Pendant un moment, nous observons le va-et-vient incessant dans l’allée marchande, bondée.
— Donne-moi une chance, Emma.
Elle se tourne vers moi et me dévisage très longuement avant de laisser échapper :
— OK.

Je suis un peu nerveuse, Richard, lui, est impatient. Depuis qu’elle est arrivée au bureau, je n’en ai pratiquement eu que pour Emma. Il a hâte de pouvoir enfin mettre un visage sur ce prénom.
Dès qu’elle sonne à l’interphone, il se précipite pour ouvrir et l’accueillir - un vrai gamin.
— Bonsoir, je suis Richard.
Postée derrière lui, je note que notre invitée l’étudie attentivement avant de lui sourire et de lui offrir une bouteille de vin.
— Emma. Tenez, c’est pour vous.
Grand amateur de vin, Richard regarde l’étiquette et approuve d’un signe de tête.
— Belle cuvée.
— Mes parents ont des vignes dans le Var. Elle provient de leur cave.
Il n’en faut pas plus à mon mari pour lui ouvrir grand ses bras et lui faire chaleureusement la bise.
— Merci.
Puis, il s’écarte pour que je puisse à mon tour la saluer. Étonnement, aucune de nous deux ne se penche pour embrasser l’autre. Nous restons sur la retenue.
— Je te fais visiter ? lui proposé-je pendant que Richard file en cuisine déboucher la bouteille et surveiller son tajine.
Je lui montre la salle à manger, attenante à la pièce à vivre, les deux chambres, la salle de bains, la buanderie avec le dressing, et passe au plus intéressant dans notre appartement : la terrasse sur le toit. Emma est tout de suite subjuguée par l’endroit que j’ai moi-même aménagé. Il y a des plantes et des fleurs partout, un salon de jardin en rotin crème, et sous une pergola végétalisée, un canapé. Je raffole de ce lieu, même si mon travail et les conditions climatiques en Ile-de-France, ne me permettent pas d’en profiter aussi souvent que je le voudrais. Il est calme, reposant, dépaysant.
— Ta terrasse est superbe ! Je suis très impressionnée.
— Je l’ai conçue comme une parenthèse en pleine ville.
— Elle me fait penser à chez moi.
— Marseille ?
Elle acquiesce simplement avant de se promener entre mes fleurs.
— Oh ça, je connais bien, sourit-elle en se plantant devant mon bougainvillier fuchsia. J’en ai plusieurs à Parikia.
— En fait, il vient de là-bas.
— Sérieusement ?
— Richard et moi l’avons acheté lorsque nous avons fait cette croisière.
— J’adore, Laure, vraiment. Tu as aménagé ce lieu avec beaucoup de goût.
Un rouge de plaisir me monte aux joues.
— Merci.
— Les filles ?
— Richard s’impatiente on dirait.
Emma laisse échapper un petit rire avant de me précéder dans l’escalier qui nous ramène au salon.

Je devais être le point de liaison, je suis finalement en retrait de leur conversation, ce qui ne me gêne pas. Pendant qu’ils parlent vin, une passion qu’ils ont en commun et cuisine, je l’observe. J’étudie les expressions de son visage, son sourire quand il monte à ses yeux azur, ses manières, douces, presque délicates. Aujourd’hui, elle est venue en jean et porte un pull à col bateau turquoise. Autour de son cou, elle a enroulé un long collier et un petit foulard qui lui donne un air un peu vulnérable. Elle est la féminité incarnée, forte et fragile. Drôle aussi, visiblement, car à plusieurs reprises j’entends le rire de Richard fuser ; j’ignore cependant pour quelle raison, je n’ai pas écouté. Perdue dans la contemplation de mon invitée, j’ai déconnecté.
Je remets un pied dans la réalité au moment où Richard se lève pour surveiller son tajine, me laissant en tête à tête avec Emma.
— Tu as l’air d’aller mieux ?
Mon allusion à peine voilée, n’est pas forcément appropriée aux circonstances, mais elle ne s’en formalise pas.
— Je crois que c’est ce dont j’avais besoin : une soirée agréable en compagnie de deux personnes charmantes et d’une bonne bouteille.
— J’avoue, le vin est excellent.
— J’en ai d’autres à la maison, si le cœur t’en dit.
J’arque un sourcil amusé.
— Est-ce une invitation ?
Emma me transperce d’un regard qui, d’une manière tout à fait inattendue, me provoque de forts élancements au creux des reins.
— Cela se fait entre amies, non ?
L’arrivée de Richard rompt la tension soudaine entre nous. Emma lui sourit ; à un moment cependant, elle me fixe de nouveau, sans s’attarder. J’ai le sentiment d’avoir raté un épisode.
Ou peut-être pas ?
— J’espère que la cuisson sera à votre goût.
— Je suis certaine que oui, en tous les cas, ça sent très bon.
Tout fier, il gonfle le torse avant de déposer au milieu de la table le grand plat à tajine.
— Emma a raison, l’odeur est à tomber.
— Alors, mesdames, faites honneur à mon agneau.
Nous ne nous faisons pas prier et savourons chaque bouchée idéalement cuite, délicatement épicée et parfumée.
— Richard, c’est un régal, s’enflamme Emma. Laure n’a pas menti, vous êtes un cuisinier hors pair.
— Je n’irais pas jusque-là, mais, merci du compliment.
— Chéri, lancé-je en lui caressant affectueusement l’épaule, tu es bien trop modeste !
Comme si nous nous connaissions depuis toujours, j’adresse à Emma un clin d’œil complice.
— Merci pour cette soirée, formule-t-elle après un moment, merci à vous deux.
Je suis heureuse de la voir comme ça plutôt que furieuse, désabusée, éprouvée par le comportement de connards ou la perte de sa compagne.

Notre dîner se poursuit dans une excellente ambiance où il est question de voyages en général et des Cyclades en particulier. Quand Richard apprend qu’Emma a un pied-à-terre sur l’île de Paros, il est envieux.
— C’est un lieu vraiment superbe !
— J’en suis tombée amoureuse lorsque je m’y suis rendue la première fois. Par la suite, j’y suis revenue à de nombreuses reprises avant de me décider à y acheter quelque chose.
En spécialiste de l’immobilier qu’il est, il approuve son initiative.
— Le soleil toute l’année, la mer, l’hospitalité des habitants... le tout à moins de cinq heures de vol. En effet, c’est un investissement judicieux.
— Il faudrait que j’y retourne, observe-t-elle, soudain pensive. Cette île me manque énormément.
— Ça fait longtemps que vous n’y êtes pas allée ?
Du coin de l’œil, je lui intime de se taire. Il sait pourtant qu’elle est en deuil !
— Depuis que Muriel a été déclarée en stade terminal. Je l’ai accompagnée jusqu’au bout et après - sa voix flanche, elle se reprend, j’ai manqué de courage. Nous avons passé de si merveilleux moments à Parikia que j’ai redouté que les souvenirs ne me détruisent.
Réalisant soudain qu’elle n’était pas seule, mais en plein dîner, Emma inspire profondément et nous sourit :
— Cet été, j’y ferai un saut. Il est grand temps.
— Ne serait-ce que pour vous assurer que tout va bien.
— Oh, je ne me fais pas de souci, il n’y a franchement rien à voler... mes tableaux, et encore, ils ne sont pas au goût de tout le monde.
— Parce que vous peignez ?
— Oui, un peu...
— Vous aimez le vin, la bonne chère, les Cyclades et la peinture... une femme selon mon cœur, s’exclame Richard, grandiloquent.
Je manque de recracher mon vin.
— Et selon mon cœur, réplique Emma.
Elle et Richard trinquent ; quelque chose qui ressemble à de la jalousie vient me piquer la poitrine. Mais de qui le suis-je ? De Richard ? D’Emma ? Ou de la complicité qui naît entre eux ?
— Laure est tout ça, c’est bien pour cette raison que je l’ai épousée.
Sa remarque me détend, la manière dont Emma lève discrètement son verre dans ma direction, me crispe. Je ne m’attendais pas à ce qu’une autre femme me fasse autant d’effet après Muriel, mais je dois admettre que si tu disais oui, je ne dirais pas non.
Pourquoi pensé-je à ça maintenant ?

Chapitre 6

Très impressionné par Emma, Richard m’a suggéré de l’inviter à nouveau. J’ai dit oui, mais je sais que je ne le ferai pas de sitôt. Même si je suis heureuse que tous les deux s’entendent aussi bien, je n’ai pas très envie qu’il se l’accapare encore une fois. Avant toute chose, Emma est ma collaboratrice et mon amie.
Du coup, lorsqu’à son tour, elle me propose de venir dîner chez elle, j’accepte bien que mon mari soit absent, en congrès immobilier à Tours.
— Ce n’est pas un problème, nous pouvons reporter.
— Mais non, c’est inutile. Richard ne nous en voudra pas.
Elle hésite.
— Tu en es sûre ?
— Absolument. Ce sera partie remise pour lui, c’est tout.
— OK, fait-elle alors, avant de sortir de mon bureau, un léger sourire sur les lèvres.
Moi aussi je suis de bonne humeur, au point que je sifflote. Lorsqu’Anthony pointe son nez, il est très surpris de me voir dans cet état alors qu’il y a peu, j’étais à bout de nerfs, au bord des larmes.
— Seigneur, ne me dis pas que tu es enceinte !
Je manque de m’étouffer.
— Quoi ?
— Tu as l’air... je ne sais pas, toute joyeuse. Est-ce que tu attends un enfant ?
— Pas à ma connaissance !
— Quelle est la cause de cette euphorie dans ce cas ?
Une idée lui traverse l’esprit. Visiblement, elle n’est pas réjouissante, car il devient livide.
— J’espère que tu ne vas pas m’annoncer que tu as trouvé ailleurs et que tu démissionnes !
— C’est fou quand même ! N’ai-je pas le droit de siffloter sans raison particulière ?
— Si... non, pas toi.
— Sympa, merci.
— Ne te méprends pas, simplement... enfin, tu es si sérieuse d’habitude.
Eh bien, voilà qui me vexe un peu.
— Austère veux-tu dire ?
— Juste, moins expansive. Tu as le nez dans tes dossiers et personne ne semble pouvoir te faire penser à autre chose.
— En même temps, répliqué-je, c’est un peu pour ça que tu me paies, n’est-ce pas ? Maintenant si, je peux conserver mon salaire et mes fonctions en chantonnant toute la journée, pourquoi m’en priver ?
— Absolument… Je pourrais quand même savoir ce qui te met en joie ?
— Aucune idée, lui avoué-je franchement. Je me sens juste très bien.
Son regard s’étrécit.
— Est-ce à cause d’Emma Duval ?
Là, je déglutis difficilement.
— Je crois comprendre qu’elle fait du bon boulot.
— En effet ! Je revis d’ailleurs... rien que pour l’avoir fait venir ici, je t’embrasserais.
Anthony m’adresse un sourire amusé.
— Fais attention quand même. J’ignore si tu es au courant, mais elle est gay.
— Anthony, soupiré-je, ne t’y mets pas toi aussi, s’il te plaît.
Il lève les bras comme pour s’en défendre.
— Elle est canon pour une lesbienne, là, aucun doute.
— Tu sais qu’il s’agit d’une personne bien réelle n’est-ce pas ? Pas une fantaisie ou un être abstrait, sur qui on peut déblatérer et dire tout ce qui nous passe par la tête.
— Je constatais les choses, c’est tout.
Le souvenir de ce qu’Emma a subi dernièrement dans l’ascenseur me fait voir rouge, mais avant que j’aie le temps de remettre mon patron à sa place, il me fait un clin d’œil et saute sur ses pieds.
— Tu peux continuer à siffloter, j’aime quand tu rayonnes comme ça.

Savoir qu’Emma est raillée de tout côté m’exaspère. Du coup, lorsque Madeleine, une fois de plus, glisse une remarque désobligeante, je sors de mes gonds.
— Écoute, tu es libre d’avoir ton opinion, mais je ne la partage pas. Emma est ce qu’elle est, comme chacun d’entre nous, ni pire ni meilleure. De surcroît, c’est un super élément qui apporte beaucoup à l’équipe et à Lambart. Alors stop. Je ne veux plus entendre de vacheries à son sujet, ça me gonfle.
Elle me lance un regard consterné.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
— Rien, si ce n’est qu’à un moment, il faut lâcher les gens, arrêter de faire une fixette sur des choses qui n’ont pas la moindre importance. Qu’elle soit lesbienne est vraiment si terrible que ça, dis-moi ? Ne crois-tu pas qu’il y a dans ce monde, des sujets bien plus choquants et révoltants ?
— Laure, je ne te reconnais plus. Fais attention, cette femme a une très mauvaise influence sur toi.
— C’est ton point de vue, répliqué-je sans me démonter, certainement pas le mien.
Outrée par ma fin de non-recevoir, Madeleine s’en va. Au passage, elle ignore superbement Emma, qui a fait un effort et l’a saluée.
— Elle est toujours aussi fan de moi, on dirait, commente celle-ci en venant familièrement poser une fesse sur le bord de mon bureau.
— Madeleine a des convictions bien ancrées.
— Et bien arriérées.
— On ne la changera pas maintenant, c’est trop tard.
— Oui, en convient-elle, et en définitive, on s’en moque.
Le regard légèrement provocateur, elle pose sa main tout à côté de la mienne, tend son index vers ma peau, l’effleure… Prise de panique, je sursaute. Emma s’amuse de mon trouble, mais ne dit rien.
— J’ai... j’ai une réunion dans dix minutes, je dois y aller.
Lentement, sans se départir de son sourire, elle hoche la tête.
— Ne sois pas en retard.
— Il ne vaut mieux pas, confirmé-je en me levant de mon fauteuil.
Au même moment, elle se décolle du bureau, réduisant alors l’espace entre nous. La proximité de son corps me fait encore perdre mes moyens... merde, que se passe-t-il à la fin ? Est-ce que Madeleine a raison ? Est-elle en train de m’influencer ?
— C’est toujours bon pour samedi soir ?
— Quoi ?
— Samedi, dîner chez moi ?
— Euh…
— Si tu préfères attendre le retour de Richard, ce n’est pas un souci.
— Non, assuré-je vivement, c’est maintenu.
— Super.
Elle l’a murmuré dans un souffle qui m’a fait tressaillir. Rapidement, je baisse les yeux et regroupe mes affaires.
— À plus, me dit-elle avant de contourner mon bureau.
Les jambes coupées, je me laisse tomber dans mon fauteuil, incertaine de ce que j’éprouve.
De ce que j’ai le droit de ressentir.

J’avoue, j’ai hésité à annuler. À présent que je suis au pied de son immeuble, je sens le stress monter. J’ai beau tenter de me raisonner, me répéter que tout ceci est ridicule, je n’arrive pas à empêcher mes mains de devenir moites ni les battements de mon cœur, de s’accélérer.
Lorsqu’elle m’ouvre sa porte, je suis crispée, elle est tout sourire et toute jolie. Elle porte un pantalon noir et un pull fuchsia, qui découvre un bout de son épaule gauche. Ses cheveux sont remontés en une espèce de chignon désorganisé ; quelques mèches dorées tombent sur les côtés. Elle est superbe.
— Salut, m’accueille-t-elle en se penchant pour me faire la bise — une audace que je n’ai pas eue.
— Salut. Tiens, pour toi.
— Des macarons ? Laure, c’est vraiment très gentil !
— Richard est le spécialiste du vin et des fleurs... hormis celles sur ma terrasse, je ne maîtrise pas.
— Comme tu as bien fait ! D’autant que tu vois, je n’ai pas sorti de vase. Il traine dans l’un de ces cartons qui attendent sagement que je les déballe.
Son appartement n’est pas très grand, mais charmant, dans les tons orange clair. La pièce à vivre se divise entre la salle à manger, avec un joli mur saumon aux pierres apparentes, et le coin salon composé simplement d’un canapé couleur pêche et une table basse très originale, type grosse bobine de fil. Par une baie vitrée, je remarque le minuscule balcon, offrant une vue sur un peu de verdure et sur la rue. Emma a quand même trouvé le moyen d’y mettre une petite table en fer ainsi que deux chaises et quelques plantes. Inconsciemment, je souris. C’est l’endroit le plus meublé et décoré que j’ai vu jusqu’ici.
Emma prend ma veste en cuir et la suspend à un portemanteau puis me fait découvrir la cuisine, ouverte sur le salon. L’électroménager noir offre un contraste assez classe avec ses murs, du même saumon que celui de la salle à manger. Nous retournons ensuite vers l’entrée et longeons un couloir qui mène à sa chambre et à la salle de bains.
— Ton appart est très sympa.
— Il lui manque un peu de personnalité. Il faudra que j’accroche quelques tableaux… quand j’en aurai le temps, ou l’envie.
Je choisis de ne pas relever.
— Même comme ça, je trouve qu’il a beaucoup de cachet.
— Tu es gentille Laure.
Comme pour chasser un souvenir, elle prend une grande inspiration, puis revient vers moi.
— Que puis-je t’offrir à boire ?
— C’est toi la spécialiste, je te laisse carte blanche.
Elle semble ravie.
— Puisque mon repas est typiquement grec, je te propose un apéritif traditionnel ?
Je m’installe dans le canapé pendant qu’elle apporte quelques mezzés ainsi qu’une bouteille d’ouzo.
— À notre rencontre, trinque-t-elle.
— À ta venue à Paris.
Nous buvons en silence, puis elle pose son verre et me confie :
— Quitter Marseille a été la plus difficile et la meilleure décision que je pouvais prendre.
— Je suis d’accord, approuvé-je pendant que l’alcool me brûle délicieusement la gorge et achève de me détendre.
— Je trouve que tu t’es très bien adaptée à la vie ici, à l’équipe et au boulot.
— Je fais de mon mieux.
Son sourire s’efface, devient une grimace un peu triste.
— Les choses pourraient être plus faciles cependant, mais bon, c’est ainsi.
— Tu fais allusion à Madeleine ?
De profil, je la vois secouer la tête.
— Madeleine n’aime pas ce que je suis, je n’y peux rien et ne vis pas plus mal sachant cela.
— À ta compagne ?
Emma se serre les mains, comme si elle était nerveuse.
— Encore un peu d’ouzo ?
— Merci, non, c’est quand même très fort.
Elle hausse les épaules, se sert à nouveau. Mince, j’ai appuyé sur sa blessure. Bravo pour le tact, Laure !
— Je suis désolée, Emma. Je n’aurais pas dû amener le sujet sur le tapis alors que tu la pleures toujours. J’ai manqué de délicatesse.
— Je ne pensais pas à elle, formule-t-elle, les yeux dans son verre.
— À ces idiots qui t’ont agressée alors ?
— Pas davantage.
Promptement, elle redresse la tête et me lance un regard éloquent, que je choisis d’ignorer. Emma le comprend, avale un peu de vin, puis se lève.
— Prête à déguster la meilleure moussaka de ta vie ?
La tension retombe, je suis soulagée.
— Tu m’as mis l’eau à la bouche.
— Tant mieux, sourit-elle en m’indiquant la table de la salle à manger, dressée pour notre dîner.
— Cela t’ennuie si j’allume quelques bougies ? J’adore la lumière qu’elles projettent sur le mur.
— Non bien sûr.
Tout de suite, elle crée une ambiance particulière, chaleureuse et très intime.
— Mets-toi à l’aise, je reviens dans deux minutes.
— En tous les cas, ça sent très bon.
Elle trotte jusqu’à la cuisine en parlant de cette recette qui lui a été donnée par une habitante de Paros.
— Un secret de famille, ou pas loin, enchaîne-t-elle en posant devant moi une assiette joliment présentée.
La moussaka, toute ronde ressemble à un gâteau. Tout y est présent, les aubergines, la béchamel, la viande. Emma accompagne son plat de vin rouge. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre qu’elle pourrait rivaliser avec Richard.
— Emma, c’est très bon.
— Tu aimes ?
Ses yeux pétillent de joie, comme si elle doutait d’elle et de ses talents de cuisinière.
— Absolument. Quelques bouchées suffisent à me transporter en Grèce.
— Alors, je suis heureuse. J’ai eu peur d’avoir oublié comment faire une moussaka.
— Si j’en juge à ce que j’ai dans mon assiette, ta mémoire est excellente. Elle est réussie.
— Merci, Laure.
Je lui souris, cogne légèrement son verre pour marquer le coup. Par-dessus le mien, je l’observe.
— Aurais-tu un défaut par hasard ? Un truc bien pourri et bien noir ?
Elle déglutit bruyamment, bois une gorgée de vin et me regarde, hébétée.
— Je suis sérieuse. J’ai beau chercher, je n’en trouve aucun !
— J’en ai pourtant des tas.
— Cite-m’en un seul.
Elle repose sa fourchette, tamponne ses lèvres avec sa serviette et lance :
— Je suis lesbienne.
— Ce n’est pas un défaut, ça.
— Non, tu as raison, c’est une tare.
— Je ne partage pas cet avis.
Le regard que nous échangeons me met soudain mal à l’aise, rapidement, je replonge mon nez dans mon assiette.
Le reste du repas se déroule dans la bonne humeur. Elle et moi abordons des sujets moins sérieux, comme le travail, nos clients et nos collègues. Elle se moque de Madeleine, s’amuse de ce que j’appelle Fred radio-couloir, ironise à propos d’Anthony qu’elle traite de glandeur inutile, mais plein aux as. Elle me fait beaucoup rire lorsqu’elle l’imite, entrant dans les bureaux, réclamant ci ou ça, ou donnant le change, les yeux rivés sur son ordinateur. Il ignore que nous savons que sur son écran, il n’y a que le cours de la bourse ou des résultats sportifs. Anthony ne fait strictement rien d’autre.
— La blague, c’est qu’il est celui qui en fait le moins, conclus-je, alors que c’est lui le plus important.
— J’avoue qu’il m’a fait grande impression lorsque je l’ai rencontré.
— Oh oui, c’est un beau parleur, toutefois derrière ses mots, il n’y a que du creux.
— Je n’ai pas mis longtemps à m’en apercevoir.
Sa confidence me fait pouffer. Anthony qui s’imagine marquer les esprits ne trompe vraiment personne.
— Une part de baklava en dessert ?
— The repas grec, par excellence !
La bouchée est petite, mais délicieuse.
— C’est toi qui l’as fait ?
— J’aurais aimé, mais non, elle vient d’un traiteur grec que j’ai déniché à Paris.
— Il faudra que tu me donnes son adresse, j’irai y faire un tour un de ses quatre.
Nos assiettes terminées, Emma nous débarrasse. Elle semble hésiter un instant avant de me demander :
— Te sens-tu assez courageuse pour découvrir une de mes peintures ?
Il y a de la provocation dans son regard. Elle me met en alerte.
— Tu penses que j’en ai besoin ?
— Je ne sais pas, peut-être…
Elle en a trop dit ou pas assez. Ma curiosité est définitivement piquée.
— Elle est dans ma chambre. Les autres sont dans des cartons.
— Je veux bien que tu me la montres.
Je lui emboîte le pas jusqu’à l’entrée de sa chambre, une pièce pas très grande et très peu meublée. Ceci dit, je m’en moque assez rapidement. Dès que je l’aperçois, je n’ai plus d’yeux que pour lui.
L’art lesbien. Tout à coup, je visualise mieux de quoi il est question. Sur cette toile, deux femmes s’embrassent passionnément. L’une rivée à un mur, attire l’autre par la taille comme si elle voulait qu’elle s’approche encore, alors que déjà, elles sont poitrine contre poitrine. C’est sensuel, érotique et très intense. Mes joues prennent violemment feu.
— Verdict ?
La voix d’Emma me vient de loin. Je suis tellement happée par ce qu’elle a peint, que je n’arrive plus à parler. Il me faut plusieurs longues secondes pour recouvrer mes esprits.
— C’est... je me racle la gorge, assez sulfureux.
— Tu es choquée ?
Malgré moi, je me détourne du tableau.
— Tu as un talent certain... Les couleurs sont superbes.
Elle éclate de rire.
— Les couleurs ? Tu regardes pour la première fois de ta vie deux nanas s’embrasser fiévreusement et tout ce que tu remarques ce sont les couleurs ?
— Euh oui...
Bien sûr que non ! D’autant que je n’ai pas besoin de chercher bien loin pour comprendre qu’elle a servi de modèle pour l’une des deux femmes, celle qui attire l’autre toujours plus près d’elle !
— Enfin... c’est toi à gauche n’est-ce pas ?
— On ne peut rien te cacher.
— Et... et à droite ?
Je connais la réponse. Emma ne fait que me le confirmer.
— Muriel.
Je hoche la tête et fixe à nouveau cette toile puissante dont, allez savoir pourquoi, je suis presque jalouse. Il y a tellement d’émotion qui s’en dégage ! Tellement de désir et même d’amour !
— Vous êtes très belles toutes les deux.
J’ignore si c’est le genre de commentaire auquel elle s’attendait, mais je ne vois pas ce que je pourrais dire d’autre.
— C’est l’une de mes toutes premières réalisations avec elle.
— Elle est très réussie...
Profondément troublée, je reste plantée là, debout au pied de son lit, les yeux rivés sur son mur. Je suis incapable de m’en détourner.
Soudain, ce n’est plus une peinture que j’ai devant moi, mais la femme du tableau. À quelques millimètres de mon visage, elle m’observe, m’étudie, me scrute.
— Tout va bien ?
Mon regard descend sur ses lèvres, les mêmes que celles qui échangent un baiser passionné juste derrière. Elles semblent se rapprocher. Je sens un souffle chaud sur ma joue. Mes yeux se ferment ; au dernier moment, ils se rouvrent.
— Ne fais pas ça, formulé-je dans un murmure qui a tout d’une supplique.
Elle recule d’un centimètre puis de deux. Elle est embarrassée tout à coup. Et moi donc ! Je ne sais plus où me mettre. Après un ultime coup d’œil vers cette toile maudite, je sors presque en courant de sa chambre.
— Laure, attends !
Je ne me sens pas bien du tout. Mon cœur bat trop vite, je brûle de partout, j’ai la tête qui tourne.
— Je crois que j’ai trop bu, formulé-je en cherchant à récupérer ma veste.
— Alors, reste un peu, le temps que les effets de l’alcool s’estompent.
— Non, je préfère rentrer.
— Laisse-moi au moins te raccompagner.
Je sais qu’elle s’en veut, qu’elle est mal à l’aise, navrée et dépitée aussi. Et moi ? Je suis en colère, contre Emma et contre moi. Contre ce tableau qu’elle a peint, contre ce baiser qu’elle a essayé de me donner, contre l’attirance que j’éprouve pour elle depuis un moment, contre le passé et le présent.
— Pas besoin.
Merde, je n’arrive même plus à la regarder en face.
— Merci pour le dîner, Emma.
— Tu es certaine de vouloir partir tout de suite ?
Un bref instant nos yeux se croisent. Je suis furieuse et j’ai peur, surtout de moi.
— Oui, bonne soirée.
Sans demander mon reste, je me précipite sur son palier et descends les escaliers à toute vitesse. J’ai hâte de me sentir en sécurité.

Emma me téléphone à deux reprises, sans doute pour savoir si je suis bien rentrée ; aucune des deux fois je ne décroche. À trente-sept ans, ce comportement est parfaitement immature, mais je n’y peux rien. Je ne veux pas l’entendre ni songer à ce qui a bien failli arriver. C’est trop.
À peine ai-je franchi le seuil de mon appartement que je pose mes affaires n’importe où, et file dans ma chambre me rouler en boule sous les draps. Mais à l’instant où mes yeux se ferment, je la revois. Elle guette ma réaction quand je découvre sa peinture, s’aperçoit de l’effet qu’elle a sur moi, s’en amuse un peu, puis approche son visage toujours plus près. J’ai envie de ce baiser, je le sais, et cependant, j’ai assez de sang froid pour reculer. Cela ne se peut pas.

Toute la nuit, sans Richard pour me rassurer, je tourne et retourne dans mon lit, obsédée que je suis par le tableau accroché dans la chambre d’Emma. Et je m’imagine à la place de sa compagne. Je m’y vois complètement. Elle, adossée au mur, ses mains sur ma taille, qui m’attire contre elle. Me presse contre elle. Mon corps réagit vite et violemment. Il me laisse sonnée, en sueur et pantelante.
— Et merde ! grondé-je en me précipitant sous la douche pour faire retomber la température.
L’eau froide a le mérite de me remettre les idées en place. Le front contre le carrelage, je la laisse s’écouler sur mes épaules, mon dos, mes jambes ; j’en tremble.
Je ne sais pas combien de temps je reste dans ma salle de bains, mais quand j’en sors, j’ai l’esprit à peine plus clair. Inutile de songer à me recoucher. Je m’installe derrière mon ordinateur et commence par assouvir ma curiosité en tapant Emma Duval dans le moteur de recherche. Elle a signé ses peintures sous son vrai nom ! Les résultats me renvoient vers la galerie à Paros où effectivement, elle expose. J’accède aussi à Pinterest ; ses tableaux ont été épinglés par plusieurs personnes.
Ses tableaux.
Ils sont tous aussi colorés et aussi lesbiens. Toujours un couple de femmes, sexy, parfois complètement nues, dans des positions évocatrices et sensuelles. Souvent, je les reconnais. Emma et Muriel. Je n’aurais jamais cru ça possible, mais j’envie cette dernière. Je les envie toutes les deux en fait. Elles semblent avoir vécu quelque chose de tellement fort ! La manière dont Emma a immortalisé leur amour ne trompe pas. Jamais je n’ai connu quelque chose de similaire avec Richard, pourtant l’homme de ma vie. Jamais il n’y a eu autant de passion, autant d’électricité ou de tension entre nous ni autant d’érotisme.
Je reste longtemps à regarder ses œuvres, à imaginer comment elle les a peintes, dans quelles circonstances, et tout ce qui a précédé et suivi ces moments. Probablement qu’elles ne se sont pas arrêtées à ce baiser ou cette caresse, qu’elles sont allées bien plus loin que mon cerveau d’hétérosexuelle n’arrive à concevoir. Sans même m’en rendre compte, j’ouvre un nouvel onglet et tape d’autres mots-clefs.
Une demi-heure plus tard, effondrée, je me prends la tête dans les mains.

Chapitre 7

Au moment où elle entre dans mon bureau et en referme prudemment la porte derrière elle, je suis sur la défensive.
— Reste où tu es, d’accord ? attaqué-je, vraiment peu rassurée.
Elle esquisse un sourire moqueur, qui suffit à me fâcher.
— Je suis ravie de constater que la situation te réjouit !
— Oh non, pas le moins du monde.
— Alors pourquoi te marres-tu ?
Pour toute réponse, elle m’offre un silence assourdissant et s’avance vers moi, lentement, mais d’un pas décidé. Sa main effleure ma joue. Automatiquement, je ferme les yeux. Pour ne pas voir qui est la personne en face de moi ou parce que j’ai envie de savourer ce contact ?
— Emma, soufflé-je, je t’en prie, arrête ça.
— Pourquoi ? réplique-t-elle en me contraignant à la regarder. Nous ne faisons rien de mal.
— C’est ton point de vue.
— Le tien est différent ?
J’aurais pu hésiter si je ne m’étais tout à coup rappelé ma mère et l’expression horrifiée de son visage. Puis je songe à Richard, à cet homme qui est tout pour moi et que j’aime profondément.
— Évidemment, affirmé-je en la repoussant. Je ne comprends pas du tout ce qui m’arrive ni ce que tu m’as fait, mais...
— Pardon ? Ce que je t’ai fait ?
— Oui ! martelé-je, à la fois agacée et nerveuse. Pour m’inspirer un comportement qui ne me ressemble pas ! Peut-être as-tu versé quelque chose dans mon verre hier soir ? Une drogue quelconque ?
Emma écarquille les yeux, incrédule, choquée. Vexée.
— De la drogue ?
— Je n’en sais foutre rien ! Ce qui me semble clair en revanche, c’est que quelque chose ne tourne pas rond !
Elle croise ses bras sur sa poitrine et m’adresse un regard peu amène.
— Explique-toi.
— Tu vois parfaitement de quoi je parle.
— Non, justement. Alors, s’il te plaît, éclaire ma lanterne.
Qu’espère-t-elle m’entendre lui dire ? Qu’elle m’inspire des sentiments qu’il m’est impossible d’ignorer ? Qu’elle aille au diable ! Jamais je ne lui donnerai cette satisfaction.
— Je ne me reconnais pas, voilà quel est le problème ! Tout ceci, clamé-je, ce n’est pas moi.
— Flash spécial : une personne peut tomber amoureuse n’importe quand et de n’importe qui.
Ses paroles me déstabilisent. Je reste là, à la regarder, la bouche ouverte, cherchant de l’air et surtout, des arguments à lui opposer.
— Tout ne se contrôle pas Laure, observe-t-elle moins sarcastique. Si je le pouvais, moi aussi j’ignorerais certaines choses.
Peut-être, mais moi, je refuse ce qui se passe. Je ne le veux pas ! Tu m’entends, Emma ? Je ne le veux pas !
— Tu te trompes… tenté-je. Ma voix déraille… merde, ce n’est vraiment pas le moment de se montrer faible ou hésitante ! J’inspire alors profondément, m’évertue à recouvrer mon calme et lui lance :
— Toi et moi sommes amies, Emma, pas davantage. Je suis hétérosexuelle, mariée à un homme que j’adore. Les femmes... non, désolée, je ne suis pas intéressée. Je ne l’ai jamais été. Si j’ai pu te donner l’impression du contraire, excuse-moi, tu t’es méprise. J’ai juste… j’ignorais comment réagir. Tu le sais, je n’ai pas l’habitude de fréquenter des lesbiennes.
— Pourquoi ai-je la sensation que c’est toi que tu essaies de convaincre avant tout ?
Elle ne lâche rien. Comme une araignée, elle tisse sa toile autour de moi pour me capturer. Cette fois, je me montre plus maline et m’abstiens de répondre.
— Laure, soupire-t-elle, ne laisse pas tes a priori t’aveugler. Tu n’es pas obligée d’être lesbienne pour être attirée par...
— Par une femme ? m’exclamé-je, évidemment que si !
— Avant d’être un genre, nous sommes des êtres humains. Nous sommes deux personnes, qui peuvent se plaire, quel que soit leur sexe.
Elle marque un point, mais j’essaie de ne surtout pas le lui montrer. Le terrain est bien trop glissant.
— Tout ce que je peux te dire, c’est que je suis heureuse de ma vie telle qu’elle est. Je n’ai besoin de rien d’autre.
Son sourire et la lueur malicieuse dans ses yeux s’évanouissent immédiatement.
— Dans ce cas, je te prie de m’excuser à mon tour. J’ai cru quelque chose… je me suis trompée.
— J’ai été maladroite, mais cela ne se reproduira pas. Nous restons amies bien entendu.
— Je ne suis pas certaine que ce soit possible.
— Si ma mémoire est bonne, tu m’assurais ne pas vouloir te faire toutes les femmes que tu côtoyais, encore moins au travail ? Ai-je mal compris ?
Paroles aussitôt formulées, immédiatement regrettées. Emma les encaisse aussi dignement qu’elle le peut.
— Charmant, j’apprécie…
Je vois bien qu’intérieurement elle fulmine, mais qu’elle fait son possible pour ne pas s’emporter.
— Contrairement à ce que tu sembles penser, je ne suis pas une chatte en chaleur. En revanche, je suis lesbienne, moi, et quand une femme me plait, cela va au-delà d’un sentiment purement amical. L’attirance est aussi physique, je suppose, comme toi avec Richard.
— Oui, mais...
— Je n’y peux rien si tu me plais, m’avoue-t-elle sans détour. Crois-moi, je n’avais rien demandé. Quant à n’être que ton amie… je doute de pouvoir y arriver.
Sa confession m’ébranle, mais je résiste. Je ne peux tout simplement pas laisser la situation s’aggraver.
— Je... je suis désolée, Emma, vraiment.
Quand nos regards se croisent, je sens les larmes me monter aux yeux. La sensation est terrible ; j’en ai mal au ventre. Elle me dévisage longuement, comme si elle attendait que je me ravise. Au bout d’un moment qui me semble interminable, elle comprend que cela n’arrivera pas.
— Tout le monde n’a pas le courage d’être libre, murmure-t-elle sans acrimonie particulière.
— Emma, tu fais fausse route, je t’assure.
Elle s’approche à nouveau, me serre dans ses bras et m’embrasse sur la joue comme si elle me faisait ses adieux.
— Tant mieux alors.
Après cela, elle file hors de mon bureau.
Pourquoi me sentais-je aussi minable ?

Je ne fais que la croiser toute la journée. À chaque fois, je guette quelque chose, j’ignore quoi. Un signe probablement. Une parole, un geste, tout ce qui tendrait à prouver qu’elle n’en a pas terminé avec moi. C’est égoïste, d’autant que je sais pertinemment que je ne changerai pas d’avis, mais c’est plus fort que moi. Emma est en train de sortir de ma vie aussi rapidement qu’elle y est entrée, et emporte avec elle une partie de moi dont je ne soupçonnais pas l’existence.
Je peine à me concentrer sur mon travail. Je n’y arrive tout simplement pas. Je songe constamment à elle, à hier soir dans sa chambre, à ce matin même, ici, dans mon bureau, lorsqu’elle me regardait amusée. Je la revois prête à m’embrasser, l’entends me confier que je lui plais plus que de raison... pour chasser souvenirs et émotions, je tente de me reconnecter à mon rapport de gestion. Mais je m’en moque tellement ! Qu’est-ce que j’en ai à faire de savoir que l’entreprise Sonja a réalisé un chiffre d’affaires sur l’exercice antérieur de près de trois millions d’euros ? Absolument rien. Rien du tout. Seules m’intéressent les allées et venues de ma collaboratrice qui, comme un fait exprès, n’a plus jamais l’occasion d’entrer dans mon bureau. Elle m’évite autant que possible et lorsque nous sommes obligées de nous retrouver dans la même pièce, elle ne s’attarde pas. Sans être froide, elle est distante.
Puis-je le lui reprocher alors que c’est moi qui ai voulu cette situation ?
Mon moral chute rapidement. Heureusement, Richard rentre ce soir. Cette parenthèse irréelle va pouvoir se refermer. D’ailleurs, dès qu’il franchit la porte de notre domicile, à près de minuit passé, je me jette à son cou.
Il répond à mon baiser en riant.
— Quel bel accueil ! J’adore, mais as-tu vu l’heure ? Tu aurais dû te coucher, ma puce.
— Je voulais t’attendre, te voir... tu m’as terriblement manqué.
— Je ne me suis absenté que deux jours.
— Je sais...
Richard m’observe et fronce les sourcils.
— Oh toi, tu as un souci, n’est-ce pas ?
Il me connaît si bien ! Mais il m’est impossible de lui parler d’Emma.
— Non, tout va bien.
— Laure ?
— Oui ?
— Tu fais une piètre menteuse.
Sans doute est-ce pour ça qu’Emma s’est crue en droit de me caresser la joue, de quémander un baiser... Elle sait ce que je veux dissimuler.
Emma.
Songer à elle suffit à ce que mon ventre se comprime.
— Alors ?
Le regard bienveillant et inquiet de mon mari ajoute à mon désarroi. Que pensera-t-il de moi si je lui avoue tout ?
— C’est ton travail ?
— Quoi ?
— Un problème à ton boulot ? Malgré l’arrivée d’Emma, tu ne t’en sors toujours pas ?
— Non... enfin, si, un peu... j’ai du mal en ce moment... Chéri, il est une heure du matin, laissons tomber cette conversation, d’accord ?
— Fais une pause, Laure, poursuit Richard en ignorant ma requête, et si cela ne convient pas à Sardaut, présente-lui ta démission. Nous pourrons nous passer de Lambart.
— Et comment ferons-nous pour le prêt ?
— Si on ne peut pas le rembourser, on revend, voilà tout.
— Quoi ? Tu adores notre appartement, et moi aussi figure-toi. Je n’ai pas envie de m’en séparer.
— Si à cause de ton boulot tu tombes malade, crois-moi, ni toi ni moi n’accorderons plus d’importance à cet appart.
Qu’est-ce que je l’aime ! Gentiment, je prends son visage en coupe entre mes mains et dépose un baiser sur ses lèvres.
— Richard Martin, sachez que je vous aime de tout mon cœur.
Il rit, mais il est aussi touché.
— Sentiment tout à fait partagé... alors c’est ça, c’est à cause de ton travail que tu es soucieuse ?
J’ai failli tout lui avouer. Maintenant que les émotions sont un peu retombées, je ne me vois pas du tout lui confier ce qu’il y a entre Emma et moi.
— Un dossier, oui, mais ça va se gérer. J’ai simplement eu une sale journée et du coup, je prends très à cœur des choses pour le moins insignifiantes.
Il semble à moitié convaincu par mon explication. Il se penche légèrement pour pouvoir fouiller au fond de mes yeux, y déchiffrer tout ce que j’essaie de lui cacher. Redoutant qu’il y parvienne, je m’empare de ses lèvres, noue mes bras derrière sa nuque et l’attire jusqu’à notre chambre. Il rit contre ma bouche, amusé de mon audace.
— Je devrais m’absenter plus souvent...
— Je te l’interdis, soufflé-je avant de tomber sur le matelas.
Faire l’amour avec mon mari est certainement le moyen idéal de replacer les choses dans leur contexte et de retrouver la femme que je suis, celle que j’ai toujours été. Sous les caresses de Richard et ses baisers enflammés, je ne peux que rayer Emma de ma mémoire. Pourquoi lui donner autant d’importance après tout ? À bien y regarder, je la connais à peine. Un dîner, quelques verres et deux trois confidences échangées ne font pas de nous les meilleures amies du monde ! Si elle n’était pas venue travailler chez nous, nos chemins ne se seraient jamais croisés.
— Laure ?
— Humm ?
— Tu es avec moi ?
Je rouvre les yeux sur ceux de Richard, le visage au-dessus du mien. Nos corps sont unis, mais j’avoue ne rien avoir senti...
— Toujours, assuré-je en me redressant légèrement pour capturer ses lèvres.
Quand le plaisir l’emporte, je le serre tout contre moi. Il essaie de me rendre la pareille, malheureusement ce soir, rien n’y fait. Richard en est frustré et moi aussi, mais pas pour les mêmes raisons.
— Ce n’est pas grave chéri, c’est de ma faute, je suis crevée.
— Sûre ?
Malgré moi je souris. Comme tous les hommes, il a besoin d’être rassuré et de savoir que le problème ne vient pas de lui.
— Absolument, mais ce n’est que partie remise.
Il m’embrasse le sommet du crâne puis roule sur le côté ; peu de temps après, j’entends sa respiration apaisée. Il dort. Tant mieux pour lui.

J’ignore comment nous y sommes parvenus, mais au bureau, nous sommes arrivés au bout de notre grosse période sans dommage apparent. Les assemblées qui devaient se tenir se sont déroulées sans difficulté, les clients sont satisfaits, la direction de Lambart aussi. Anthony est venu me féliciter pour nos efforts et nos résultats. Surtout, il m’a rappelé que c’est grâce à lui, parce qu’il a eu la brillante idée d’accepter la demande de mutation d’Emma.
Brillante en effet ; après, tout dépend du point de vue où l’on se place. Je n’ai jamais tari d’éloges sur elle et sur son travail et tout a été confirmé par les clients qui m’en ont fait un retour. C’est une excellente juriste, compétente et professionnelle, très agréable aussi. Elle a fait l’unanimité auprès d’eux. Au sein de mon équipe en revanche, les choses sont moins roses entre une Madeleine qui campe sur ses positions, et moi qui ne suis pas parvenue à complètement oublier celle qui me touche, m’émeut, me donne envie de plus. J’ai regardé sur Internet si des personnes hétérosexuelles avaient été confrontées à ce genre de situation, et suis tombée de haut en découvrant le nombre de femmes mariées qui, du jour au lendemain, se sont embarquées dans une relation homosexuelle.
« je suis hétéro et je suis tombée amoureuse d’une femme » « amoureuse d’une femme sans m’y attendre » « je ne suis pas tombée amoureuse d’une fille, mais de Sylvie » « hétéro et mariée, je suis en train de craquer pour ma nouvelle patronne. »
Emma disait vrai, il n’y a pas besoin d’être lesbienne. Les témoignages nombreux et bouleversants, m’ont un peu rassurée. J’ai réalisé que je n’étais pas la seule à avoir ce genre de réaction. J’ai lu et relu un tas de confessions de femmes totalement perdues. Je suis même allée plus loin. J’ai visité des sites spécialisés et regardé des vidéos en tous genres. Le point positif est qu’aucune ne m’a fait de l’effet comme j’imagine, elles auraient pu en faire à une lesbienne. Le point négatif est que cela ne change pas grand-chose à la situation. J’ai compris que j’avais eu une espèce de coup de cœur, pour Emma, sans m’en rendre compte et certainement sans le vouloir. Découvrir qu’une telle chose pouvait m’arriver m’a presque traumatisée. Cependant, me plonger dans le travail, passer davantage de temps avec mon mari et ne plus entretenir avec elle que des rapports strictement professionnels, m’aide à reprendre le contrôle. Si je la voyais moins souvent, le processus irait beaucoup plus vite, mais je fais avec. De toute manière, quel autre choix ai-je ?
— Café ?
Frédéric me tire de mes pensées en déposant une tasse sur mon bureau. Il est rarissime qu’il m’en apporte, sauf quand il joue à radio-couloir, ou veut me demander quelque chose. Et à chaque fois, cela m’amuse.
— Je t’écoute.
— Quoi ? Mais non, rien, je voulais juste me montrer sympa avec toi, serviable et tout.
J’arque un sourcil, il se marre.
— D’accord, je plaide coupable. Les entretiens annuels étant pour bientôt, je mets toutes mes chances de mon côté.
Incrédule, je secoue la tête. C’est vrai que tous les ans, à la même période, j’ai rendez-vous avec Anthony pour discuter de chacun de mes collaborateurs. Nous fixons leur prime et leur bonus. Frédéric sait parfaitement qu’Anthony suit toujours mes recommandations, alors il n’hésite pas à me corrompre. Du moins, à essayer.
— Tu es incorrigible !
— Je défends mes intérêts, c’est tout. Dois-je te rafraichir la mémoire ? Je pars en vacances à Bali, c’est un voyage qui me coûte les yeux de la tête.
— Ton choix, pas le mien.
— Oh allez, je parie que les autres font la même chose. Qu’elles plaident leur cause elles aussi.
— Eh non, tu es bien le seul.
— Patience, cela ne tardera pas. Madeleine va jouer sur le fait qu’elle est bientôt à la retraite et Emma... bon, elle je ne sais pas... peut-être te rappeler que sans elle, on aurait encore tous la tête sous l’eau.
— Ce qui est exact.
— J’en conviens. Elle a franchement assuré.
— Oui.
Je n’aime pas parler d’elle parce qu’à chaque fois, mon cœur fait un bond douloureux. En même temps, si quelqu’un est au courant des derniers potins, y compris la concernant, ce ne peut être que Fred.
— Alors quoi de neuf à son sujet ?
J’ai tenté la désinvolture, il n’y voit que du feu.
— Je croyais que les cancans ne t’intéressaient pas.
— C’est le cas... en revanche s’il s’est passé d’autres événements, disons, désagréables pour elle, je tiens à en être informée.
Il comprend aussitôt à quoi je fais allusion, et redevient sérieux.
— Plus rien à signaler ?
— Comme je bosse avec, les mecs me charrient au foot. Ils me demandent comment elle se comporte avec les filles du bureau, si elle a déjà fait des avances à l’une d’entre vous... tu vois le genre.
— Je vois en effet. Rien de plus ? Pas d’attaques, verbales ou physiques ?
— Pas que je sache, non. Du moins, personne n’a mentionné quoi que ce soit en ma présence.
Autrement dit, si quelqu’un d’autre s’en est pris à Emma, je ne le saurai jamais. Cette idée me glace le sang.
— En revanche...
Ah nous y voilà !
— Tu es assise ?
— Cesse de faire le con, tu vois bien que oui !
— Il parait qu’elle s’est fait une copine, une des comptables du douzième.
Mon cœur rate un battement. Il me faut lutter âprement pour ne rien laisser transparaître de mon choc.
— Une copine ?
— Une petite amie. Elles étaient toutes les deux à la salle de sport mardi soir et de ce que j’ai cru comprendre, il était clair qu’elles partageaient plus qu’une belle camaraderie.
Mon cerveau en ébullition, j’imagine Emma, comme sur son tableau, embrassant passionnément une autre femme, l’attirant à elle, frottant son corps au sien... ma vision se trouble.
— Laure ? Est-ce que ça va ?
La voix de Fred brise le cours infernal de mes pensées.
— Oui, oui.
— Je ne m’attendais pas à ce que cela te choque.
— Ce n’est pas le cas... ça surprend, c’est tout.
— Autant te dire que je ne raterai la fiesta de vendredi pour rien au monde.
C’est vrai, c’est cette semaine où, comme chaque année, le pôle juridique de Paris est convié à une fête, histoire de saluer nos performances ; pour l’occasion un restaurant est privatisé.
— Tu crois qu’elle viendra avec elle ?
— Pourquoi pas ? On a le droit d’être accompagné. Toi, tu seras bien avec Richard, non ?
— Évidemment.
— Moi, avec Kelly. Emma sera sans doute avec sa petite amie. Mon Dieu, Madeleine… ça va l’achever !
— Tu m’étonnes. Elle ne va pas s’en remettre.
Fred éclate de rire.
— Rien que pour les voir toutes les deux, je te jure que personne ne m’empêchera d’assister à ce repas.
Il est excité comme une puce, un môme.
— Tu sais qu’il existe des endroits dédiés pour te distraire. On les appelle théâtre et cinéma ?
— Pas besoin, le spectacle que m’offrent les vrais gens est beaucoup mieux.
Songeuse, je hoche simplement la tête.
— Si elle est raisonnable, elle viendra seule. Elle évitera ainsi d’être le centre de toutes les attentions et de toutes les moqueries.
— Peut-être qu’elle s’en tape vraiment.
Possible, en effet. Ce n’est pas mon cas. Je n’ai absolument pas envie d’entendre le moindre propos désobligeant à l’égard d’Emma. Et je veux encore moins la voir au bras d’une autre. Cela me semble au-dessus de mes forces.

Je ne le souhaitais pas, mais elle l’a fait quand même. Richard et moi sommes déjà attablés lorsque je la repère, accompagnée d’une femme d’une trentaine d’années, que j’ai sans doute croisée un jour dans un des ascenseurs sans jamais y faire attention. Fred est là aussi, avec sa compagne, Kelly. Il me lance un regard entendu et sourit.
À ma gauche, Madeleine tique immédiatement.
— Dites-moi que je rêve.
— Reste zen, Madeleine, la taquine Fred.
— Comment veux-tu, quand je vois une chose pareille... j’en ai l’appétit coupé.
Richard se penche à mon oreille et me murmure :
— Elle a du cran.
Sans aucun doute, mais elle provoque aussi, en tenant résolument la main de cette femme dans la sienne. Elle sait qu’elle suscite la curiosité des autres, mais s’en contrefiche.
— Fred disait donc vrai, commente Magalie, elle est bien lesbienne.
Autour de moi, les remarques et les critiques fusent. Je ne les écoute plus. À vrai dire, je n’ai d’yeux que pour Emma, sublime dans cette petite robe blanche légèrement moulante. Sa copine lui murmure quelque chose qui la fait éclater de rire, attirant sur elles de nombreux regards. La colère me tord le ventre. La jalousie aussi. Et le désir, l’envie d’être celle qui lui tient la main, celle qui lui souffle quelque chose à l’oreille, qui effleure ses cheveux, hume son cou...
— Bonsoir tout le monde. Je vous présente Astrid.
Fred et Magalie se lèvent pour leur faire la bise, le mari de Madeleine les imite. Elle, elle reste assise et formule un vague bonsoir du bout des lèvres.
— Emma, je suis heureux de te revoir, s’exclame Richard en la serrant dans ses bras comme si elle était une vieille amie.
— Bonsoir, Richard, je suis contente moi aussi, ça fait un moment.
— Oui... il faut absolument que tu reviennes dîner ; j’ai déniché une nouvelle cave à Rueil avec des vins d’exception dont tu me diras des nouvelles.
— Richard et moi sommes tous les deux passionnés par les mêmes choses, explique Emma à sa compagne.
Son regard se porte sur moi, provoquant un frisson intolérable.
— Le vin ? la questionne Astrid.
— Hein ? Euh oui... Bonsoir, Laure.
Je me lève, mais redoute que mes jambes renoncent à me soutenir. Fort heureusement, j’ai conscience que les autres nous observent alors j’essaie de contrôler les émotions qui me submergent par vagues successives.
— Salut, soufflé-je en lui faisant rapidement la bise.
Le contact même furtif de ma lèvre sur sa joue, de sa main sur mon bras attise un brasier au creux de mon ventre. Je revois son tableau, et tous les récits de femmes amoureuses que j’ai trouvés sur Internet.
— Vous êtes la fameuse Laure ! Emma m’a beaucoup parlé de vous.
L’interruption inopinée d’Astrid est un soulagement. Je me détourne d’Emma et de son champ magnétique.
— En bien j’espère.
— Toujours, répond Emma.
Seigneur que la soirée s’annonce longue ! Et si, en plus, elle s’installe à côté de moi, elle promet d’être intolérable. Quand Astrid tire la chaise pour s’asseoir, je pousse un soupir. Cependant notre table étant ronde, la place d’Emma est dans ma diagonale. Pour ne pas la voir, il me faudra tourner résolument la tête de l’autre côté, vers Madeleine, Fred et Magalie.
Une épreuve supplémentaire.

Madeleine refuse de se détendre et boude. À plusieurs reprises, elle se penche vers moi pour vider son sac, cracher sur l’attitude inacceptable d’Emma, son comportement provocateur et vulgaire. Autant que possible, je me contiens. L’envoyer sur les roses me démange, mais je ne veux pas prendre le risque de me trahir.
— Franchement, je n’arrive pas à comprendre comment tu as pu la recevoir chez toi.
— Quoi ?
— Ton mari plaisante avec Emma et parle du dîner que vous avez eu tous les trois... jamais elle n’aurait mis les pieds à la maison, ça, c’est certain.
— Toi et Marcel êtes bien venus.
— Ce n’est pas la même chose, Laure ! Cette fille… enfin, regarde-la !
Justement, non, je fais tout pour éviter ça !
— Je n’y crois pas ! Elles osent faire ça devant nous !
Quoi ? Que fait-elle ?
Dévorée par la curiosité, je tourne ma tête dans leur direction. Astrid a posé sa main sur la sienne et toutes les deux échangent un moment complice... amoureux. J’en ai la nausée.
— Ah tu vois, toi aussi ça te révulse, approuve Madeleine en remarquant mon teint devenu blafard.
— Je ne me sens pas bien, formulé-je maladroitement en reculant brutalement ma chaise pour filer aux toilettes.
Je veux abréger cette soirée et rentrer chez moi. Ne plus entendre le fiel que déverse Madeleine ni le rire d’Emma que Richard amuse de ses blagues. Ne plus la découvrir perdue dans le regard d’une autre. Je ne supporte plus tous ces sentiments qui me dévorent lentement.
En plein désarroi, je m’enferme dans les toilettes et m’assieds sur la cuvette des w.-c., les genoux repliés sous mon menton. Pourquoi est-ce à moi que cela arrive ? Qu’ai-je donc fait de si mal pour mériter un tel châtiment ?
Le bruit d’une porte qui s’ouvre et se referme interrompt brutalement mes réflexions. Rapidement, je sèche mes joues humides, me lève et tire la chasse avant de sortir en prenant l’air le plus naturel du monde.
Adossée au mur, l’expression inquiète, se tient Emma. Mon cœur se serre et propulse de nouvelles larmes dans mes yeux. J’essaie de rester indifférente à sa présence et file tout droit vers les éviers où je me lave nerveusement les mains avant d’appliquer un peu d’eau sur mon visage.
— Il parait que tu es malade ?
Je vois son reflet dans la glace, son regard concerné.
— Ouais, formulé-je la gorge nouée, j’ai un peu mal au ventre.
Emma se détache du mur et s’avance. Elle me caresse le dos, comme pour me réconforter, ignore qu’elle provoque l’effet inverse. Que tout empire de seconde en seconde. Que mes sentiments pour elle s’intensifient et menacent de m’engloutir. Sa main remonte sur ma nuque ; je respire difficilement.
— Emma, stop.
Je n’arrive plus à parler, à lutter. Cédant à plus fort que moi, je me tourne pour lui faire face et me noyer dans l’azur de ses yeux. Elle est tout près, mais réduit encore la distance.
— Je croyais qu’il n’y avait rien entre nous, lâche-t-elle sans sourire.
— C’est le cas...
— Alors pourquoi m’évites-tu ? Pourquoi es-tu incapable de soutenir mon regard ? Pourquoi as-tu quitté si brutalement la table ?
— Je te l’ai dit, j’ai mal au ventre.
— À cause de qui ? De Madeleine ou de moi ?
Je baisse la tête, elle me contraint à la redresser.
— Veux-tu que je m’en aille, Laure ? D’ici et de Lambart ?
Elle ferait ça pour moi ? Elle serait prête à tout abandonner ? Pourrai-je le supporter ?
— Certainement pas, réponds-je cette fois avec plus d’aplomb.
— Alors ?
Je tremble comme une feuille. L’espace d’un instant, le temps se suspend. Je ne pense plus à rien qu’à ce désir qui me consume. Celui de l’embrasser, de sentir la texture de ses lèvres contre les miennes. Mais j’ai peur et suis maladroite, alors je ne fais que les effleurer furtivement.
— Est-ce vraiment ce que tu souhaites ?
Du doigt, elle caresse ma joue, ma bouche. Ma poitrine se soulève.
— Laure, réponds-moi.
Je n’y arrive pas, les mots se meurent au fond de ma gorge. Mais je hoche la tête. Oui, c’est ce dont j’ai envie.
Emma fait un pas supplémentaire, ancre son regard au mien, me saisit doucement par la nuque. Je ferme les yeux au moment où prudemment, elle m’embrasse. L’effet de ce baiser est instantané. Mon sang bout, cogne violemment à mes tempes, le creux de mes reins se contracte durement. Tout mon corps se réveille.
C’est plus fort que moi, je gémis. Rassurée par ma réaction, elle s’enhardit. Sa main caresse mon dos en rythme avec sa langue qui joue avec la mienne, son corps se frotte contre le mien. Sous le poids croissant du désir, mes genoux plient. D’autorité, elle me prend alors par la taille et me décolle de l’évier pour me plaquer contre le mur.
L’espace de quelques secondes, le temps se fige. Je n’entends plus rien, si ce n’est le martèlement de mon cœur sur le point d’exploser et son souffle pantelant ; ne vois rien d’autre que ses yeux, noirs, fiévreux. Jamais je n’ai autant voulu quelqu’un, songé-je en cherchant avidement ses lèvres.
Elle glisse une main sous ma robe et la pose sur ma cuisse. Ma tête se met à tourner.
— Laure, hoquète-t-elle, arrête-moi avant que je n’aille trop loin.
Cette fois, mes jambes ne me supportent plus.

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