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SANS MODERATION

Toucher le fond pour remonter...

Lucie ne conçoit pas la vie sans un verre d’alcool.

Malgré les avertissements de sa meilleure amie, elle boit plus que de raison à toute heure de la journée, et finit ses soirées dans les bras de n’importe qui. Mais Lucie s’en moque, elle est heureuse, désinhibée, et profite de la vie.

Ce que la jeune femme ignore, c’est qu’elle pensait l’alcool son allié ; il va se révéler son pire ennemi.

Traumatisée, blessée, en enfer, ouvrira-t-elle enfin les yeux sur sa dépendance ? Acceptera-t-elle sa condition de malade alcoolique ? Trouvera-t-elle en Grégory, un homme prêt à l’aider, un regain d’intérêt à la sobriété ?

Dans Sans modération, vous êtes invités à toucher le fond avec une jeune femme qui se voile la face, et à saisir avec elle la main qui lui est tendue. Résisterez-vous à ce roman sentimental ?

Avis de lectrices

Se que j'aime chez Maude Perrier c'est qu'on aborde toujours des sujets délicats. Dans ce livre nous faisons la connaissance de Lucie une jeune femme brillante, mais qui se voile la face fasse à son comportement. J'ai vraiment appréciez le combat de Lucie, à lire l'histoire on a presque l'impression de lire du vécue. Je ne vais pas vous en dire plus pour ne pas vous gâché la lecture. Mais je vous le recommande 😀
Aurélie
J’aime tout ce qu’écrit cette auteur , donc j’attends avec impatience le suivant ..... merci pour ces bons moments passés en votre compagnie
Zochetto
Comme d’habitude, une histoire qui vous prends aux tripes parce qu’elle peux arriver à l'un d'entre nous. J'adore les sujets traités par Maude. Ils le sont toujours avec brio, sincérité et sensualité. Bravo à l'auteure. Hâte de lire le prochain
Angélique
Lectrice Amazon

Un avant-goût du voyage que vous ferez

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Prix : 11,59 €

Lire un extrait

Chapitre premier

— Vous pourriez avancer vers le fond s’il vous plaît ? Il y a encore de la place.

Le dos collé à la porte du wagon, Lucie subit, impuissante, la marée humaine qui s’écrasa d’un coup sur elle.

— Pardon, s’excusa du bout des lèvres un adolescent en la regardant à peine, alors que son sac à dos venait de lui comprimer la poitrine.

Lucie lui tapota l’épaule pour l’obliger à la regarder. Il abaissa son énorme casque audio et la regarda, l’air bourru, mal réveillé.

— Si vous n’aviez pas eu la flemme de poser votre sac à terre, mes seins vous en auraient été plus que reconnaissants. Votre mousqueton a réduit en charpie mon téton droit !

Dans le wagon, il y eut des pouffements, des gloussements moqueurs, et quelques rires francs. Une flambée de chaleur empourpra les joues du jeune homme qui fit aussitôt glisser son sac entre ses jambes.

Arrivée à sa station, Lucie se fraya comme elle le put un chemin pour arriver sur le quai. Au passage, quelques voyageurs lui souhaitèrent une bonne journée, et un bon rétablissement, ce qui la fit sourire. Malgré l’épreuve du métro, qui aujourd’hui s’était apparentée à un parcours du combattant, sa bonne humeur était demeurée intacte.

Elle arriva à l’agence bancaire en chantonnant, et se dirigea vers son bureau, saluant au passage ses deux collègues déjà arrivés, Guillaume et Fatou, sa meilleure amie.

— Salut ma belle. SANS MODERATION

Fatou leva les yeux de son téléphone portable pour répondre à la bise de son amie.

Hello you !

— Je vais me faire un café, et je reviens tout de suite.

— Déjà ?

— Ben oui, et j’en ai bien besoin ! Quelle horreur le métro ce matin ! Tu es passée à travers toi, moi non, en plein pendant la panne de signalisation.

Sans attendre, Lucie se pressa pour aller poser ses affaires dans le bureau voisin, avant d’aller se chercher un café. Elle retourna ensuite à son bureau, et ouvrit le dernier tiroir. D’une main avide, elle saisit la flasque à moitié pleine, et dévissa le bouchon ; quelques gouttes d’un liquide ambré coulèrent dans son gobelet de plastique. Avec sa touillette, elle mélangea le breuvage, et but aussitôt une gorgée. De plaisir, ses yeux se fermèrent.

— Bon sang ce que ça fait du bien, exhala-t-elle à haute voix.

Elle savoura en toute quiétude la moitié de son café avant d’aller retrouver Fatou.

— C’est ce midi le pot de Guillaume ?

Les yeux rivés sur son gobelet de café, Fatou hocha la tête.

— Oui.

— Tu ne veux pas qu’on aille faire quelques courses en supplément ? Histoire d’être sûres qu’il y ait assez de ravitaillement ?

Cette fois-ci, son amie croisa les bras sur sa poitrine et se cala dans son fauteuil. Elle chercha le regard doré, pour le fixer sans complaisance.

— Par ravitaillement, je suppose que tu parles de bouteilles d’alcool ?

Lucie haussa les épaules.

— Alcool, petits fours, cotillons ! On va faire la fête non ?

— C’est juste un pot Lucie, ça ne va pas prendre toute l’après-midi. On boit un verre, on lui offre sa carte cadeau et chacun retourne bosser. On ne va pas danser ni boire jusqu’à plus soif. Nous avons tous des rendez-vous après, et nos objectifs mensuels sont loin d’être atteints. Je ne sais pas toi, mais moi je rame comme une dingue pour arriver à vendre un contrat d’assurance-vie ou un livret d’épargne en ce moment.

— Normal, c’est la crise. Faut être réalistes, les gens n’ont pas un rond à mettre de côté.

Fatou grinça des dents.

— Tu expliqueras ça à Stéphane lorsque tu l’auras en face de toi pendant ton éval’.

— Pff, fut tout ce que Lucie trouva à répondre avant de terminer rapidement ce qu’elle appelait pudiquement, un café amélioré. J’irai quand même chez Nicolas ce midi, deux pauvres bouteilles de mousseux, ça ne va vraiment pas le faire !

Son amie la considéra avec un mélange d’agacement et d’inquiétude, mais elle ne pipa mot.

Pour affronter son premier rendez-vous de la matinée, un nouveau client qui venait de changer de banque, Lucie se servit un second café amélioré. Ensuite, elle alla le chercher à l’accueil, un sourire éclatant sur les lèvres. Lorsqu’il la vit arriver, l’homme sauta sur ses pieds, et la détailla sans se cacher. Consciente qu’avec son mètre soixante-dix, son visage aux traits réguliers encadré par un dégradé de cheveux châtains, ses yeux dorés, et sa silhouette qu’un tailleur-pantalon très ajusté mettait en valeur, elle était à son avantage, Lucie le laissa faire en continuant de sourire.

— Monsieur Chômet ? Bienvenu chez Omega Banque. Bienvenu chez vous.

C’était le slogan de la banque, celui que devait entendre chaque nouveau client qui franchissait le seuil de l’une de ses agences. En bonne employée, Lucie s’attacha donc à tout faire pour qu’Armand Chômet se sente à l’aise au sein de la famille Omega.

— Si vous voulez bien me suivre jusqu’à mon bureau.

Couvant du regard ses longues jambes fuselées mises en évidence par ses hauts talons, ce dernier ne se fit pas prier.

— Souhaitez-vous un café ?

Il n’en avait pas franchement envie, mais rien que pour la voir le lui apporter, il opina.

— S’il vous plaît. Avec du sucre si vous avez.

— Je vous apporte ça.

Lucie l’abandonna juste le temps de sortir lui chercher son café, et de le lui apporter.

— Votre accueil est bien meilleur que celui des autres banques, observa alors Armand Chômet en ne la lâchant pas des yeux. D’ordinaire on vous propose un peu d’eau, et on vous reçoit dans un espace ouvert où la confidentialité n’est matérialisée que par un paravent…

Consciente de lui faire de l’effet, Lucie n’hésita pas à en jouer. S’il fallait user de son sourire et battre des cils pour lui faire ouvrir un compte ou souscrire un contrat d’assurance-vie, elle était toute disposée à le faire, sans l’ombre d’un scrupule.

— La banque Omega n’est pas une banque comme les autres. Elle a moins de clients, mais chacun d’entre eux est particulier. Nous nous faisons le devoir de les chouchouter au-delà de leurs espérances. C’est là notre différence. Vous n’êtes pas qu’un numéro de compte, ou de contrat.

— J’espère être bien plus que ça en effet. Je déteste n’être qu’un numéro observa son vis-à-vis, volontairement tendancieux.

Lucie se contenta de lui sourire de plus belle.

— Votre sourire est magnifique s’enhardit-il aussitôt.

Cette fois, Lucie eut un petit rire gêné.

— Je vous en remercie.

— Mon ancien conseiller était un type déprimé et déprimant. Comprenez que je trouve ce changement des plus sympathiques.

— Vous allez finir par me faire rougir, Monsieur Chômet, ce n’est pas très gentil.

— Pardonnez-moi, lui retourna-t-il, le regard charmeur. SANS MODERATION

Lucie le laissa encore un peu planer sur son petit nuage, puis, avec beaucoup de subtilité, elle entra dans le vif du sujet. Elle lui exposa les avantages d’une banque comme Omega, et lui présenta la gamme de produits qui, du moins le pensait-elle, pourrait l’intéresser.

— Si vous regardez les performances de nos contrats d’assurance-vie, surtout ceux avec l’option agressive, il n’y a pas photo je pense. Nous sommes parmi les plus performants du marché.

— En effet, reconnut Armand Chômet, les yeux braqués sur le comparatif qu’elle lui avait glissé sous le nez. Il resta un moment à l’étudier, puis il leva les yeux vers elle.

Son expression se fit amusée.

— Qui vous dit qu’un produit agressif me tenterait davantage qu’un produit sécuritaire ?

Il semblait vouloir jouer l’ambiguïté, peut-être pour la déstabiliser, mais Lucie ne perdit pas pied. Rompue à cet exercice depuis cinq ans, elle n’était pas aussi facilement impressionnable.

— Vous êtes à la tête d’une start-up très rentable, qui conçoit des applications pour téléphones et tablettes, et vous avez à peine trente ans si ma mémoire est bonne. Cela démontre de l’ambition, et de la prise de risques. De plus, votre portefeuille de titres est composé pour une grande partie de valeurs spéculatives. Et je ne parle ni de vos warrants ni de vos turbos. Vous êtes un investisseur agressif et vous êtes un preneur de risques.

Armand Chômet était impressionné, et ne manqua pas de le lui montrer.

— Bravo, vous avez fait correctement vos devoirs.

— Je fais toujours correctement mes devoirs, en particulier lorsque les sommes en jeu sont conséquentes confirma Lucie, pas peu fière d’elle.

— En quoi une assurance-vie à support en actions serait un plus pour moi ? J’ai déjà un gros portefeuille boursier.

— C’est vrai, mais il y a peu de valeurs étrangères. Un support axé sur une zone géographique en particulier, l’Asie, ou l’Afrique, peut-être même le Moyen-Orient, pourrait s’avérer très intéressant.

— J’en conviens. Ce sont des zones qui m’ont toujours fait de l’œil. Vous vous y connaissez dans ce domaine ?

Lucie secoua la tête sans se départir de son sourire commercial.

— Nous avons des gestionnaires spécialisés, les plus à même d’intervenir à votre place sur ses marchés. Je suis votre interlocutrice principale, mais je ne gère pas cette partie-là.

— Dommage… Enfin, tant que je n’ai de rapport qu’avec vous, et pas avec une dizaine d’autres services, cela me convient. Avez-vous une brochure ?

— Je peux vous donner bien plus qu’une brochure. Je peux vous ouvrir immédiatement une assurance-vie, et vous laisser le choix entre nos différentes formules. Lorsque vous aurez décidé, vous reviendrez me voir pour que nous finalisions l’ensemble. Je vais aussi vous sortir la convention de compte. Elle regroupe plusieurs prestations, dont la surveillance de votre compte courant, et un moyen de paiement à tarif privilégié. Elle vous permet aussi de cumuler des points échangeables contre des cadeaux.

— Des parapluies ou des tire-bouchons estampillés Omega ?

Lucie leva un sourcil un peu espiègle.

— C’est toujours pratique un tire-bouchon. On a toujours quelque chose à fêter non ? Ceci dit nos petits cadeaux sont un peu plus sympas que ça.

Son interlocuteur la considéra presque béatement.

— OK je suis convaincu. Je signe la convention et la carte avec les points. Et je réfléchis pour l’assurance-vie. On fait comme ça ?

— On fait comme ça.

Lorsqu’il se leva, Lucie l’imita et le reconduisit jusqu’à l’entrée de l’agence, où elle le remercia d’une poignée de main ferme. Armand Chômet garda sa main emprisonnée dans la sienne quelques brèves secondes supplémentaires, avant de disparaître dans la rue.

— Yesss, s’écria aussitôt la jeune femme en serrant le poing.

— Il a l’air cool celui-là, observa Béatrice, la chargée d’accueil. Et pas mal en plus.

— Il me mange déjà dans la main en tous les cas.

— J’ai vu ça…

Très satisfaite, Lucie retourna à son bureau, et prit la bouteille dans son tiroir pour se désaltérer. Un sentiment de complète euphorie et d’invincibilité l’enveloppa. Tout de suite ? Elle aurait pu convaincre n’importe qui de souscrire à un de ses contrats. Elle aurait pu en vendre deux peut-être trois à la même personne.

Malheureusement la réalité la rattrapa avec son client suivant. Contrairement à Armand Chômet, celui-ci n’avait que très peu d’argent devant lui. En découvrant le montant que la banque allait lui facturer pour son dépassement de découvert, il fondit en larmes.

— Je suis désolée Monsieur Vinard, tenta Lucie, mais vous connaissez les règles aussi bien que moi. Vous n’en êtes pas à votre premier découvert. Vous devez rapidement le recouvrir si vous ne voulez pas voir la facture augmenter de jour en jour.

— Vous ne pouvez pas bloquer ? Je n’aurai ma paie que dans sept jours.

— C’est mécanique, je n’ai pas la main dessus… Je vois cependant qu’il vous reste quelques centaines d’euros sur votre livret A, vous pourriez les prendre.

— Ce sont mes seules économies…

Lucie le regarda d’un air navré.

— C’est, à mon sens, la meilleure solution. Vous pourrez toujours les remettre, quoiqu’à choisir, je vous conseillerais plutôt une assurance-vie, bien plus rentable.

— Une assurance-vie ? C’est pour les riches ça, non ?

— Absolument pas. Le montant minimum à verser, par mois, est seulement de quinze euros.

— C’est tout ?SANS MODERATION

— C’est tout. Après un dépôt initial de cent cinquante euros pour le support le plus sécurisé. Mais rien ne vous empêchera d’augmenter ces versements par la suite. Croyez-moi, un jour vous serez content d’avoir un produit d’épargne bien plus rentable qu’un livret A. Sans compter que la fiscalité des contrats d’assurance-vie est toujours très avantageuse.

Lucie vit son client hésiter, se gratter le menton, se passer la main dans les cheveux.

— Je ne sais pas trop… Ça coûte combien ?

— Il y a des frais de gestion et des frais sur chaque abondement, mais puisque c’est vous, je peux les revoir à la baisse. 3,5 au lieu de 4. Qu’en dites-vous ?

Elle sentit qu’il vacillait. Elle s’en voulut de le pousser ainsi dans ses derniers retranchements, mais c’était son travail.

— Commencez par renflouer votre compte. Si vous le voulez, je passe l’ordre de virement tout de suite, et nous n’en parlons plus. Je laisserai seulement quinze euros sur votre livret. Et je mets en place un prélèvement automatique de quinze euros par mois sur un produit cent pour cent garanti. Un fonds en euro.

— Vous êtes certaine que c’est plus avantageux qu’un livret A où il n’y a rien à payer ni frais de gestion ni frais d’entrée ni d’impôt… Rien.

— Il est vrai que cela ne vous coûte rien, mais cela ne vous rapporte rien non plus.

— Lorsque j’ai besoin de couvrir un découvert, il est quand même bien pratique, n’en démordit pas Louis Vinard. Je parie que je ne pourrai pas faire la même chose avec une assurance-vie ?

— La manipulation est moins simple en effet. À vous de voir Monsieur Vinard : vous voulez épargner pour couvrir vos déficits ou épargner pour vous constituer un capital ?

— Selon vous c’est donc bien une assurance-vie que je devrais prendre ?

Lucie planta son regard dans le sien, et sans ciller un seul instant, laissa tomber :

— De mon point de vue ? Oui. Vous pouvez garder votre livret comme secours, y mettre de temps à autre un peu d’argent, mais à mon sens, il est plus intelligent de mettre en place une stratégie d’épargne à long terme. D’autant que vous êtes encore jeune, et que vos revenus vont forcément croître avec le temps. Vous aurez tout le loisir d’augmenter vos prélèvements afin de faire grossir votre contrat. Plus tard, vous pourrez opter pour une formule mixte, euro et actions. Vous bénéficierez ainsi des performances des marchés boursiers…

— Présenté de cette manière, c’est vrai que ça semble très tentant.

Louis Vinard réfléchit encore quelques secondes avant d’annoncer :

— Très bien, on va faire comme vous venez de dire. Un virement pour combler mon découvert, et une assurance-vie.

— Avec mise en place d’un prélèvement automatique ?

— Oui.

La jeune femme n’attendit surtout pas qu’il change d’avis. Elle pianota sur son ordinateur, et quelques secondes plus tard, elle glissa sous son nez un paquet de feuilles ; elle lui tendit son stylo Omega.

— Vous signez là, là, et encore là.

L’homme fit diligence, et lui rendit la liasse de documents entérinant ses décisions.

— Merci beaucoup Monsieur Vinard. Vous avez fait le bon choix.

— Je l’espère…

Après qu’elle l’eut raccompagné, Lucie retourna dans son bureau et ressortit sa flasque de whisky. Elle se sentait un peu mal pour Louis Vinard. Au lieu de lui donner le temps de la réflexion comme elle l’avait fait avec Armand Chômet, elle avait fait pression sur lui afin qu’il signe immédiatement. Du fond du cœur elle espérait que ses conseils s’avéreraient les bons…

La petite gorgée du liquide ambré suffit à chasser ses doutes. Elle appela Fatou sur son poste.

— Deux rendez-vous, deux contrats d’assurance-vie, claironna-t-elle. Qui dit mieux ?

— Bravo, t’es une championne.

— J’en ai encore trois à venir, et plusieurs coups de téléphone à passer. Après ça, je fonce chez Nicolas.

— Nicolas n’est pas une obligation, lui rappela Fatou.

— Mais si, mais si…

— OK je te laisse, mon rendez-vous vient d’arriver.

Lucie ignora les réticences de son amie. Une fois son travail achevé, elle prévint Béatrice et se dirigea d’un pas léger vers le magasin de vins et spiritueux. Elle prit trois bouteilles de champagne et pour faire bonne mesure, une bouteille de vin rouge.

Lorsqu’elle revint à l’agence, il était près de midi. Guillaume apportait déjà flûtes en plastique et assiettes de petits gâteaux salés sur le comptoir de l’accueil.

— On ferme l’agence une petite vingtaine de minutes.

— J’y suis, s’empressa Lucie en baissant le store.

Elle posa ses achats sur le comptoir, et sortit champagne et vin rouge.

— J’adore les pots.

— Trois bouteilles de champ’ ? T’es dingue, s’alarma Béatrice. On va rouler sous les bureaux.

— Meuh non, t’inquiète.

— J’ai des rendez-vous importants cet après-midi, enchaîna Guillaume. Faut pas que je déconne.

— Oh, mais quelle bande de rabat-joie vous faites ! grogna Lucie. Allez, je vais chercher Fatou.

En quelques minutes, toute l’équipe de l’agence se regroupa devant le comptoir où reposaient boissons et victuailles.

En plus de Guillaume, Lucie et Béatrice, il y avait, Bilal un autre chargé de clientèle, et Stéphane leur directeur.

Stéphane Placin, la quarantaine affirmée, démarra par un petit discours de félicitations, puis, une fois que tous eurent trinqué, il remit à Guillaume le cadeau qu’ils lui avaient acheté : une carte cadeau d’une valeur de cinq cents euros.

— Une corde aurait été plus appropriée, plaisanta Lucie en agitant sa flûte sous son nez, mais des sous, c’est bien aussi. Tu veux un conseil pour les placer ?

Tous éclatèrent de rire.

— Toujours le mot pour rire, n’est-ce pas Lucie ? la taquina gentiment Stéphane.

— C’est le boute-en-train de l’agence, reconnut Bilal, un trentenaire réputé pour son calme et sa discrétion. Sans elle, on s’ennuierait ferme.SANS MODERATION

— Pas faux, admit Fatou. Et encore, je peux vous dire qu’elle se retient. Il faut la voir en soirée, elle est complètement déchaînée.

— Tu exagères…

— Oh si peu.

Lucie lui fit un clin d’œil, avant de lever sa coupe à moitié vide en l’honneur de Guillaume.

— J’espère qu’un jour nous aurons l’occasion de rencontrer Madame Guillaume Dumel. Cela nous donnera l’occasion de boire à nouveau.

L’ensemble de l’équipe approuva, mais lorsqu’elle tendit une autre fois sa flûte vers Guillaume, il fronça le sourcil.

— Doucement quand même, tu en es déjà à ta troisième.

— La vache, quelle descente ! s’exclama Béatrice, les yeux exorbités. Je n’en suis encore qu’à ma première.

Lucie posa sa main sur son épaule.

— Tu es trop lente Béa…

— Ou simplement raisonnable, intervint Fatou.

— Ça va relax tout le monde, ce n’est que du mousseux.

Les deux femmes se jaugèrent du regard ; Lucie haussa les épaules tandis que Bilal lui faisait plaisir et la resservait.

— Vous allez avoir du mal à travailler cet après-midi, la prévint Stéphane.

— Même pas, promis. Cette journée est la plus rentable de la semaine, pour moi et peut-être même pour l’agence.

Avec emphase, elle raconta à son directeur les rendez-vous qu’elle avait eus, d’abord avec Armand Chômet puis avec Louis Vinard. Elle vit son œil s’allumer, et la satisfaction étirer ses lèvres en un grand sourire approbateur.

— Bravo Mademoiselle Bernier, belle performance.

Lucie obtint de Guillaume qu’il sabre une de ses bouteilles de champagne, mais elle fut la seule à en boire.

— Personne pour goûter ? Même pas le vin rouge ? Vous déconnez quand même ! Je suis allée les acheter exprès pour vous…

— On va les garder pour une autre occasion, lui promit Bilal en emportant les trois bouteilles encore neuves.

— Vous n’êtes quand même pas drôles, soupira la jeune femme. Mince, j’ai encore soif moi !

— Tu as toujours soif, observa Fatou.

Lucie fit comme si elle n’avait rien entendu.

— On a une grande occasion à fêter quand même. On ne se marie pas tous les jours.

— Ça y est, nous l’avons fêtée. Maintenant, nous n’avons plus qu’une demi-heure pour déjeuner.

— Tu as faim ? Moi les gâteaux apéro m’ont repue.

Sa voix légèrement éméchée fit lever un sourcil à son amie.

— On a besoin de manger quelque chose d’un peu plus consistant. On en a besoin, toutes les deux.

— Toi peut-être moi pas… Aïe, ne me tire pas par le bras comme ça, t’es folle !

— On va se chercher à manger, viens.

— Fatou a raison Lucie, tu ferais mieux de manger quelque chose, approuva Guillaume. Tu as l’air un peu pompette.

Lucie commença en effet à ressentir avec plus de virulence les effets secondaires du mélange whisky/mousseux/champagne. La tête lui tourna, et ses jambes la soutinrent avec moins d’assurance. Mais elle se sentait s’enhardir, et perdre un peu de sa retenue.

— Détendez-vous du string les gars, tout va bien pour moi.

— Il vaudrait mieux que tu ailles seule à la boulangerie, suggéra Bilal en cherchant le regard de Fatou. Elle est raide la petite.

— Meuuuuuuh non, je vais venir avec elle. Ce n’est pas une malheureuse coupe de champagne qui va me rendre carpette.

— Une non, acquiesça Bilal, mais une bouteille ?

Une bouteille ? Tu plaisantes là pas vrai ?

— Et non ma grande. Tu te l’es sifflée à toi toute seule.

— Sans blague ?

— Sans blague. Allez Fatou va lui chercher un sandwich, elle reste avec nous.

Fatou enfila son manteau en acquiesçant.

— Je n’en ai pas pour longtemps.

— Attends, Fatou, je viens avec toi s’empressa Lucie en fonçant dans son bureau récupérer sa veste en cuir noir et sa besace.

Lorsqu’elle fut de retour dans le hall d’accueil, veste sur le dos et sac en bandoulière, Fatou était partie.

Ignorant les appels de ses collègues, Lucie se jeta à sa poursuite.

— Fatou bordel attends-moi !

Fatou fit la sourde oreille, ce qui l’obligea à lui courir après jusqu’à la boulangerie.

— T’es franchement nulle, râla Lucie en la rejoignant dans la file d’attente. Tu aurais pu m’attendre, merde ! Je me suis tordu la cheville sur ses maudits talons hauts !

— Tu n’avais qu’à rester à l’agence claqua Fatou, en contrôlant le volume de sa voix. Tu es cuite Lucie. Mince tu abuses, on est au boulot là !

— Cuite rien du tout, ce n’était que du champagne.

— Une bouteille entière de champagne. Et combien de cafés avec ses doigts, elle fit des guillemets, améliorés ?

Lucie croisa les bras sur sa poitrine.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— À d’autres ma grande.

— Oh la la, t’es d’un relou.

Fatou ne releva pas. Lorsque ce fut leur tour de prendre commande, elle parla pour elles deux. Puis elles retournèrent à l’agence, leur sandwich à la main.

— On sort ce soir ?

— Je ne sais pas. Je ne crois pas.

Lucie n’insista pas. Elle termina son sandwich avec son amie avant de retourner dans son bureau manger son éclair à la vanille. Elle enchaîna ensuite ses rendez-vous sans la moindre anicroche. Ils avaient beau penser ce qu’ils voulaient se dit-elle, une bouteille de champagne ne l’avait pas empêchée d’être à la hauteur. Bien au contraire.

Satisfaite de sa journée et de ses prestations, elle s’autorisa une dernière lampée de whisky avant d’aller chercher Fatou.

— Alors ? Tu n’as pas changé d’avis ? C’est toujours non ?

Fatou leva la tête de son écran d’ordinateur.

— Tu vas mieux ?

— Je n’ai jamais été aussi bien. Vous vous êtes tous fait des films comme d’hab.

Fatou la scruta sans la moindre complaisance. Lentement, un sourire s’étira sur ses lèvres.

— Alors OK, va pour une petite virée nocturne. Mais pas de grand show OK ? Pas tout le temps.

— Super, ça, c’est ma cops !

Les deux amies échangèrent un sourire complice.

En place depuis trois ans dans la petite agence bancaire de Paris neuvième, Lucie avait vu l’arrivée de Fatou d’un très bon œil. Toutes les deux d’ailleurs avaient très vite sympathisé. Elles auraient pu se voir comme des rivales ; elles s’étaient vues tout au contraire comme des alliées. D’autant que toutes les deux habitaient la même ville, et partageaient le même style de vie. Célibataires, elles aimaient sortir, faire la fête, et attirer les regards masculins. Leur duo passait rarement inaperçu, que ce soit au café du coin, ou en boîte de nuit.

Originaire du Togo, Fatou avait une peau très noire, des yeux sombres, les cheveux courts, presque ras. Son visage était atypique, avec des traits étonnamment durs, mais curieusement séduisants, ses sourcils impeccablement dessinés, son port altier, ses courbes généreuses. Et sa féminité était à toute épreuve : en toutes circonstances, elle était parfaitement maquillée et apprêtée, ne portant que des robes ou des jupes, une ribambelle de bracelets, et des boucles d’oreille toutes plus originales les unes que les autres. Lucie ne comptait plus les fois où son amie avait été confondue avec une reine africaine. SANS MODERATION

Par contraste, la jeune femme avait, elle, une peau très laiteuse, et un regard doré dont la beauté était altérée par les marques d’une vie bien trop agitée ; fort heureusement, le maquillage lui permettait encore d’en dissimuler la plus grande partie. À l’instar de son amie, elle aimait aussi beaucoup les tenues féminines, mais contrairement à elle, elle ne crachait pas sur un tailleur-pantalon, un jean ou même un bas de jogging. Et les bijoux qu’elle portait pouvaient se résumer en un seul mot : une montre.

La jalousie aurait pu être la pomme de discorde entre ces deux femmes-là. Tout le monde à l’agence Omega s’y était attendu. Les hommes avaient anticipé un crêpage de chignon, et Béatrice, une abondance de commérages mal intentionnés. Au final, Lucie et Fatou les avaient tous détrompés. En deux ans à peine, elles étaient passées de bonnes collègues à amies, puis à meilleures amies.

Bras dessus bras dessous, les deux femmes prirent le métro puis le RER pour rentrer chez elles, à Saint-Germain-en-Laye. Là, chacune récupéra sa voiture et roula jusque devant le bar-brasserie où elles avaient l’habitude de s’arrêter pour boire un verre plusieurs fois en semaine.

— Salut Morad, lança Lucie pendant que toutes les deux s’installaient à une table près de la devanture vitrée.

Morad, le propriétaire, les gratifia d’un sourire avant qu’une serveuse ne vienne prendre leur commande.

— Un petit whisky coca pour moi.

Fatou préféra une bière. Toutes les deux évoquèrent leur journée, leurs clients, Armand Chômet et le mariage de Guillaume, jusqu’à ce que le regard de Lucie ne soit attiré par deux hommes qui entraient s’installer au bar.

— Le brun est vraiment pas mal, gloussa-t-elle au moment où Fatou tournait sa tête dans leur direction.

Comme s’ils avaient senti leurs regards, les deux nouveaux venus se tournèrent vers elles ; aussitôt Fatou se détourna et donna un coup de pied à son amie.

— Arrête de les regarder, ils vont croire que tu es intéressée !

— Mais je le suis, susurra Lucie en trempant ses lèvres dans son verre. Mon dernier coup remonte à deux jours… Oh merde, ils viennent par ici.

Toutes les deux firent mine d’être en pleine discussion, ce qui ne trompa personne.

— Bonsoir Mesdemoiselles.

Celui qui venait de parler avait une voix de velours et de beaux yeux verts. Avec ses cheveux châtain clair, et son aspect jeune cadre dynamique, il avait de quoi séduire.

— Salut, répondit Lucie en le dévorant ouvertement du regard.

Sous la table, Fatou lui donna un nouveau coup de pied, mais Lucie l’ignora.

— Puis-je vous offrir un autre verre ?

— Merci, je crois que je vais me contenter de ma bière.

— Moi je veux bien un autre whisky coca.

L’homme sourit à Lucie, et passa commande.

— On ne va pas tarder Lucie, demain on bosse.

La jeune femme lui fit la grimace. Elle n’avait pas du tout envie de mettre aussi vite un terme à une soirée qui s’annonçait prometteuse. Elle se sentait trop bien, parfaitement dans son élément.

— OK ma belle, alors bonne nuit à toi.

Fatou sortit son portefeuille et paya sa consommation.

— Tu ne rentres pas ?

Lucie jeta un regard en coin à l’homme qui était retourné au comptoir.

— Pas tout de suite. Je reste encore un peu dans le coin histoire de voir ce que la soirée me réserve. Ne t’en fais pas pour moi, je rentrerai sagement me coucher d’ici une petite demi-heure.

— On peut toujours y croire, marmonna Fatou avant de se lever de sa chaise.

Dès qu’il vit que la place s’était libérée, l’homme s’empressa de s’y installer.

— Il est bon ce whisky coca ?

Un sourire d’une irrésistible insolence marqua ses lèvres.

— Mieux que ça.