Ecrire une scène de sexe : un choix risqué

Imaginez : on vous fait assister à la préparation d’un plat, vous pouvez voir à quoi il ressemble, vous pouvez même en humer l’odeur alléchante… et puis, au moment de le goûter, alors que vos papilles sont en alerte et que votre estomac gronde d’impatience, on vous passe l’assiette sous le nez en vous disant “Désolé, vous devez vous contenter de ça.”

Ne seriez-vous pas frustré(é) ?

Je le serais.

Je le suis toutes les fois où je lis une romance qui m’arrête à la porte de la chambre à coucher.

Si je vous parle de cela c’est parce qu’aujourd’hui j’ai envie d’aborder le sujet des scènes de sexe dans les romans.

Tous les miens en contiennent, une ou plusieurs. Non pas que j’écrive dans la catégorie érotique ou pornographique (grand Dieu non !) mais le fait est que oui, il y a des passages plutôt détaillés, graphiques, ou pour reprendre la formule consacrée, « sexuellement explicites ».

Est-ce pour être dans la tendance ? Pour donner un côté sulfureux à mes histoires ? Est-ce pour vendre plus ? Car oui, ne nous voilons pas la face, le sexe fait vendre. Et depuis la déferlante 50 nuances, le sexe est le nouveau filon pour les auteurs/autrices de romance.

Eh bien non. Les scènes de sexe dans mes romans ne sont pas destinées à me faire surfer sur la vague. Je ne surfe pas d’ailleurs, n’ayant aucun équilibre, je me retrouverai très rapidement les fesses dans l’eau.

Voyez-vous, j’ai le malheur (ou le grand bonheur) de visualiser et de vivre les histoires que j’écris. Et très souvent, je ressens ce qu’éprouvent mes héros.

J’ai ressenti la souffrance de Jessica, cette femme dure et fragile amoureuse de son boss dans Le choix de sa vie, la colère de Tessa face à la maltraitance du chien Balthazar dans Les galops du cœur, le désarroi de Lucie découvrant sa mère par terre dans Sans modération, la haine de Denis, aveuglé par la jalousie dans Une raison d’espérer, la certitude d’être une ratée chez Camille, dans La fin de l’hiver.

De la même façon, je perçois leurs désirs, leur envie de l’autre, du contact, du rapprochement physique. Une caresse, un baiser, la montée du plaisir, le haut le cœur… leurs sensations physiques sont les miennes.

Alors je les écris, les décris, telles que je les vois et les ressens, en espérant que vous partagerez ces émotions. Que vous aussi serez titillé, dégoûté, ou malade selon les cas. Que le moment sera intéressant pour vous, aussi bien émotionnellement que physiquement. Qu’il ne vous fera pas lever les yeux au ciel, secouer la tête, soupirer ou tourner la page.

J’ai conscience que l’ambition est grande, et la réalisation hasardeuse, voire pas toujours concluante.

C’est qu’une scène de sexe réussie est le résultat d’un savant mélange. En dire pas mal oui, mais pas trop non plus. Et d’abord quoi dire ? Comment le dire. Jusqu’où aller ? Comment laisser aussi une part à l’imagination ? Combien de fois renouveler l’expérience ? Sans oublier bien sûr : est-ce crédible ? Parce que des scènes acrobatiques, les mains qui se baladent pendant que les lèvres se cherchent en même temps dans des endroits opposés du corps humain, les contorsions improbables, transforment vite le moment en quelque chose de grotesque.

L’exercice est bien plus compliqué qu’il n’y paraît. Surtout qu’à cela se rajoutent nos propres émotions, nos tabous, nos autocensures.

Au fil de mes romans, j’ai adopté une approche que je qualifierais de « professionnelle » : ce sont mes personnages qui parlent et agissent, moi, je ne compte plus, je m’efface totalement. Mes personnages ne sont pas moi !

Cette distanciation m’a permis de faire lever les barrières. Au fur et à mesure, j’ai levé le voile de la pudeur. Il y a encore des moments de malaise bien sûr notamment dans certains passage de Sans modération ou plus récemment, dans Une raison d’espérer. Des moments de grande interrogation aussi. En ai-je trop fait ? Suis-je allée trop loin ? Aurais-je pu m’en passer ?

A cette dernière question, la réponse est non? Ces scènes font partie de l’histoire, elles font avancer l’intrigue. Elles révèlent aussi le caractère de chacune de mes héroïnes et marquent leur évolution. Elles répondent aux quatre objectifs que décrit Stacia Kane dans son livre : Be a sex-writing Strumpet

Pour Stacia, les scènes de sexe ont pour missions principales :

1. de nous révéler quelque chose sur les héros
2. de nous en apprendre sur la relation
3. de faire avancer l’histoire
4. d’exciter le lecteur

Et si une scène ne remplit pas ces quatre objectifs alors elle doit être supprimée.

D’un point de vue de lectrice, cette check-list est intéressante parce qu’elle permet de voir si la scène n’est pas simplement là pour érotiser le roman et satisfaire ainsi à la tendance du moment.

D’un point de vue d’autrice, elle sert de guide et de frein. Oui, il est possible d’écrire des scènes de sexe – même explicites -, dans un livre sans donner l’impression que c’est un passage obligé ou un argument de vente, à la condition toutefois qu’elles remplissent leurs missions. Sinon, elles desservent l’histoire et le lecteur ne s’y trompera pas.

Quand je vous parlais de choix risqué…

Et vous alors ? Qu’en pensez-vous ? Aimez-vous lire ce genre de scènes dans un roman ?

 

Comments

  1. Coucou Maude et Bravo pour votre honnêteté. Oui les scènes de sexe sont normales et souhaitées dans la romance contemporaine, et bien que je n’aie encore pas lu “5O NUANCES etc..” j’ai été une lectrice pendant mon adolescence, d’Alix André, de Delly et de Max du Veuzit.
    Or, déjà à l’époque, j’étais frustrée par la pudeur intense de ces auteures qui nous laissaient frustrées de ne pas pouvoir suivre nos héros magnifiques dans leur intimité, où seulement un chaste baiser concluait une magnifique histoire romanesque à souhait.
    Alors oui chère Maude, j’apprécie les scènes intimes de nos héros, et plutôt que des détails très explicites de ces moments d’intimité, parfois trop longs dans les descriptions, j’aimerais, moi, “entendre” nos héros échanger verbalement leurs émotions suscitées par l’union des corps, dans l’accomplissement de l’acte d’amour.
    En tout cas bravo pour vos articles.
    Amicalement.

    1. Maude says:

      Merci Suzanne pour ce retour.

      J’ai moi aussi connu la frustration dont vous parlez et c’est l’une des raisons qui me poussent à ouvrir la porte de la chambre. C’est vrai qu’il manque souvent les paroles… c’est une suggestion à prendre en compte 🙂

      Petite confidence : Je n’ai pas non plus lu 50 nuances… du moins pas au-delà des 100 premières pages. Après, je me suis lassée.

  2. Emerance auvergne says:

    Hello, Maude,
    Alors disons les choses comme elles doivent être dites: j’aime la lecture érotique sous toutes ses formes : romans, poésie etc…, mais je n’en parlais pas, car si j’abordais le sujet, les personnes à qui je m’adressais étaient très gênées, voire choquées.

    Et puis , il y a eu ,merci de le rappeler 50 nuances de Grey. Quel bonheur !!! Alors oui, ce n’est pas le roman du siècle, ce n’est pas franchement bien écrit ( ou peut-être mal traduit ) je trouve l’héroïne nunuche. Mais une autrice a osé! Et c’est ça l important. Elle a osé mettre des mots sur certaines parties du corps, décrire des sensations etc…

    Je suis d’accord avec Suzanne, les romans d’avant frustraient les lecteurs, ou alors il fallait lire par ex Régine Desforges qui a écrit de superbes textes érotiques.

    Mais maintenant les autrices mettent des scènes de sexe en abondance, souvent mal écrites, avec un vocabulaire peu varié et souvent des scènes inimaginables. C’est devenu du n’importe quoi.

    Les scènes comme tu les décris dans tes romans sont nécessaires pour accentuer une situation donnée et elles sont justes.

    Et j’aime aussi le langage verbal dans ces situations.

    Enfin pour terminer, le but ne doit pas être une histoire pour mettre du sexe à tout prix, mais bien que cette scène serve l histoire.

    1. Maude says:

      Bonsoir Emérance,

      C’est vrai, 50 nuances a décomplexé beaucoup d’autrices mais surtout de lectrices qui, je pense, se sont permis des lectures qui avant, auraient pu les choquer. Une évolution des mentalités peut-être, la levée des tabous aussi. Le timing était le bon.

      Il est vrai aussi que les scènes de sexe sont quelquefois répétitives, aussi bien dans les descriptions des émotions que dans les actes eux-mêmes. Je pense que comme tout le reste, cela se travaille et peut donc être amélioré. Il y a beaucoup de livres (anglais, ça va sans dire) sur comment écrire de l’érotisme ou des scènes érotiques. Pour ma part, je pense les relire parce que rien n’est parfait 🙂

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