Flash fiction inspirée par vous

Cette semaine, elle s’installe là, au pieds de ces marches d’escalier, à quelques mètres à peine des tourniquets du métro. L’endroit est un lieu de passage très fréquenté, tant mieux, elle pourra toucher beaucoup de monde.

Son micro installé, elle sort sa guitare de sa housse et gratte quelques notes.

Puis elle échauffe sa voix.

Malgré le courant d’air, les bruits, l’agitation, elle fait ses vocalises.

Sa housse de guitare est ouverte, pour certains, c’est un signe : encore une mendiante, encore une ! Elle, elle est dans sa bulle. La musique est son univers. Quand elle joue ou qu’elle chante, la terre pourrait trembler, elle ne le sentirait pas. Alors quelques regards de travers !

Encore une ou deux vocalises, un petit peu de gratte, et puis elle y va. Les yeux fermés, elle entonne le début de l’une de ses chansons. En peu de temps, tout son corps se met au rythme. Elle ne possède pas la musique, c’est elle qui est possédée.

Les doigts grattent avec assurance. La voix se cale, grave, juste. L’air est entraînant. Il fait voyager. Il emporte loin, bien loin de la grisaille et des couleurs abîmées de ce souterrain.

Une chanson. Puis une deuxième.

Trois, quatre personnes s’arrêtent un court instant, l’écoutent, acquiescent. Deux applaudissent, deux autres jettent une pièce dorée dans la housse. Toutes finissent par lui tourner le dos et filer vers le quai du métro.

Imperturbable, elle fait défiler les chansons de son répertoire.

Elle sait que les gens sont pressés le matin.

Qu’ils le sont aussi le soir.

Elle ne s’attend pas à ce qu’ils fassent un cercle autour d’elle pour l’écouter chanter. Ils n’ont pas le temps. Ils ont surtout mieux à faire.

Un homme s’avance et lui montre la pièce de un euro qu’il lui offre. Elle le remercie d’un petit sourire, il hoche la tête, tout gonflé de son importance. De sa suffisance. Un euro… D’après ce qu’il a vu, il a été le plus généreux donateur.

Elle, elle rit intérieurement.

S’il savait.

S’ils savaient tous !

Elle aimerait mettre une pancarte devant elle pour leur expliquer ; elle est persuadée qu’alors, leur réaction serait tout autre. Elle est convaincue qu’ils ne seraient plus si pressés, ni si indifférents. Qu’ils trouveraient le temps de l’écouter.

Tandis qu’elle entame un nouvel air, ses yeux se ferment de nouveau. “Chers anonymes”, songe-t-elle, ” la semaine dernière, je jouais à guichet fermé à New York et le ticket d’entrée était de 110 dollars. A la fin de cette semaine, je file au Japon où l’on m’attend comme si j’étais une déesse. Et si tout va bien, vous me verrez prochainement dans votre poste de télévision parce que je suis invitée dans plusieurs émissions musicales. A cette occasion peut-être me reconnaîtrez-vous. Vous réaliserez alors que vous aviez l’occasion de vivre un instant mémorable et sans doute, vous regretterez d’être passée à côté de moi en pensant que je voulais vous prendre quelque chose, alors qu’en réalité, c’est moi qui vous donnais.”

Elle termine son morceau, rouvre les yeux… demain, elle viendra avec sa pancarte.

 

Comments

  1. Zocchetto babeth says:

    ❤️ j’aime votre style, votre écriture

    1. Maude says:

      Wow merci Babeth !!! De bon matin – qui plus est un lundi, c’est le genre de compliment qui donne du carburant pour toute la semaine 🙂

  2. On loupe plein de moments, d’instants magiques dans la vie….. à cause de cette société de “patachon” 🙁

    1. Maude says:

      Oui c’est exactement ça, le nez dans le guidon, on oublie de lever la tête et de regarder les étoiles.

  3. Marie Nel says:

    Très bien vu ! Certains auraient sans doute aimé l’écouter encore, mais n’ont pas osé à cause des autres et de leurs regards…

    1. Maude says:

      Oui nous trouvons toujours mille raisons de ne pas faire ce que l’on voudrait.

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