Le métro, elle l’a connu toute sa vie. Elle l’a vu se construire. L’a vu se développer. Au fil des années, elle l’a vu se moderniser.

Et elle a vu les gens changer avec lui.

Au départ, ils étaient curieux, amusés, stupéfaits. Aujourd’hui, ils sont blasés, déprimés, abattus.

Elle aussi, elle a changé.

Elle a été cette jeune fille fascinée et excitée. Elle a connu les pannes, les galères, mais elles faisaient partie de la nouveauté. De l’inédit. Alors, elle prenait tout cela sinon avec amusement, du moins avec philosophie.

Aujourd’hui comme tant d’autres, un retard l’agace. Une panne l’effraie. Une grève la déprime. De philosophe, elle est devenue fataliste.

Elle a perdu l’étincelle dans ses yeux, le sourire sur ses lèvres. Pendant que ses cheveux devenaient blancs, que son corps se voûtait, son esprit a plié, son humeur s’est assombrie.

Oubliées les belles année d’insouciance et de joie. Oh, elles n’étaient pas de tout repos non. Chacune apportait son lot de chagrin, de problèmes et d’épreuves. Mais elles étaient marquée par la vie et l’enthousiasme. Par l’espoir.

Tout lui semble triste aujourd’hui. Et gris, si gris. Les gens qu’elles dans le métro sont, au mieux indifférents, au pire morts. Ce sont des robots, des enveloppes charnelles qui ne renferment qu’un grand vide. Ils sont sans vie. Du moins, sans LA vie.

Ces gens sont épuisés aussi, bien plus qu’ils ne l’ont jamais été. Ils sont même crevés. A bout de souffle. Elle ne s’étonne donc pas de les voir se ruer sur les fauteuils laissés vacants. Matin, midi et soir. Peu importe le moment, ils sont tous toujours éreintés.

Elle ne s’en émeut plus. La vue de ce grand gaillard d’à peine trente ans, qui reste assis, un gros casque sur les oreilles, les yeux sur un écran de smartphone, ne la touche pas. Ni celle de cet autre qui joue frénétiquement…

Les portes du wagon s’ouvrent. Une femme entre. Elle embrasse la scène du regard. Elle remarque cette femme qui porte les stigmates du temps et qui se cramponne à la barre centrale, puis cet homme, les fesses vissées sur son strapontin, et cet autre, en costume, des écouteurs dans les oreilles, les doigts sur un écran. Son regard passe des passagers à cette passagère.

De cheveux blancs à cheveux blancs, elles se comprennent sans échanger un mot.

Hier encore, tous les hommes de ce wagon se seraient levés pour céder leur place.

Hier encore, les femmes les auraient imités.

Hier encore, quelqu’un aurait gueulé devant autant d’indifférence et de chacun pour soi. quelqu’un aurait tiré les oreilles de ce trentenaire, aurait forcé ce joueur frénétique à lever les yeux.

Hier encore…

Mais nous ne sommes plus hier.

Hier est loin.

Hier, ce n’est même plus avant-hier.

Alors les deux femmes qui l’ont connu cet hier disparu, échangent un sourire complice. Elles sont heureuses.

Si elles ont connu hier, elle ne connaîtront pas demain.

Encore moins après-demain.

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