Elle s’appelle Judith…

Quand l’hypocrisie de l’auteur lui est renvoyée en pleine face

La femme de l’ombre sortant en octobre prochain, j’étais sur la pente confortable et bienheureuse de la procrastination. Ne rien faire, attendre que les jours défilent en me tournant les pouces. Prétendre que pour entamer un nouveau roman, il me fallait définitivement tourner la page de l’ancien.

Et puis…

Et puis les doigts qui fourmillent, le cœur qui réclame, le besoin qui se fait sentir.

Ecrire oui, encore, toujours. Tout le temps si je le pouvais.

Encore me fallait-il un sujet. Je le tenais depuis mon retour de vacances, seulement des profondeurs de mon inconscient, s’est élevée une voix, puissante, bruyante. Elle me rappelait mes autres envies, ces autres sujets qui me tenaient tellement à cœur d’aborder.

Parmi eux, celui des sans abris.

Glauque me direz-vous ? Le mot est bien faible.

Me voici donc, qui plonge tête la première dans cet underworld, ce monde inconnu, méconnu, fait de préjugés en tous genres. En pleine recherches sur le sujet, l’annonce de la mort de Mireille Darc me choque : je venais de visualiser son reportage sur les femmes invisibles.

Femmes invisibles…

Il y a plusieurs semaines, sur le trajet qui me mène à mon travail, je croise une femme, assez jeune, qui dort sur un matelas, avec couette et couvertures. Quelquefois elle est encore endormie, d’autres fois elle plie consciencieusement ses affaires. Une fois elle buvait un café (je pense) devant des passants indifférents. Lorsque nos regards se sont croisés, elle m’a souri et murmuré un bonjour auquel j’ai répondu avant de lui proposer un ticket restaurant.

Cette femme, je l’ai revue la semaine dernière. Il n’y avait rien de différent pour elle. Toujours les mêmes gestes, toujours la même indifférence.

Moi, j’avais changé.

Travaillant sur le sujet des femmes sans abri, j’avais emmagasiné assez d’informations et d’émotions pour ne plus pouvoir faire comme si un ticket resto suffisait. Me voilà donc déterminée : la prochaine fois je vais aller à sa rencontre, et lui parler.

En ce mardi matin donc, je retire un de mes écouteurs et m’avance d’un pas décidé… j’avance encore.

Je ne m’arrête pas.

Je passe devant elle comme si de rien n’était, remets mon écouteur dans l’oreille, et m’invective.

Lâcheté ? Hypocrisie ?

Oui et encore oui. Sur tout le chemin jusqu’à mon bureau, je me reproche ce manque de courage.

Pire, je m’interroge sur la romancière que je suis  ?

J’écris avec cette envie d’apporter ma petite contribution à un monde meilleur. J’ai envie de bousculer les gens, de les pousser à ne pas s’arrêter aux apparences. D’aller plus loin que les jugements hâtifs, les idées préconçues : Une femme qui reste avec son mari qui la bat ? Quelle idiote pourquoi elle ne part pas ! Une personne qui sort de prison ? Forcément mauvaise, elle n’a que ce qu’elle mérite. Une femme à un poste élevé ? Pff, normal elle a couché avec le patron ! La maîtresse d’un homme marié ? Une garce de première…

Mes livres sont des romances oui, mais les sujets de fond sont réels et sérieux. J’essaie modestement de proposer une expérience qui va un peu au-delà de la simple lecture. Où mes lecteurs en arrivant au mot fin emportent avec eux quelque chose qui durera plus longtemps que les 300 pages du roman qu’ils viennent d’achever.

Je suis fière de ces livres, de chacun d’entre eux. Ce mardi-là en revanche, je n’étais pas fière de moi. Je me sentais la dernière des hypocrites. Ma réflexion allait même plus loin. N’y-avait-il pas quelque chose d’un peu obscène à choisir d’écrire sur ces sujets et fermer les yeux sur la réalité qui existe derrière ?

J’ignore si tous les écrivains sont ainsi confrontés à leurs choix, si leurs comportements leur reviennent en pleine figure comme un boomerang. Ce que je sais, c’est que ce jour-là, ce fut le cas pour moi.

Alors qu’ai-je fait ?

Arrivée au bureau, j’ai posé mes affaires… et ouais, j’ai fait demi tour. Je suis allée dans la rue où cette jeune femme pliait toujours ses affaires et cette fois, je ne me suis pas dégonflée.

“Bonjour, est-ce que je peux vous aider ? Avez-vous besoin de quelque chose en particulier ?”

Émue et quelque peu surprise, elle me répond :

” Ce que vous voulez madame.”

“Un petit déjeuner ?” (sur le trottoir d’en face se trouve une boulangerie)

Elle insiste :

” Ce que vous voulez.”

Ce que je veux n’est pas forcément ce dont elle a besoin. C’est une femme et je sais maintenant que les femmes dans la rue n’ont pas la possibilité de se procurer aisément certains produits, en particulier d’hygiène intime.

“Si vous avez besoin de quelque chose de particulier, n’hésitez pas surtout, ce sera avec plaisir.”

Dans ses yeux, je vois l’émotion. Je redoute qu’elle ne se mette à pleurer.

” Ou un ticket restaurant sinon  ? Un café ? ”

“Il est un peu tôt pour un café, mais un ticket restaurant, je veux bien.”

Si elle ne veux pas davantage, ce n’est pas à moi de lui forcer la main non plus. Ni une ni deux je fouille donc mon sac, lui en donne deux.

“Je vous ai déjà vue dans le coin plusieurs fois.. Si un jour vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas.”

” C’est très gentil. Quel est votre prénom ? ”

” Safia. Et vous ? ”

“Judith.”

” Bonne journée Judith.”

Nous nous sourions puis je m’en retourne à mon bureau, avec le sentiment d’être un peu plus droite dans mes baskets.

J’ignore si cet épisode me rend plus légitime à écrire sur le sujet. J’ai juste l’impression qu’il me rend moins indigne.

 

Comments

  1. Emerance auvergne says:

    Merci Maude pour ce beau témoignage très émouvant. Non, non, surtout , ne jamais tourner le dos. Il y a quelques années mon plus jeune fils m’accompagnait au supermarché. Près de la porte d’entrée se tenait un SDF. J’allais passer mon chemin mais mon fils de 7 ans me demanda pourquoi ce monsieur était assis parterre. Je lui explique, et il me répond. Maman donne une pièce, il a faim. Je me suis approchée ( pas très à l’aise, j avais honte ), lui ai donné ma monnaie, en le saluant. Au-delà de ce geste bien modeste je n’oublierai jamais le sourire de mon fils. Depuis ce jour là je n’ai plus jamais tourner le dos.

    Et pour raconter des histoires “ordinaires” ( ce n’est pas péjoratif ), ce que peuvent vivre des femmes extra- ordinaires, il faut une autrice comme toi. Je trouve que c’est très courageux de ta part ( si, si ) de parler de sujets souvent difficiles et quelques fois il est bon de nous remettre la réalité en face. Nous ne vivons pas dans un monde de bisounous. Alors, oui tu es vraiment légitime rien que pour ça.

    1. Maude says:

      Merci Emérance.Parfois les enfants avec leur sensibilité sans retenue et leur spontanéité nous mettent en face de ce que la société fait de nous. Il est bon de se rappeler que nous sommes tous humains et que cela n’arrive pas qu’aux autres 🙂

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