Et si j’osais ?

Oui pourquoi pas ? C’est une chose que je n’ai encore jamais faite alors, pourquoi ne pas l’oser ?

Donc voilà, je m’aventure, l’estomac un peu noué par le stress (un peu ? Quelle blague), à vous présenter la 2ème version du premier chapitre de book 12.

Certes, rien n’est définitif à ce stade, mais c’est une manière de vous présenter ce livre, de vous donner la tendance, et de recueillir, à chaud, vos premières impressions.

Allez, sans plus attendre, faites connaissance avec Fanny…

Chapitre premier

Et maintenant, qu’est-ce que je fais ? Que suis-je censée faire ? Le supplier ? Lui faire entendre raison ? M’opposer à lui ? À quoi bon ? Ce type ne m’écoute pas. Pire, il s’en moque. Et si j’insiste de trop, il appellera la police.

Mais zut alors, il n’est pas possible que j’en sois arrivée là ! Pas moi ! Une telle chose ne se peut pas ! Je ne suis pas comme eux, moi, je ne suis pas un cas social. J’ai toujours travaillé, et payé un tas d’impôts. Ils sont obligés d’en tenir compte, pas vrai ? Du fait que je suis en règle, que je suis une citoyenne modèle ? Et puis ce qui arrive n’est tout de même pas ma faute ! Ce n’est pas moi qui ai mis ma société en liquidation judiciaire ! Ni moi qui n’ai pas versé les cotisations assurant la protection de mes salariés ! Merde alors !

— Madame Élancourt ? Vous m’écoutez ?

Je t’entends, ce n’est déjà pas si mal. Je t’entends parler procédure. Devoir. Obligation. T’écouter ? Ça non. Sauf si tu as une solution pour moi. L’as-tu ?

— Madame Élancourt. Le mieux à faire est de rassembler vos effets personnels, de prévoir du change, une brosse à dents, tout ce qui vous semble essentiel. Le reste sera au garde-meuble jusqu’au paiement de la dette.

Brosse à dents ?

— Mais où vais-je dormir ce soir ?

L’homme qui détruit ma vie me dévisage sans une once de compassion.

— Malheureusement madame, vous auriez dû y songer avant. Ce n’est pas comme si nous vous prenions au dépourvu, n’est-ce pas ?

Hébétée, incrédule et surtout, terrifiée, je laisse sans réagir deux malabars entrer dans mon appartement. Sans égard pour moi, ils s’attaquent à mes meubles.

— N’est-ce pas ?

La voix guère chaleureuse de ce type en costume, qui me dévisage comme si j’étais une criminelle, me rend haineuse. Bordel ! Je n’ai rien à me reprocher ! Au contraire, j’ai fait ce que j’ai pu pour me sortir de cette situation merdique.

— Vous en avez de bonnes, vous ! Qu’aurais-je pu faire de plus ? J’ai contacté mon ancien petit-ami, sonné à toutes les portes, mais tout le monde s’en fout ! J’ai écrit au maire, obtenu des rendez-vous avec le conseiller municipal, j’ai alerté le sous-préfet et même le préfet. J’ai rencontré beaucoup de gens sans que cela serve à quoi que ce soit. Est-ce que c’est de ma faute si mon employeur a fait faillite ? Y suis-je pour quelque chose ?

— Allons, Madame Élancourt, soyez honnête, cette situation ne date pas d’hier.

— Je n’ai pas trouvé de travail stable, les aides que je perçois me contraignent à choisir entre manger ou me loger. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Il hausse les épaules. Il l’ignore. Ou il s’en moque, convaincu sans doute que jamais la question ne se posera.

— Vous vous pensez immunisé, n’est-ce pas ? lui lancé-je, la voix vibrante, la gorge nouée. Vous vous imaginé protégé contre ce genre de coup du sort.

Il ouvre la bouche, je ne lui laisse pas le temps d’en placer une.

— Moi aussi, figurez-vous, je me croyais à l’abri. J’avais un emploi, je gagnais ma vie. Mon compagnon et moi n’avions pas beaucoup de dettes et celles que nous avions, nous les remboursions rubis sur ongle. Seulement… il m’a foutue dans la merde en me quittant du jour au lendemain. Et juste après, ma boîte qui fait faillite… comment voulez-vous vous en sortir ? C’est impossible, terminé-je en refoulant une larme. C’était impossible.

— Vous auriez dû alerter sur votre situation au lieu de décider seule, dans votre coin, de ne plus payer votre loyer.

— Je l’ai fait ! explosé-je en laissant cette fois mes yeux ruisseler. J’ai été voir ma banque pour un prêt qu’elle m’a rejeté, j’ai rencontré des associations… je ne suis prioritaire pour personne, parce que je suis jeune et célibataire. Si j’avais eu un enfant, les choses seraient différentes, mais ce n’est pas le cas. Joël…

Rien que de prononcer son prénom, fait se tordre mon ventre.

— Il est parti, a mis fin à ses engagements sans même me prévenir … je me suis retrouvée à devoir assumer seule un tas de factures. Je les ai payées comme j’ai pu, même les bijoux de ma mère y sont passés…

— Madame Élancourt, pardonnez-moi, mais je connais l’histoire. J’étais là depuis le début ou presque, vous vous souvenez ? Et malheureusement, je ne peux rien faire pour vous. Le propriétaire de cet appartement est dans son droit en réclamant votre expulsion. Que vous n’ayez pas eu de chance, ça, je ne le conteste pas, mais comprenez que pour lui aussi, ce conflit est pesant. C’est un retraité qui vit en partie des loyers que vous lui versez. Si vous cessez de le faire – comme c’est le cas depuis pratiquement dix mois maintenant, cela le met également dans une situation compliquée. D’autant qu’il s’acquitte toujours de la taxe foncière et de certaines autres charges liées à cet appartement. S’il n’a plus que des sorties et aucune rentrée d’argent, pour lui, c’est intenable.

— Alors ? soufflé-je, vaincue par ce mur semblable à tous ceux contre lesquels je me suis déjà cognée ces derniers mois.

— Voici, fait-il en griffonnant dans un petit carnet dont il arrache une feuille. C’est le numéro du Samu Social. Si vous avez besoin d’un lit pour ce soir, vous pouvez les contacter.

Le Samu Social ? Pour regarder un peu la télévision, je vois à peu près de quoi il me parle. Cette enflure d’huissier me propose tout simplement de dormir dans un endroit où il y a des drogués et des alcooliques. Où tu rentres avec tes affaires, et en ressors à moitié dépouillé – quand tu as eu de la chance, sinon, en prime, tu te fais agresser. Hors de question que j’aille y passer la nuit !

— Madame Élancourt, soyez coopérative s’il vous  plaît, faites vos bagages pendant que je termine de rédiger votre PV d’expulsion.

— Vous êtes pressé de me ficher dehors ?

— J’ai surtout d’autres rendez-vous…

— Vous voulez dire, d’autres personnes à expulser ?

— Je ne fais, hélas, que mon travail. Pour autant, personne ne vous jette dehors.

— Et vous appelez ça comment ? m’écrié-je en lui désignant les malabars qui s’agitent, sans aucun égard ni pour moi ni pour mes biens personnels.

— Une procédure de mise à exécution après décision de justice.

Le mot me fait bondir. Justice ? Où se trouve-t-elle dans mon cas ? Mince alors, je n’ai jamais fait de tort à personne. Je n’ai jamais cherché à frauder, à resquiller… je n’ai même jamais demandé d’aide à l’État. Et voilà comment je suis remerciée : un huissier, un papier, et deux mecs prêts à en découdre.

— Vous embarquez mes meubles aujourd’hui ?

— Ils seront démontés puis transférés dans un garde-meuble. Vous avez deux mois pour venir les récupérer. Passé ce délai, le juge de l’exécution statuera sur leur sort.

Deux mois ? Il faudra donc que je trouve rapidement de quoi me loger. Mais comment sans travail ?

Le poids de ce qui m’attend me pèse soudain avec une telle force que je courbe le dos. C’est trop. Et trop dur. Mon visage dans mes mains, je pleure sans me cacher. L’huissier s’en fout, les déménageurs aussi. Ils ne sont pas là pour toi Fanny, ils viennent s’assurer que tu vides les lieux sur le champ.

Vaincue, je me détourne de ce type qui, pour moi, s’apparente à la Faucheuse, et cherche mon sac de voyage, en fait, un grand sac de sport. Il me paraît si petit ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir mettre dedans ? Même pas le quart de ce que je possède en vêtements.

Déprimée, désespérée, j’ouvre mon armoire. Que devrais-je emporter ? De quoi a besoin une personne sur le point de se retrouver à la rue ? D’un jean certainement, et d’un gros pull en prévision. D’un sweat aussi, et de chaussettes, de culottes, de bas… une à une, j’enfouis ces affaires dans mon premier sac. J’ai l’impression que rien de ce que je prends ne suffira. Alors je remplis, je tasse, et bourre autant que possible.

Évidemment, la fermeture éclair se bloque.

— Madame Élancourt ? Vous y arrivez ?

Il n’y a vraiment aucune sollicitude dans sa voix, seulement de l’impatience. Il a hâte d’en finir avec moi pour pouvoir s’en prendre à quelqu’un d’autre. Mes états d’âme, il s’en contrefiche.

— Ça aussi vous auriez dû le préparer plus tôt. Ce n’est plus le moment de réfléchir.

Purée si je ne me retenais pas, je crois que je lui collerais ma main au travers du visage. Qu’y gagnerais-je ? Peut-être une garde à vue, une nuit en prison. Au moins ainsi aurais-je un toit pour ce soir. L’idée a de quoi séduire… mais non.

Frénétiquement, je ramasse tout ce qui se trouve sur l’étagère de ma salle de bains. Je cherche aussi une seconde paire de tennis, et rassemble mes papiers : carte d’identité, passeport, permis de conduire (même si je n’ai plus de voiture depuis belle lurette), carte vitale, attestation d’emploi… tout est rangé dans une pochette, dans un sac à dos. Je recompte l’argent que j’ai dans mon porte-monnaie : 25 euros. Pour le cas où il y en aurait ailleurs, je fouille tous les tiroirs. Je n’en trouve pas, mais je mets la main sur une photo qui m’arrache de nouvelles larmes. Papa, maman, Éric et moi. Nous étions heureux en ce temps-là.

Maman… C’est un soulagement qu’Éric soit là pour payer la maison de santé. Si elle avait dépendu de moi…

— Bon, Madame Élancourt, cette fois, il faut y aller !

Je me retourne. Il hausse les sourcils, me fait signe de m’activer. Derrière lui, un malabar, attend, je ne sais pas bien quoi. Un mot peut-être ? Un seul petit mot, prétexte à ce qu’il fonce sur moi, me soulève de terre et me conduise dehors sans que je puisse ne rien faire. ?

— J’ai terminé, murmuré-je, sans être convaincue que l’essentiel est dans mes deux sacs.

Quand je les empoigne, je prends la mesure de leur poids. Je ne pourrai pas les porter longtemps. Le sac à dos ça ira, mais ces deux-là ? Il va falloir que je trouve rapidement un endroit où habiter, même un trou de souris, n’importe quoi.

— Cette fois est-elle la bonne ? interroge l’huissier sans cacher qu’il est blasé et soulagé d’en finir.

Bravache parce qu’il me met hors de moi, je joue la provocation.

— Vous savez que je serai de retour dans cet appartement dès ce soir ?  Si vous vous attendez à ce que je passe la nuit dehors, vous vous plantez.

— Je ne vous souhaite pas cela, Madame Élancourt. Croyez bien que si l’expulsion avait pu être évitée, j’en aurais été le premier enchanté. Toutefois, je vous déconseille de revenir. De toute manière, la porte et les serrures seront changées. Si vous tentez quoi que ce soit, vous commettrez une infraction, et c’est un délit pénal. À partir de cet instant, vous n’êtes plus chez vous.

Vous n’êtes plus chez vous. C’est une claque que je me prends au travers du visage – au moral. J’ai vécu ici près de huit ans. Et là, d’un seul coup, cet endroit qui a été mon premier chez moi ne l’est plus.

Joël, je te maudis comme jamais ! Toute cette merde, c’est à cause de toi, salaud !

— Je vous remets votre procès-verbal d’expulsion, il faudra le garder avec vous. À présent, si vous êtes prête, nous pouvons poursuivre.

Si je suis prête ? Bien sûr que non ! J’ignore où aller. Je n’ai personne vers qui me tourner, personne chez qui me réfugier. Maman est en maison de santé et Éric, sur une plateforme pétrolière en haute mer. Quant à mes « amis », ils ont tous pris leurs distances depuis le début de mes emmerdes. Ils m’ont tous assuré qu’ils comprenaient ma situation, ils ont tous proposé leur aide, mais lorsque je la leur ai demandée, eh bien, ils ont tous trouvé une excuse pour ne pas me la donner. Ou pas longtemps. Remarquez, je ne peux pas leur en vouloir. Il y en a deux ou trois qui m’ont prêté de l’argent, mais ont refusé d’être des vaches à lait. Et les autres… ils sont en couple, certains ont des enfants… ils ne peuvent pas m’héberger.

C’est idiot, mais j’ai toujours pensé que ma vie telle qu’elle était, avec Joël, était parfaite. Nous étions amoureux, nous avions tous les deux un travail, et des amis. Nous sortions fréquemment, au cinéma, au restaurant, nous assistions régulièrement à des concerts, et nous partions tous les étés en vacances, souvent en camping, quelquefois en résidences trois ou quatre étoiles. C’était le pied ! Je ne comprends pas ce qui est arrivé. Pourtant, il y en bien eu quelque chose, puisqu’il m’a plaquée. Mais j’ai beau encore une fois m’interroger, j’ignore ce qui s’est passé, ce que j’ai loupé.

Une main sur mon épaule me fait revenir à la réalité. Rapidement, je me dégage. Que ce sale bonhomme ne pose ne me touche pas !

— On se calme, me dit-il de son air toujours aussi peu chaleureux.

Puis il me montre le couloir qui conduit à l’entrée. Sans esclandre et sans bruit, je l’emprunte avant de glisser mes sacs dans la cage d’ascenseur. Maître Delalande ferme la porte à clef, les malabars me suivent. À ce que je comprends, ils vont m’escorter jusqu’au bout, des fois que…

Dans l’ascenseur je me fais l’effet d’être une criminelle ainsi entourée. J’ai l’impression qu’ils me conduisent en prison…

— Prenez soin de vous, Madame Élancourt, me lance Delalande en mettant un pied dehors.

Il me tend la main. Je plante mon regard dans ses yeux bleu glacé.

— Allez au diable !

Et j’attrape mes sacs pour sortir de l’ascenseur et de l’immeuble.

— Ne le prenez pas ainsi, Madame Élancourt, je n’ai fait que mon travail.

— Et bien votre job est immonde, inhumain et pourri, claqué-je avant d’appuyer sur le bouton qui fait ouvrir la porte.

Dans la rue, je vois sa voiture et le camion des déménageurs. Toute cette mobilisation pour un simple loyer impayé ! Machinalement, je lève mon regard vers une fenêtre qui, il y a quelques secondes encore, était celle de ma cuisine. Tout à côté, mon voisin observe ce qui se passe. Deux étages plus bas, c’est une voisine.

Après la colère, c’est la honte qui m’assaille. J’aimais beaucoup cet immeuble, le quartier, le voisinage. Les gens étaient tous sympas, corrects, bien comme il faut. Nous échangions toujours un bonjour ou un bonsoir lorsque nous nous croisions. Il nous arrivait même de passer un bon moment ensemble pendant la « fête des voisins ». Aujourd’hui, c’est terminé, et je suis incapable d’affronter le regard de mes anciens voisins.

En dépit des sacs qui me pèsent déjà un peu, j’avance d’un pas rapide, décidée à fuir au plus vite l’endroit de mon humiliation.

14 commentaires sur “Et si j’osais ?

  1. Ahhhh merci pour cette mise en bouche !
    La suite, la suite … J’ai hâte de lire la suite et de voir comment elle va s’en sortir. Cette situation étant, hélas, on ne peut plus réaliste, j’ai hâte de lire la suite.
    PS : A part, les prénoms (Fanny et Eric, qui me rappellent une mauvaise période de ma vie, oui, oui, les deux en même temps ! incroyable ! J’en rigole même ! :-)), je trouve le début de l’histoire fort bien construite et je suis vraiment admirative de ton écriture.
    A vite, pour la suite ?

  2. Agréable mise en bouche ! Merci d’avoir partagé un chapitre pour tes lectrices. Le temps va sembler long jusqu’à la parution 🙁

  3. Toujours autant intéressant !
    😔 plus qu’à attendre la suite!
    C’est un sujet en plein d’actualité malheureusement, qui peut toucher n’importe qui à tout moment de sa vie !

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