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Mon essai raté du challenge Nanowrimo2018

Comme je vous l’ai dit ici , je ne suis pas parvenue à relever le défi du nanowrimo cette année.

J’espère retenter l’an prochain même si je sais, pour l’avoir déjà fait, que je peux écrire un roman de 50 000 mots en 30 jours.

En attendant et pour ne pas laisser ces quelques mots écrits sous forme de premier jet disparaître de mon disque dur – et du monde (en toute modestie), je vous les mets ici en format pdf. Si vous avez envie de les lires et même de donner votre avis, c’est toujours formateur pour la personne qui tient la plume.

début du challenge du Nanowrimo

par Maude Perrier

 

1.

Elle devrait s’estimer heureuse d’être encore en vie. Oui, elle devrait être reconnaissante. L’épreuve avait été terrible, mais elle l’avait surmontée et d’après ce qu’on lui avait dit, elle était sortie d’affaire.

C’est vrai, elle le devrait. Et cependant, son humeur n’était pas à la gratitude. Au contraire, elle n’éprouvait qu’amertume et colère. Peut-être même un peu de haine. Pour lui. Pour eux. Pour elle… Depuis un moment elle sait que les choses ne seront plus jamais les mêmes, mais rien n’était vraiment concret jusqu’à maintenant.

Repoussant brutalement le drap de son lit, Abigaël se leva et entra dans la petite salle de bains aux murs crème. C’était plus fort qu’elle. Elle ne parvenait pas à ouvrir les yeux pour se regarder dans le miroir. Non, elle n’y arrivait pas. Ses mains tremblaient aussi, et ses jambes mollissaient. Elle dut se tenir à l’évier pour ne pas tomber.

— Allez, bordel, fais un effort ! s’invectiva-t-elle sans la moindre douceur. C’est avec ce nouveau corps que tu devras vivre, fais-lui face !

C’était bien plus facile à dire qu’à faire… Prenant une grande inspiration, Abigaël ouvrit les yeux et rencontra pour la première fois celle qu’elle était désormais. Une femme aux traits marqués par la maladie, l’épreuve, la souffrance, au corps mutilé, amputé. Les larmes coulèrent sur ses joues ; elle se retint à grand-peine de pousser un cri d’effroi et de douleur. Le chirurgien lui avait bien parlé de reconstruction mammaire. Il l’avait rassurée en lui disant qu’elle pourrait retrouver une poitrine normale, comme avant, mais elle n’y croyait pas. Une partie d’elle-même lui avait été arrachée, rien ne saurait la remplacer.

— Bonjour madame Simons !

La voix joyeuse de l’infirmière la contraignit à sécher ses larmes et à revenir dans la chambre.

— Comment vous sentez-vous ce matin ?

À votre avis ? eut-elle envie de répliquer. Elle s’en garda néanmoins. Tous les gens ici s’étaient montrés adorables avec elle ; ils avaient fait preuve de gentillesse, de douceur et de compassion. Aucun d’eux n’était responsable de ce qui lui était arrivé.

— Je pourrais aller mieux, lança-t-elle simplement avant de regagner son lit et de mettre dans sa bouche le comprimé que l’infirmière était venue lui apporter.

— Ne vous inquiétez pas, la rassura celle-ci, en devinant ce qui lui traversait l’esprit, les choses rentreront dans l’ordre. Vous avez eu beaucoup de chance.

— Ah oui ?

Son ton très acide lui fit lever un sourcil.

— Beaucoup  ne s’en tirent pas aussi bien.

— Vous trouvez que perdre un sein équivaut à bien s’en sortir ? Moi, non.

— Oui, madame Simons. Je sais que pour le moment vous ne vous en rendez pas compte, mais croyez-moi. Je travaille dans ce service depuis cinq ans et j’en ai vu des femmes souffrant, comme vous d’un cancer du sein. Certaines sont décédées, d’autres ont subi une double ablation, parfois un peu plus… dans votre malheur, vous avez eu de la chance. Le professeur Duncan a dit qu’il avait retiré tous les tissus malades. Vous êtes guérie, c’est énorme vous ne trouvez pas ?

Sans doute. Abigaël pourtant avait du mal à être reconnaissance. Dans la bataille qu’elle avait livrée contre la maladie, elle avait bien trop perdu.  À quoi serait-il de vivre alors qu’il ne lui restait plus rien ?

—  Allez, madame Simons, fit l’infirmière en ne se départissant pas de son sourire. Donnez-vous un peu de temps et vous verrez. Et puis, avec une reconstruction mammaire, vous retrouverez votre poitrine d’avant.

— J’en doute, commenta Abigaël qui, décidément, ne voulait faire aucun effort.

Son interlocutrice la dévisagea un bref moment en silence, avant de ramasser le gobelet posé sur le plateau et de le mettre dans la poubelle.

— Vous rentrez dans votre famille pour Noël ?

L’œillade féroce qu’elle reçut en retour la fit regretter cette question, pourtant anodine.

— Non, claqua Abigaël avant de tourner son regard vers la fenêtre de sa chambre, signifiant ainsi qu’elle n’avait plus envie de discuter.

L’infirmière s’éclipsa sans demander son reste. Après son départ, Abigaël se leva une nouvelle fois du lit et s’approcha de la fenêtre. Il neigeait sur New York. En d’autres circonstances, elle aurait trouvé cela très beau. Les flocons, mais aussi les décorations et les chants populaires. Noël à New York a toujours eu quelque chose de magique pour elle.

Avant. Cette année, tout était différent. Elle ne voyait que le froid, la neige sale, les trottoirs glissants… pouvait-elle en vouloir à ses parents de s’être réfugiés sous le soleil de Floride ? Non, évidemment. D’autant qu’ils lui avaient demandé de venir les y rejoindre. Sa maman tenait à s’occuper d’elle pendant sa convalescence. Elle avait refusé. Son cœur était brisé pour bien des raisons et sa mère malheureusement, ne pourrait rien faire pour le réparer.

Les larmes continuèrent de rouler silencieusement sur ses joues et dans son cou ; elle ne fit aucun effort pour les retenir ou les essuyer. L’an dernier, à la même période, Michael l’avait demandé en mariage, et elle avait accepté. Il avait fait de ce jour l’un des plus beaux de sa vie. Et puis…

Et puis la boule suspecte, les examens, le verdict. Michael avait paru tenir le coup. Nous surmonterons cela ensemble Aby. Nous y arriverons. Il semblait être sûr de lui et leur amour alors, elle y avait cru. Seulement, après quelques semaines, la maladie les avait fragilisés tous les deux. Les premières opérations et les séances de rayons l’avaient affecté elle, mais lui aussi mettait un genou à terre. Elle l’entendait pleurer la nuit. Elle avait remarqué que la lumière dans ses yeux s’éteignait chaque jour un peu plus. Elle avait observé qu’il rentrait de plus en plus tard, parfois saoul, et partait très tôt. Le week-end, il se faisait discret, arguant d’une tonne de travail pour ne pas se trouver longtemps en sa présence. Oh bien sûr, il ne la rejetait pas en bloc. Il l’accompagnait à ses rendez-vous médicaux, il l’aidait lorsqu’elle vomissait ou se sentait mal ; même quand elle pleurait la perte de ses cheveux, son ras-le-bol et sa souffrance. Il lui tenait la main et tentait de lui insuffler courage et optimisme, mais comment donner aux autres ce qu’on n’a pas soi-même ? Michael n’avait plus ni l’un ni l’autre, ses mots sonnaient creux. Ses encouragements tombaient dramatiquement à plat.

Il avait dû se sentir mal le jour où il lui avait avoué qu’il ne supportait pas le choc. Vraiment, vraiment très mal, parce qu’il était rentré plus ivre que d’habitude, la veste sur l’épaule, la chemise défaite, la cravate dénouée… il lui avait confié qu’il n’y arrivait plus.

— Et moi alors ? s’était-elle exclamée. C’est quand même moi qui ai ce putain de cancer ! Qu’est-ce que je devrais dire.

— Je sais Aby, et si je le pouvais, je prendrais volontiers ta place… mais tout ça… je n’en peux plus. C’est trop difficile.

Elle n’en avait pas cru ses oreilles. Merde ! Elle ne lui demandait pourtant pas grand-chose ! Juste une présence, un soutien, et son amour. Visiblement, c’était trop.

Quelques jours après ce premier aveu, il était rentré, cette fois-ci avec du rouge à lèvres sur son col de chemise. Aby s’était mordu la lèvre pour ne pas pleurer, plus encore, pour ne pas l’insulter et le ficher à la porte. Elle l’aimait toujours, elle ; et Dieu sait qu’elle avait besoin de lui. C’était lui qui avait décidé – plutôt, la fuite. Il s’était servi de ce prétexte pour se confondre en excuse, faire sa valise et partir de chez eux.

— Je ne te quitte pas, lui avait-il assuré, je prends juste un peu de recul. Je suis incapable de t’aider en ce moment, Aby, il faut que d’abord que j’en trouve la force.

— En sautant toutes les nanas de ton travail ? lui avait-elle répliqué, furieuse et plus malheureuse que jamais. Je suis en train de crever et toi, tu ne trouves pas mieux que me tourner le dos et t’envoyer en l’air au bureau ? N’as-tu pas honte de toi ?

Si, évidemment. Elle avait lu la culpabilité au fond de ses yeux. Pour autant, cela ne l’avait pas retenu de lui murmurer un ultime désolé avant de franchir le seuil de leur appartement et de l’abandonner à son sort.

Elle en voulait à la vie de lui avoir donné cette foutue maladie, et plus encore à Michael d’avoir fui. Ne devaient-ils pas se marier ?

Durement éprouvée par les souvenirs, Abigaël se laissa tomber le long du mur de sa chambre d’hôpital et sanglota comme une petite fille éperdue. Jamais elle ne pardonnerait sa lâcheté.

Jamais.

2.

— Cette fois c’est le grand jour ?

Abigaël considéra sa valise sur son lit. Elle quittait l’hôpital et rentrait chez elle.

— Oui, marmonna-t-elle, toujours aussi peu encline à faire la conversation et à sourire.

— Quelqu’un vient vous chercher ?

Elle avait refusé l’offre de ses parents qui s’étaient proposés à faire le déplacement en avion juste pour la conduire chez elle. En revanche, elle avait accepté l’aide de Suzy, son amie de toujours. Elle, elle avait été là dans les moments les plus difficiles. C’était la seule personne sur qui elle avait l’impression de vraiment pouvoir compter.

— Mon amie ne va pas tarder…

— Ah bien, très bien.

L’infirmière lui lança un sourire qui la laissa de marbre.

— Je vous souhaite un bon retour Madame Simons, et un joyeux noël.

Sans prendre la peine de lui répondre, Abigaël la regarda se replier vers la sortie. Joyeux Noël ? Et puis quoi encore ?

Elle attendit la visite de contrôle du professeur Duncan, visiblement ravi de son travail. Elle l’entendit la féliciter pour son courage et lui assurer que les tissus atteints avaient tous été retirés que l’ablation préventive de son sein gauche avait coupé la tête à son cancer. Vos derniers examens montrent que vous êtes guérie. C’est un joli cadeau de Noël, n’est-ce pas ? Là non plus elle n’avait pas pris la peine de répondre. Elle se demandait si c’était elle ou les gens avaient un sérieux problème. Comment pouvaient-ils tous sourire et lui souhaiter de belles fêtes alors que son cœur était brisé et son corps mutilé ? Ne se rendaient-ils donc pas compte de leur bêtise ? Certes, elle respirait encore, mais elle n’était plus rien ni personne. Ce n’était pas elle qui avait gagné la partie comme l’avait prétendu le professeur Duncan, c’était le cancer. Il avait tué son couple et l’avait anéantie, elle.

— Toc, toc ?

Perdue dans ses pensées, Abigaël n’avait pas fait attention à l’arrivée de Suzy. Son amie, emmitouflée dans une doudoune turquoise qui mettait en valeur le bleu de ses yeux et l’auburn de ses magnifiques cheveux, s’approcha d’elle et la serra dans ses bras.

— Comment tu vas ma belle ?

— Pas aussi bien que j’aimerais, répondit Abigaël en acceptant difficilement son étreinte.

— Ah bon ? Pourquoi ? C’est le grand jour pourtant ! Tu fiches enfin le camp d’ici ! Tu retrouves ta vie, ça se fête !

— Ma vie ? Ne me fais pas rire.

Le sourire de Suzy tomba. Elle savait Abigaël pleine d’amertume et de colère, mais elle avait espéré que les choses changeraient une fois rassurée sur son état de santé. Hélas, il en était tout autre. Elle faisait la tête comme si le professeur Duncan lui avait annoncé que tout ce qu’elle avait enduré jusque-là n’avait servi à rien.

— Allez Aby, un petit sourire ! Mince quoi ! Regarde d’où tu viens ! Tu as franchi tous les obstacles et tu t’en es sortie haut la main !

Dans un geste brutal, Abigaël retira sa chemise de nuit et révéla le pansement qui entourait sa poitrine, vallonné d’un seul côté.

— Tu trouves que c’est haut la main ? claqua-t-elle avec cynisme. Je ne ressemble plus à rien !

— Si, à une femme qui a eu un cancer du sein et qui a fait ce qu’il fallait pour le soigner. Tu es une guerrière, Aby, je t’admire.

— Arrête tes conneries ! Je ne suis ni l’une ni l’autre ! Je suis… je suis un monstre de foire !

— Hey ! Tu veux bien  cesser de dire n’importe quoi ? s’emporta Suzy en la secouant par les épaules. Merde, mais pourquoi tu te fais du mal à ce point ?

Les yeux noyés, Abigaël se détourna vers la fenêtre.

—  Qui m’aimera maintenant ?

Avec beaucoup de tendresse, Suzy lui caressa la joue, la forçant ainsi à revenir vers elle.

— Ne t’inquiète pas pour ça, d’accord ?

— Survivre à un cancer pour se retrouver seule, quel intérêt, tu peux me dire ?

— Tu n’es pas seule, nous sommes tous là.

— Ah ouais ? Je ne vois personne, moi !

— Tu regardes très mal, ma chérie. Tes parents ont été là tout le long, et ta sœur aussi…

— Tu parles ! Les premiers sont en Floride, la seconde, en Californie. On ne peut pas dire qu’ils aient été très présents.

— Tu es de mauvaise foi, Aby, la gronda Suzy. Ils t’ont tous tendu la main à de nombreuses reprises. Emma est venue de Los Angeles plusieurs fois pour être à tes côtés, et tes parents, n’en parlons pas. C’est toi qui n’as pas voulu d’eux, toi qui les as tous repoussés… depuis le départ de Michael, tu as rejeté tout le monde ; c’est d’ailleurs un miracle que tu aies accepté ma présence.

— Tu es ma meilleure amie…

— Ils sont ta famille, et tous autant qu’ils sont, ils désiraient être là pour toi.

Abigaël haussa les épaules.

— Vrai ou faux ?

— Pardon ?

— Ai-je raison quand je dis que c’est toi qui n’as pas voulu d’eux non l’inverse ?

— Je suis certaine que cela les a bien arrangés que je leur dise à tous de rester où ils étaient.

— Je suis convaincue du contraire. Ta maman s’est fait un sang d’encre et ta sœur aussi. Elles étaient loin, c’est exact, mais l’une comme l’autre tenait à te soutenir. Tu ne les as pas laissé faire, ou si peu que cela est revenu au même.

Abigaël ferma les yeux une fraction de seconde. Son amie disait vrai. Seulement, après le départ de Michael, elle avait eu si mal et si honte qu’elle n’avait eu envie de voir personne. Elle était demeurée des jours entiers à espérer son retour. Il ne la quittait pas, c’est ce qu’il lui avait dit. Hélas, les jours étaient passés sans qu’il ait donné signe de vie. Après deux mois, elle avait compris le message et s’était encore plus repliée sur elle-même. Suzy avait raison, c’était un miracle qu’elle soit là, dans cette chambre avec elle. Elle était la seule qu’elle avait autorisée à vraiment rester dans sa vie.

— Maintenant que je suis mutilée, j’irai encore moins vers eux, lâcha-t-elle sèchement. Je ferai pleurer maman et j’effraierai mes neveux.

Suzy préféra ne pas relever.

— Tu t’habilles et nous y nous mettons en route ?

Abigaël opina. Elle attrapa les vêtements posés à côté de son sac de voyage et disparut dans la salle de bains. Cette fois, elle ne résista pas à l’envie de se regarder dans le miroir. Ses lèvres tremblèrent ; prenant une profonde inspiration, elle effleura le pansement qui ne cachait rien d’autre qu’une cicatrice, puis son sein droit. Et maintenant ? se demanda-t-elle, que ferait-elle ? Que deviendrait-elle ? Qui l’aimerait ainsi amochée ? Sa main se figea tandis qu’elle palpait son sein, à la recherche d’une autre boule. Et si lui aussi lui était retiré ? Malgré ses efforts, elle ne put retenir le cri d’angoisse ni le sanglot.

— Aby ?

À la porte de la salle de bain, Suzy toquait avec inquiétude. Puisque son amie ne répondait pas, elle se décida à entrer. Elle la découvrit, à genoux par terre, en larme. Suzy se précipita à ses côtés.

— Que se passe-t-il ?

Abigaël secoua la tête.

— Aby, parle-moi, je t’en prie ! Est-ce qu’il y a problème ? Tu t’es fait mal ? Tu as besoin que j’appelle quelqu’un ?

Les sanglots d’Abigaël redoublèrent, terrifiant Suzy pour de bon. Mais alors qu’elle s’apprêtait à donner l’alerte, elle la retint par le bras.

— Je n’ai rien, articula-t-elle péniblement. C’est juste… Mon Dieu, mais que vais-je devenir maintenant ?

Comprenant aussitôt à quoi elle faisait allusion, Suzy tenta de la rassurer. Elle eut cependant du mal à trouver les mots qui conviendraient ; comment le pourrait-elle ? Elle n’avait pas eu de cancer du sein, elle. Elle n’avait pas eu à subir de mastectomie. Elle ne pouvait pas se figurer la souffrance et les inquiétudes d’Abigaël.

— Tu n’es pas la seule femme à qui cela est arrivé, dit-elle maladroitement ; et toutes les autres ont continué à vivre. Et puis n’oublie pas la reconstruction mammaire, Aby. Ton apparence actuelle est provisoire.

Au travers de ses larmes, Abigaël vit le sourire que lui adressait son amie. Si les paroles de Suzy ne la réconfortaient pas vraiment, elle était touchée par son soutien inconditionnel. Si elle n’avait pas été là, et puisqu’elle avait rejeté ses parents, elle n’aurait eu personne pour tenter d’adoucir sa peine. Au prix d’un gros effort, elle sécha ses yeux et tenta de lui rendre son sourire.

— J’ignore ce que je ferais sans toi, Suzy.

— Oh, la même chose, répliqua cette dernière, tu pleurerais un bon coup et puis, tu relèverais la tête et irais de l’avant.

— Cette fois, je ne sais pas. J’en ai tellement bavé.

— C’est derrière toi, Aby. Tu as survécu à la maladie et tu es encore jeune, tu as toute la vie devant toi.

À quarante-deux ans, sans mari ni enfant, avec une demi-poitrine, Abigaël n’avait pas cette impression. Elle se garda cependant de faire la moindre réflexion. Il valait mieux qu’elle soit seule pour broyer du noir.

— Tu devrais envisager de descendre en Floride pour les fêtes, ou d’aller en Californie. Emma serait super contente.

— Non, je n’en ai pas envie.

— Tu restes chez toi ? Ce n’est vraiment pas l’idée du siècle.

— Je ne sais pas.

Suzy n’insista pas. Au premier mouvement qu’Abigaël fit pour se redresser, elle l’imita et la regarda enfiler péniblement sous-pull et pull. Elle mit ensuite un pantalon et retourna dans la chambre pour mettre ses chaussures.

— Il faut encore que tu passes par le service administratif ?

— Oui, mais ça devrait aller vite.

D’autorité, Suzy empoigna le sac de son amie et la précéda dans le couloir de l’hôpital. Abigaël balaya une dernière fois la pièce du regard puis elle la suivit.

3.

Lorsqu’elle se trouva au pied de son immeuble, elle fut envahie par toutes sortes d’émotions ; elle était à la fois heureuse et soulagée d’être enfin chez elle, et terrifiée à l’idée de ce qu’elle allait devoir affronter. Ce n’était pas le cancer, mais en être passée par là, et avoir en plus dû endurer le départ de Michael, l’avait changé profondément ; elle était fatiguée, mais aussi furieuse contre tout et tout le monde.

— Bonjour madame Simons, fit Sam, le portier, en lui ouvrant la porte.

Elle lui répondit d’un vague sourire, mais lorsqu’elle eut la sensation que son regard descendait sur sa poitrine, pourtant dissimulée sous plusieurs couches de vêtements, elle se raidit.

— Vous avez besoin d’aide ?

— C’est bon, lui dit-elle un peu sèchement, j’ai tout ce qu’il me faut.

Elle se dirigea vers l’ascenseur et le devança pour appuyer sur le bouton.

— Ah tenez, j’ai tout votre courrier !

Une pile nouée par une corde attendait sagement dans un coin. Ce fut Suzy qui la prit.

Rentrer dans son appartement lui fit l’effet d’une claque. Tout était calme et silencieux.

— On dirait que quelqu’un est mort, claqua-t-elle sarcastique.

— Arrête un peu, tu veux ? la tança Suzy.

Elle posa le sac sur un canapé et le courrier sur la petite table de l’entrée.

— Oh tu as vu ? Tu as un truc à gratter pour gagner un voyage à Hawaï.

— Poubelle !

—Mais non, imagine que tu gagnes ! C’est peut-être ton jour de chance, et cela te ferait le plus grand bien.

Le regard noir qu’elle reçut en réponse ne découragea pas Suzy.

— Tu ne veux pas gratter ? l’incita-t-elle en lui agitant le prospectus sous le nez. Il est écrit « et si vous commenciez à y croire ? » plutôt évocateur tu ne trouves pas ?

— Poubelle, Suzy !

Suzy ne l’écouta pas et gratta. Son sourire tomba.

— Flûte c’est perdu.

— Sans blague.

Vous n’irez pas à Hawaï, mais n’arrêtez pas de rêver et croyez en votre étoile, elle saura vous guider, c’est mystérieux tu ne trouves pas ? J’adore.

— C’est de la merde !

— Bon ok, je jette… n’arrêtez pas de rêver et suivez votre étoile, elle saura vous guider, je crois que je vais me la noter celle-là.

— Merci pour tout, Suzy, je t’appelle d’accord ?

Suzy écarquilla les yeux.

— Tu me mets à la porte ?

— En quelque sorte, mais je te téléphone, promis.

Les deux femmes échangèrent un regard, puis Suzy se replia vers la sortie sans insister.

 

 

Seule dans son appartement, Abigaël se laissa tomber sur son canapé tout à côté de son sac de voyage. Elle n’avait pas le cœur à ranger ses affaires ; à vrai dire, elle n’avait de motivation pour pas grand-chose. Les fringues pouvaient attendre, le courrier aussi. Son regard tomba machinalement sur le prospectus que Suzy avait posé négligemment sur l’accoudoir du canapé. Un rictus lourd d’ironie s’étira sur ses lèvres tandis qu’elle le relut : vous n’irez pas à Hawaï, mais n’arrêtez pas de rêver et suivez votre étoile, elle saura vous guider.  Il y avait un moment qu’elle avait arrêté de rêver, précisément à l’instant où Michael avait franchi le seuil de cet appartement avec ses valises et son regard de chien battu. Il lui avait coupé les ailes, lui avait donné envie de renoncer à se battre ; n’était-ce la volonté et la détermination de Suzy, elle n’aurait pas accepté de se faire charcuter sur une table d’opération. Elle en aurait fini, d’une manière ou d’une autre.

Refoulant de nouvelles larmes qui montaient à ses yeux, Abigaël se pelotonna dans le canapé et ferma les yeux. Elle ne voulait pas ressasser mais c’était plus fort qu’elle ; toutes ces épreuves l’avaient profondément traumatisée. Lorsque son téléphone vibra, elle s’en empara mais ne décrocha pas. C’était sa mère qui cherchait à prendre des nouvelles. Abigaël lui enverrait un texto un peu plus tard pour lui expliquer qu’elle était bien rentrée et que tout allait bien. Personne ne serait dupe évidemment, mais parler était au-dessus de ses forces. Elle se sentait bien trop mal et surtout, elle avait honte. Tellement honte ! Honte d’avoir été malade, et de n’avoir plus qu’un sein ; honte surtout d’avoir été abandonnée par son fiancé. Elle savait à quel point ils aimaient Michael et étaient forcément déçus de la tournure des événements. Mais était-ce sa faute ? Son père comme sa mère lui avaient assurée que non, mais elle ne les croyait pas. Même si être malade n’était pas quelque chose qu’elle aurait pu préméditer, ils lui en voulaient certainement de n’avoir pas su le garder. Si c’était sa mère qui avait eu à affronter un cancer, son père serait resté auprès d’elle en toutes circonstances.

Emma aussi appela, mais ne rencontra pas davantage de succès. Suzy lui envoya un texto auquel elle ne répondit pas. Elle ne voulait échanger avec personne. Elle voulait être seule, loin d’eux. Loin de tout le monde. Nouveau bip annonçant l’arrivée d’un autre texto de Suzy. Abigaël soupira, hésita entre couper son téléphone ou lui répondre, histoire qu’elle lui fiche enfin la paix.

Comment va ?

On fait aller, sans plus.

Repose-toi un peu, tu en as besoin.

Je sais, j’en avais l’intention.

Un silence puis,

Je suis heureuse que tu sois en vie, Aby. Et je ne suis pas la seule dans ce cas. Nous t’aimons tous ma chérie, n’en doute jamais.

Je le sais…

Vraiment ?

 Je suis crevée Suzy, je vais dormir un peu.

Bonne idée… Aby ? Tu vas trouver ça idiot mais ce message de pub trotte dans ma tête depuis que je l’ai lu. Et si c’était un signe ?

Un signe pour quoi ?

Pour que tu fasses quelque chose dont tu as toujours rêvé.

Je ne rêve plus, Suzy. J’ai foutu ce prospectus à la benne ; il n’y a que les idiots qui croient en ce genre de choses.

Alors je suis idiote…. 😊 J’ai envie d’y croire moi, pour toi.

Tu as mieux à faire, non ?

Franchement ? Non. La colère et la douleur t’aveuglent ma puce, mais quand tu y verras un peu plus clair, tu te rendras compte que tu as de la chance et tu te rappelleras que la vie est précieuse et qu’il ne faut pas regarder en arrière mais en avant. Tu avais des rêves, tu peux encore les réaliser.

Abigaël hésita entre éteindre complètement son téléphone ou mettre un terme explicite à cette conversation qui l’agaçait plus qu’autre chose.

Merci pour la leçon de morale, Suzy. Je sais que tu es psy et que c’est sans doute une déformation professionnelle, mais je n’ai pas besoin de tes conseils. Je veux juste que tout le monde me foute la paix.

Ok message reçu… mais n’oublie pas que nous sommes là pour toi.

Abigaël fut assez épatée par la réaction de son amie. A sa place, elle se serait montrée brutale et l’aurait envoyée paître. Suzy, non. Elle gardait sa gentillesse et sa bienveillance malgré les mots blessants qu’elle venait de recevoir. Certes, elle avait l’habitude des âmes blessées – psychologue était un métier où elle en voyait de toutes les couleurs, mais Abigaël était son amie, pas une patiente. Elle pouvait donc se sentir vexée de l’attitude de son amie. Abigaël savait que c’est exactement ce qu’elle aurait ressenti. Si les rôles avaient été inversés, elle aurait dit à Suzy de se débrouiller toute seule puisque visiblement, elle n’avait cure des mains qui se tendaient vers elle.

Etait-ce ce qu’elle voulait vraiment ? Se retrouver seule et n’avoir personne vers qui se tourner ni personne pour s’inquiéter d’elle ? Voulait-elle vraiment avoir la paix comme elle l’avait affirmé ?

Oui et non. Elle avait besoin de se retrouver face à elle-même, de faire le point sur sa situation, de prendre du recul aussi et d’affronter ce nouveau corps. Mais il était bon tout de même se savoir qu’il y avait des gens qui étaient prêts à l’aider, pour peu qu’elle le leur demandât. Elle n’en ferait probablement rien, mais le simple fait de savoir qu’ils étaient là, suffisait à lui mettre un peu de baume au cœur.

Après un moment de réflexion, Abigaël saisit son téléphone.

Merci pour tout, Suzy.

Elle n’en écrivit pas davantage et n’attendit pas de réponse. Son amie la connaissait suffisamment pour savoir que c’était-là sa façon de la remercier mais surtout, de s’excuser de son comportement. Après cela, elle éteignit son téléphone et se rendit dans sa chambre. Elle s’allongea toute habillée sur son lit et chercha désespérément le sommeil.

Il ne vint pas évidemment, trop de choses se bousculaient dans sa tête pour qu’elle put se sentir suffisamment apaisée. Elle se redressa alors et s’assit dans son lit. Et maintenant ? Que devait-elle faire ? A la vérité, elle n’en avait aucune idée. Tout ce qu’elle souhaitait était se retrouver loin de New York et des souvenirs. Vous n’irez pas à Hawaï, mais n’arrêtez pas de rêver et suivez votre étoile, elle saura vous guider.

 

 

 

4 Comments

  1. Marie Kléber

    Un très bon début je trouve!
    Tu avais peut-être beaucoup de choses en tête ce mois-ci et pas assez de temps ni d’espace pour te mettre à fond dans cette histoire.
    En tous cas le sujet encore une fois prend aux tripes.
    Je suis de l’avis de Lucy, il y a peut-être quelque chose à faire du côté des rêves…

  2. Agnès

    Comme d’habitude, très vite prise par l’histoire!
    Quand l’inspiration n’y est pas… Certainement trop de choses en tête…
    Je ne doute pas que vous trouverez la suite, qui sera autant prenante que le début !
    Bon courage

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