Flash Fiction inspirée par vous

L’écran au dessus de l’escalator clignote : “train retardé” , “train supprimé”
Intérieurement, elle soupire. Encore un problème.
Encore un.
A l’instant où elle arrive sur le quai, elle constate l’ampleur des dégâts. Une marée humaine, attend, s’impatiente, râle. Comme un disque rayé qu’elle n’entend que trop souvent, une voix féminine annonce ” en raison… le trafic est interrompu… Restez attentifs aux affichages… Train supprimé…”
La sueur brille sur son front. Son dos commence à lui faire mal. Il faudrait qu’elle s’assoit mais le peu de places disponibles est déjà pris. Alors elle aussi attend, consulte sa montre, et s’inquiète.
Pourra-t-elle monter à bord train ?
C’est qu’elle est comme tout le monde, elle a envie de rentrer pour dîner en famille, embrasser ses enfants et leur lire une histoire. Elle les voit déjà si peu…
Enfin, après une éternité, un premier train entre en gare. Bien qu’ils ignorent tout de sa destination, beaucoup le prennent d’assaut. Elle leur emboîte le pas, monte dans un wagon, cherche la place idéale et s’y installe. De son fauteuil, elle apprend que l’incident est terminé et que le trafic va progressivement reprendre. Soulagée, elle esquisse un sourire, sort son téléphone portable et prévient Jean-Paul qu’ils peuvent l’attendre pour manger.
Et puis…
Et puis la cohue, les gens qui se jettent hors des wagons, sautent sur les voies, pressent le pas. En un clin d’œil, elle se retrouve toute seule. Il ne lui faut pas longtemps pour comprendre qu’elle est dans le mauvais train. Avec fatalisme, elle se lève. Elle ne peut pas courir elle, ni enjamber ou traverser les voies ; elle ne peut que presser le pas. La chaleur inonde son front, s’écoule le long de sa colonne vertébrale, son cœur s’accélère, son souffle se raccourcit. Elle ne s’arrête pas pour autant. Elle aussi voudrait quitter la gare.
Autour d’elle ça pousse, ça court, ça piétine. Si les premiers wagons sont pleins à craquer, il semble qu’en tête, il reste de la place. Elle se dit pourquoi pas ? Elle s’avance, pose un pied sur une marche ; les regards hostiles la font hésiter.
– N’y pense même pas, entend-t-elle formuler. Par qui ? Elle l’ignore. Ils la regardent tous ou presque.
– Il n’y a plus de place, Madame, vous voyez bien.
Pourtant deux jeunes filles montent, la bousculant au passage. Elles se faufilent, trouvent un espace vide et s’y engouffrent. Elles peuvent se le permettre, elles. Elles n’ont pas son embonpoint ni ses kilos en trop. Elles n’ont pas de grosses jambes ni de gros bras. Elles ne sont pas en “surcharge pondérale” comme le dit son diététicien.
Résignée, elle va tenter sa chance plus loin. Hélas, tous les wagons sont devenus des boites à sardines. Elle, c’est un thon, jamais elle ne pourra monter. Écrasée par ces regards qui pèsent sur elle bien plus lourd que ses kilos, elle redresse la tête pour afficher une dignité qu’elle n’éprouve pas, et fait demi tour.
Peut-être que demain, elle pourra lire une histoire à Pierre et Laetitia.
Oui, peut être.

Comments

  1. Agnès says:

    Bonjour Maude,
    S’arrêter aux apparences aux handicaps et malheureusement le quotidien de toutes ces personnes qui en sont touchés.
    Certains le font maladroitement d’autres par méchanceté.
    En tout cas vous l’avez très bien résumé même si c’est court…

    1. Maude says:

      Merci Agnès. J’essaie de créer des mini-fictions en faisant comme pour mes romans : en partant de la réalité. Bien sûr parfois je grossis le trait mais c’est pour accentuer certains comportements, certaines pensées… les transports et leurs aléas sont très bien pour puiser les bases de ces petites histoires 🙂

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