Bande-annonce

PREMIER CHAPITRE

Le bruit des vagues la tira de son sommeil. Elle tendit le bras, attrapa son téléphone et coupa le réveil. Attirée par la lumière des notifications, elle cliqua dessus et découvrit un nouveau commentaire sur le chapitre qu’elle avait posté la veille : De besoindelire à OceaneRose : encore touchée !

Chère Océane, je viens de terminer le chapitre 12 et je dois encore une fois vous dire waouh ! J’ai tout simplement adoré. Pristia est juste topissime ! Quelle imagination vous avez ! Et quelle plume ! C’est vraiment un régal que de vous lire. Chaque semaine j’attends la suite avec impatience. Quelquefois je suis même frustrée. Avez-vous déjà pensé à proposer Maudite Succube à une maison d’édition ? Je suis persuadée qu’ils vous le prendraient tellement l’histoire est passionnante.

En tous cas une chose est sûre, je serais la première à courir acheter vos livres. Je crois d’ailleurs que je ne serais pas la seule.

Vivement mardi prochain. Merci encore à vous et continuez surtout, vous êtes très talentueuse.

Ce commentaire positif qui la cueillait au réveil, lui donna immédiatement le sourire. Malia s’attacha à remercier besoindelire pour ses encouragements, puis elle repoussa sa couette. L’aube n’était pas levée, mais déjà, elle se sentait pleine d’énergie, prête comme chaque matin, à conquérir le monde.

Dans un geste automatique, elle attrapa les béquilles au pied de son lit et se redressa.

Comme tous les jours, elle commença par la salle de bain avant de préparer son petit-déjeuner et de le savourer tranquillement, en peignoir, son portable à la main. Il y avait d’autres commentaires sur Maudite Succube et une question qui revenait en boucle : avez-vous pensé à proposer Maudite Succube à une maison d’édition ? Ils étaient nombreux à l’inciter à envoyer ses manuscrits. Quelquefois, elle leur répondait en une ou deux lignes, la plupart du temps, elle se limitait à une émoticône un smiley ou un cœur.

Que pouvait-elle leur dire de plus ? Qu’elle avait essayé ? Qu’être publiée était son rêve secret, mais que jusque-là, toutes les tentatives s’étaient soldées par un échec. En tant qu’Océane Rose, les portes s’ouvraient en grand pour elle ; en tant que Malia Ndongo, femme noire unijambiste de 33 ans, elles étaient verrouillées. Elle aurait peut-être trouvé preneur si elle avait écrit un témoignage sur le handicap ; pour de la fantasy grand public en revanche, il y avait peu de chance. Les éditeurs qu’elle avait rencontrés ne le lui avaient pas dit clairement, mais quelques-uns – les plus honnêtes – avaient laissé entendre que son apparence pourrait rebuter ou même, faire peur. Malia s’en était offusquée au début puis elle s’était résignée. Elle se battait sur suffisamment de fronts comme ça, pour ne pas avoir besoin d’en rajouter un autre. Et puis, Océane Rose connaissait malgré tout son quart d’heure de gloire. Les millions de vues sur la plateforme où elle sévissait étaient déjà une récompense. Probablement la plus belle.

Malia termina son petit-déjeuner puis se prépara. Comme tous les mardis, elle avait rendez-vous dans l’espace coworking, à deux arrêts de bus de chez elle, avec Carole, sa coach sportive, son associée et amie. Elle choisit son pull en laine turquoise, l’un de ses préférés, une chaussette « papillon » pour son moignon, un pantalon noir assez ample pour dissimuler sa prothèse. Elle n’en avait pas honte, depuis quatre ans maintenant, elle la considérait comme un prolongement de son corps, elle voulait juste éviter les regards et les remarques maladroites, parfois brutaux, des passants qu’elle croiserait en chemin.

Elle s’occupa ensuite de Rubis, son chartreux au pelage doré qu’elle avait transformé en chat parlant dans Maudite Succube. Pendant qu’il se restaurait, elle effectua les mouvements de fitness que lui avait enseignés Carole puis elle s’assit en tailleur, le dos bien droit et ferma les yeux un moment. À l’image des étirements, la méditation était un rituel matinal auquel elle ne dérogeait jamais. Après chaque séance, elle se sentait armée pour la journée.

Quand Rubis vint chercher son câlin en se frottant contre sa hanche, elle ne se montra pas avare. Avec ses amies, il était tout ce qui, de près ou de loin, constituait sa famille.

— Prêt pour de nouvelles aventures mon gros ? Je ne te garantis pas qu’elles seront aussi excitantes que celles de ton double dans Maudite Succube ; mais j’imagine que ça te convient bien ainsi.

Comme s’il avait compris, Rubis ronronna, la faisant pouffer.

—  On va dire que tu approuves… Amuse-toi bien en tous les cas.

Après s’être habillée, Malia se dirigea vers son meuble à chaussures. Elle, qui n’avait jamais éprouvé de plaisir particulier à s’en acheter jusque-là, s’en était fait une passion depuis son accident. Les étagères étaient pleines à craquer de bottes, de tennis et de baskets multicolores. Elle opta pour ses préférées : des bottines à bout pointu.

— Rubis, cette fois, j’y vais !

Occupé à jouer avec un fil de laine accroché à son arbre à chat, Rubis ne lui accorda aucune attention. Malia leva les yeux au ciel avant d’attraper le sac à dos qui contenait son ordinateur, et de sortir de chez elle.

Habitant le rez-de-chaussée, elle ne mit que quelques secondes avant de se retrouver dehors, le nez au soleil. Machinalement, elle fit descendre ses lunettes et se rendit, d’une démarche légèrement boiteuse, à l’arrêt de bus. Quelques passagers attendaient déjà, la tête baissée sur leur téléphone portable. Malia se plut à imaginer que parmi eux, certains étaient inscrits sur la plateforme d’écriture plumesinspirées et lisaient les aventures de Pristia, chasseuse de prime et succube révoltée évoluant à Las Vegas.

Quand le chauffeur s’immobilisa, elle monta et trouva une place assise. Un homme debout, accroché à la barre, la dévisagea et lui sourit, mais à la seconde où il repéra le bout de métal sous son pantalon, se détourna. Malia haussa mentalement les épaules. Cela lui arrivait tout le temps, en particulier lorsqu’elle sortait avec ses amies. Attirés par son beau visage, des inconnus l’abordaient pour lui payer un verre ou l’inviter à danser, mais dès qu’ils remarquaient sa prothèse, ils avaient tous le même mouvement de recul. Certains avaient peur, d’autres se sentaient totalement dépassés, d’autres étaient rebutés. Au début, la jeune femme avait tenté de les rassurer, de leur expliquer qu’elle pouvait parfaitement boire ou danser. Peu, très peu, s’étaient laissé convaincre. Ils la trouvaient magnifique jusqu’à la taille, après, c’était une autre histoire. Même si ce comportement la blessait encore par moment, Malia s’était résignée. Tant pis si les hommes la fuyaient. De toute manière, elle n’avait pas besoin d’eux pour être heureuse. Elle avait déjà le plus important : elle pouvait se déplacer et mener une existence presque comme tout le monde, avait des amies, et une petite société. Et puis, elle était Océane Rose, l’une des romancières phare du site plumesinspirées. Les aventures de Pristia – son héroïne mi-femme mi-succube, totalisaient près d’un million deux cent mille vues, quelque cinq cent mille like et pas moins de cent douze mille commentaires. Ses textes étaient parmi les mieux classés de toute la plateforme. Chaque jour, des inconnus lui rappelaient à quel point elle était géniale.

Avait-elle besoin de plus ? Possible, mais elle refusait de s’apitoyer pour autant. Elle ne l’avait pas fait quand les médecins lui avaient appris qu’ils avaient dû lui couper une jambe, elle n’allait pas commencer aujourd’hui.

 

Arrivée la première à l’espace de coworking, Malia s’installa à un bureau, alluma son ordinateur portable et se servit un café. En attendant Carole, elle écrivit la suite des aventures de Pristia, en prise avec un cambrioleur particulièrement futé.

— Salut ma grande !

Si Malia s’était apprêtée pour ressembler à une cheffe d’entreprise, ce n’était pas le cas de Carole. Vêtue d’un jogging bleu ciel et de baskets blanches, elle donnait plus l’impression de se rendre à la salle de sport qu’à un rendez-vous d’affaires.

Carole sortit de son sac son ordinateur ainsi qu’une bouteille de jus d’orange.

— Les commandes de la semaine passée sont très encourageantes. La tendance est franchement au fluo.

Voilà ce que Malia aimait le plus chez son associée. Malgré les apparences, elle prenait au sérieux chacune de ses activités. Que ce soit en tant que coach sportive ou comme e-commerçante, Carole s’impliquait à deux cents pour cent.

— Il va falloir revoir le catalogue.

— Oui… j’ai commencé à plancher là-dessus. Les modèles à rayures sont en perte de vitesse. Les chaussettes avec des têtes de mort mexicaines, pleines de couleurs vives, ont en revanche le vent en poupe. Tout comme celles bariolées…

— … et les fluo, compléta Malia.

— C’est ça.

— Et les accessoires pour customiser les prothèses ?

— Ils cartonnent. Rien à dire de ce côté-ci.

Malia sourit, ravie de ce qu’elle entendait. Maudite Succube et So Socksy, la petite boutique en ligne qu’elle avait ouverte avec Carole, étaient ses deux bébés. Les voir prendre forme, se développer et séduire toujours plus de monde était pour elle une vraie victoire. Aucun de ces deux projets ne lui permettait de vivre, mais elle avec le secret espoir qu’un jour prochain, les choses seraient différentes. Elle n’aurait alors plus besoin des aides de l’État ou des associations ; elle pourrait enfin s’assumer, sans avoir de compte à rendre. Elle montrerait aux autres et surtout à celles et ceux en centre de rééducation, qu’être amputé n’était pas si dramatique. Une jambe ou un bras en moins n’empêchait ni d’avoir des rêves plein la tête ni de les réaliser.

— Le shooting pour les nouvelles chaussettes se fera jeudi.

Malia opina.

— Noté.

Si elle avait mis du temps à se sentir à l’aise devant l’objectif d’un appareil photo, à présent, elle adorait jouer les mannequins et représenter sa marque. Encore plus lorsque les séances se faisaient avec son amie Emmeline, une toute jeune amputée de l’avant-bras droit, pleine d’une force et d’une énergie incroyables.

Les deux femmes discutèrent ensuite comptabilité, charges et chiffre d’affaires puis, comme chaque mardi, elles se répartirent les tâches. Parce qu’elle savait manier les mots et qu’elle pouvait parler d’expérience, Malia aurait pour mission de rédiger toutes les nouvelles fiches produit ; elle s’occuperait aussi de gérer la communication de So Socksy sur les réseaux sociaux. Carole quant à elle, se rendrait en Bretagne pour négocier avec leur fabricant. Et toutes les deux se retrouveraient en fin de semaine pour un moment de détente bien mérité au Bol d’air, leur brasserie préférée.

Tellement concentrée, Malia ne remarqua pas l’homme qui la dévisageait avec une certaine insistance par-dessus l’écran de son ordinateur. C’est le sourire éloquent de Carole, à qui rien n’échappait, qui l’interpela.

—  Quoi ?

Carole lui fit un signe discret. Lorsqu’elle jeta un œil dans sa direction, son admirateur fit mine d’être absorbé par son travail, et baissa la tête.

— Il est plutôt beau mec, s’amusa Carole.

En réponse, elle esquissa un sourire gêné. À la première occasion, elle le regarda de nouveau.

— Tu devrais lui parler.

— Nous sommes ici pour bosser !

— On peut aussi faire des rencontres intéressantes… allez vas -y, je suis certaine qu’il n’attend que ça. Lui n’ose pas s’approcher à cause de moi.

— Je doute d’être son style.

— Alors pourquoi te dévorerait-il autant du regard ?

— Pour commencer, il ne me dévore pas, et puis… Enfin, tu sais. Il ne voit pas tout.

Les sous-entendus étaient suffisamment clairs pour Carole qui fronça les sourcils. Son amie était la femme la plus battante, la plus forte et déterminée qu’elle connaissait sauf dans deux domaines : les hommes et ses romans. Quand il en était question, elle devenait étonnamment vulnérable, fragile. Elle perdait beaucoup de sa confiance en elle. Si elle clamait haut et fort qu’elle se moquait du regard des autres, il était évident que ce n’était toujours pas le cas.

— Moi je crois que si, insista Carole.

Elle éteignit son ordinateur, et se leva promptement.

— On se téléphone.

— Mais non, arrête…

Trop tard. Carole, après un dernier sourire, sortit de l’espace coworking.

Il n’en fallut pas davantage pour que l’homme quitta sa place et vienne la rejoindre. Il affichait un air très décontracté, les mains dans les poches de son jean de marque.

— Salut, commença-t-il d’une voix très grave.

Malia feignit la surprise.

— Bonjour…

Son amie avait raison. Brun aux yeux bleus, il était vraiment mignon.

— Est-ce que je peux vous offrir un autre café ?

— Oui, s’enhardit Malia, vous pouvez.

Elle se leva pour se rendre en sa compagnie dans l’espace cafétéria. À l’instant où il la vit marcher, un voile traversa le beau regard azur. Malia tenta de faire comme si elle ne l’avait pas remarqué et continua de lui sourire.

— Je m’appelle Louis, et vous ?

— Malia.

— Enchanté Malia… Je suis infopreneur. Je vends des formations sur l’immobilier.

— Intéressant… Mon amie et moi avons lancé une boutique en ligne de produits pour personnes souffrant de handicap.

Nouveau regard voilé.

— Ah oui ?

— Des chaussettes principalement et de quoi customiser les prothèses.

— Et ça marche ?

— Figurez-vous que oui. Les amputés ont envie de faire une force de leur handicap. Ce genre de choses les y aident.

— Si vous le dites…

Il semblait de plus en plus mal à l’aise ; Malia le remarqua changea aussitôt de sujet.

— Et l’infoprenariat alors ? C’est un domaine qui a le vent en poupe, je crois, non ?

— Complètement !

Louis expliqua un peu son travail et les résultats qu’il dégageait, mais le malaise entre eux demeurait. Dévoré par la curiosité, Louis cherchait à deviner si elle était amputée, et d’où. Agacée, Malia lança :

— De la jambe gauche.

— Pardon ?

— Je n’ai plus de jambe gauche. Elle a été coupée juste au-dessus du genou.

Lentement, elle remonta son pantalon, découvrant ainsi sa bottine, et la prothèse en titane. Louis blêmit si rapidement que Malia, malgré elle, s’en amusa.

— Ne tombez pas dans les pommes, vous voulez ? Ce n’est pas grand-chose.

Il écarquilla les yeux.

— Vous plaisantez ? C’est horrible !

La situation ou bien elle ?

— On s’y habitue, observa-t-elle platement.

— C’est quand même dommage.

Il ne termina pas sa phrase, mais cette fois, Malia saisit l’allusion. Elle comprit que jamais plus Louis ne lui proposerait un café. S’il avait été séduit par sa première apparence, la réalité de ce qu’elle était l’avait finalement rebuté.

Dans un geste un peu rageur, Malia ramassa ses affaires.

— Merci pour le café, Louis, lança-t-elle. Je dois y aller.

Il ne tenta pas de l’en dissuader. Dans son dos, elle sentit tout le poids de son regard, la scrutant, cherchant peut-être à apercevoir encore une fois un bout de sa prothèse. Elle ne le vit pas, mais elle se le représenta parfaitement grimaçant de déconvenue.

 

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