Second Souffle – le début

Mon nouveau roman, Un Second Souffle, devrait paraître début avril.

Un peu plus tard qu’initialement prévu. Il manque encore la couverture, le résumé, la troisième phase de corrections… je me demande ce que j’ai fait ces trois derniers mois en fait 🙁

En attendant qu’il soit fin prêt, je vous propose de découvrir le début ici :

 

UN SECOND SOUFFLE

 

Elle devrait s’estimer heureuse d’être encore en vie.

Elle devrait être reconnaissante.

Mais non, elle n’était qu’amertume, colère et haine.

Pour lui. Pour eux. Pour elle.

Repoussant brutalement le drap de son lit où elle végétait depuis le début d’après-midi, Rachel se leva et entra dans la pièce qu’elle détestait le plus : sa salle de bains. Une nouvelle fois, devant son miroir, elle fixa son reflet droit dans les yeux, son tee-shirt volontairement ample, sa veste de survêtement, son pantalon de jogging. Elle ne s’attarda pas. À chaque fois qu’elle essayait, ses mains tremblaient, ses jambes mollissaient.

— Allez, bordel, sois courageuse ! s’invectiva-t-elle sèchement. C’est ton nouveau corps, fais-lui face !

Elle en était incapable. La femme aux traits marqués par la maladie, au corps mutilé, la dégoûtait. Le chirurgien et les infirmières avaient beau lui promettre qu’une reconstruction mammaire lui rendrait un peu de sa féminité perdue, elle refusait de les écouter, plus encore, de les croire. Une partie d’elle-même lui avait été arrachée et rien ne saurait la remplacer.

Désemparée, Rachel retourna se mettre en boule sous la couverture et ferma les yeux. Elle songea à l’infirmière qui avait tenté de la réconforter. Elle lui avait parlé avec entrain et enthousiasme alors qu’elle, broyait déjà tellement de noir qu’elle n’aspirait qu’à une chose : en finir…

— Bonjour madame Simpson. Comment vous sentez-vous ce matin ?

— Je pourrais aller mieux.

— Ne vous inquiétez pas, les choses vont rentrer dans l’ordre. Vous avez eu beaucoup de chance, vous savez.

— Ah oui ?

— Malheureusement, certaines femmes ne s’en sortent pas aussi bien.

— Vous trouvez que perdre un sein équivaut à bien s’en tirer ?

— Je travaille dans ce service depuis cinq ans. Croyez-moi, j’en ai vu des femmes atteintes d’un cancer du sein. Certaines sont décédées, d’autres ont subi une double ablation, parfois plus… dans votre malheur, oui, vous avez eu de la chance. Le professeur Duncan a confirmé qu’il avait tout retiré.

— La première fois aussi, on m’avait confirmé que tout avait été enlevé, et voyez où cela m’a menée.

À une rechute, au cours de laquelle elle avait tellement perdu qu’elle se demandait à quoi lui servirait-il de vivre.

— Allez, madame Simpson, donnez-vous un peu de temps et vous verrez. Et puis, grâce à la reconstruction mammaire, vous retrouverez votre poitrine.

Les larmes dévalèrent ses joues, coulèrent dans son cou atterrirent sur son édredon déjà bien humide. Depuis sa sortie de l’hôpital, les mêmes scènes tournaient en boucle dans sa tête jusqu’à la rendre folle. Elle songeait en permanence à ce qui la blessait le plus, à commencer par lui. Michael. Il venait après David et cependant, c’était lui son grand amour. Lui qu’elle aurait voulu épouser en premier parce que de lui, elle n’aurait jamais divorcé. Tant pis, il serait son second mari. Quelle importance finalement ? Aucune.

Sauf que rien ne s’était passé comme prévu. Il y avait eu la boule suspecte, les examens, le verdict. Au lieu de lui tenir la main pour y glisser une alliance, Michael l’avait tenue pour la conduire à ses rendez-vous médicaux. Plutôt que de lui jurer amour et fidélité, il lui avait garanti qu’ils allaient traverser cette épreuve ensemble. Sa détermination était sans faille. Pendant qu’elle se soignait, découvrait la chimiothérapie, subissait une tumorectomie et affrontait les rayons, lui s’occupait de Mathias, l’enfant de son premier mariage. Pour autant, il ne renonçait pas à l’idée de l’épouser. Nous allons nous marier comme prévu, Rachel. Ce n’est pas ça qui va nous arrêter. Non, bien sûr. Quoique… Rachel avait beau sourire et jouer à la femme forte, quand elle se retrouvait seule, le masque volait en éclat. Elle crevait de peur. La nuit, elle se réveillait en sueur. La journée, elle angoissait. Tout l’effrayait : la maladie, les traitements, la mort.

La fin du cauchemar avait été un soulagement pour l’un comme pour l’autre. Ils avaient combattu bravement et avaient gagné la partie.

Du moins l’avaient-ils cru, jusqu’à cette brusque rechute quelques mois plus tard, un véritable coup de massue qui les avait tous les deux assommés. Michael ne s’en était d’ailleurs pas relevé. Rachel l’avait remarqué à ses silences prolongés, à son visage fermé, à son attitude aussi. Il donnait l’impression de l’éviter. Le soir, il rentrait de plus en plus tard. Le matin, il partait avant le lever du soleil. Le week-end, il prétextait d’être débordé pour s’enfermer dans son bureau. Et il buvait en quantité inquiétante. Il s’éloignait. Oh bien sûr, il l’accompagnait encore à ses rendez-vous médicaux, mais il ne posait plus de questions, et quand ils en ressortaient, il était aussi livide qu’elle. La flamme qui l’avait animé la première fois s’était éteinte.

Rachel comprenait son état de choc ; elle-même n’en menait pas bien large. Seulement, elle supportait de moins en moins qu’il rentre tard, complètement ivre. N’avait-elle pas assez de soucis avec sa santé ? Un soir qu’elle lui avait posé la question, Michael avait secoué la tête et confié dans un filet de voix qu’il n’arrivait pas à se reprendre. Plus que ses paroles, ce fut son regard de chien battu qui avait exaspéré Rachel.

— Et moi alors, qu’est-ce que je devrais dire ? s’était-elle exclamée. C’est quand même moi qui ai ce putain de cancer !

— Je sais Rachel et si je le pouvais, je prendrais volontiers ta place… mais tout ça… je n’en peux plus.

Elle n’en avait pas cru ses oreilles. Merde ! Elle ne lui demandait pourtant rien, si ce n’est éviter d’avoir à s’inquiéter pour lui. Après tout, il rentrait tous les soirs de son travail en voiture ! Comment pouvait-il prendre le risque de conduire en état d’ivresse !

Visiblement, c’était trop.

Quelques jours après ce premier aveu, il était rentré gorgé d’alcool avec du rouge à lèvres plein son col de chemise. Il lui avait confié qu’il aurait voulu être le superhéros qu’elle espérait, mais il n’en avait ni le courage ni la force.

Au fond de son lit, malheureuse, Rachel sanglota sur le souvenir de leur dernière dispute. Seule la sonnerie insistante de son téléphone parvint à l’en extirper. Parce que c’était Suzy, et uniquement parce que c’était elle, Rachel se força à décrocher.

Comme elle le faisait chaque jour depuis sa sortie de l’hôpital, Suzy, sa meilleure amie, venait aux nouvelles. Contrairement à Michael, Suzy était un roc. Elle n’avait faibli à aucun moment. Là où lui avait fait défaut, elle, avait tenu le coup. Elle était là avant l’opération, là après. Et malgré l’attitude très négative de Rachel, Suzy ne baissait pas les bras. Elle était la force et l’épaule, la nounou et la maman, l’infirmière aussi et l’amie. Elle avait surveillé Rachel comme l’huile sur le feu et l’avait soutenue du mieux qu’elle l’avait pu.

— Comment vas-tu ma belle ? lui lança-t-elle en forçant le ton enjoué.

— Pas très bien, souffla Rachel, des hoquets dans la voix.

À l’autre bout du fil, Suzy grimaça. Voilà des jours que son amie était au plus mal. Les dégâts qu’avait provoqué son cancer n’étaient pas que physiques : moralement, Rachel était au fond du trou. À son insu, Suzy avait pris contact avec le docteur Stanton. Il lui avait conseillé de l’emmener voir une psychologue, seulement Rachel, bornée et en colère, refusait tout en bloc. Suzy, totalement désarmée, ne savait pas quoi dire ou faire pour la tirer de là.

— Ce n’est que provisoire, Rachel. Regarde, tes cheveux et tes cils repoussent. Et ensuite, avec la reconstruction mammaire…

— Je n’en veux pas !

— Pourquoi pas ? Tu te sentirais beaucoup mieux…

— Avec un faux sein ? Fais-moi rire.

En signe d’impuissante, Suzy baissa mentalement les bras. Le sujet de sa poitrine était aussi sensible que celui concernant Michael.

— Est si tu te décidais à prendre rendez-vous avec le psychologue que l’on t’a recommandé ? C’est important, Rachel.

— Je ne vois pas en quoi.

— Tu pourrais parler…

— Merci, mais non, merci. Je préfère m’abstenir de revivre toute cette merde.

Suzy sentit le rouge lui monter aux joues.

— Tu penses que rester enfermée chez toi est une alternative plus réjouissante ?

— La faute à qui ?

— À toi, Rachel ! Tu n’es pas obligée de te laisser couler.

Sidérée par ses paroles, Rachel éclata :

— Tu plaisantes ? Tu crois que j’ai provoqué ce cancer ? Et lui ? Tu penses que je suis responsable de sa lâcheté ?

— Michael s’en veut, tu sais ? avança Suzy en prenant mille précautions de langage. Je l’ai encore eu au téléphone dernièrement et…

— Je n’y crois pas, tu discutes avec cette enflure ?

— Il s’inquiète pour toi.

— Foutaises !

— Eh non, détrompe-toi. Il n’est vraiment pas bien.

La colère qui vrillait les tempes de Rachel s’accentua. Comment sa meilleure amie pouvait-elle prendre fait et cause pour son ex-fiancé ?

— Je rêve ou tu plaides sa cause ?

— Absolument pas, seulement…

— Seulement rien. Je ne veux plus parler de lui, tu entends ?

— Rachel…

Les yeux à nouveau noyés, Rachel se mordit la lèvre. Évoquer Michael était plus douloureux que parler de son cancer. Cette cicatrice-là, aucune opération d’aucune sorte ne pourrait la faire se refermer.

— Il m’a abandonnée, pleura-t-elle, le cœur en morceaux. Il m’a laissée toute seule.

— Tu oublies que c’est toi qui l’a mis dehors…

— Et toi, tu oublies qu’il m’a trompée ! Qu’aurais-je dû faire ?

— Je l’ignore Rachel. Je sais juste qu’il regrette et que toi, tu n’es pas seule, tu ne l’as jamais été.

— Ah bon ? Pourtant, je ne vois personne.

— Tu regardes très mal, ma chérie.

Elle ricana.

— Mes soi-disant amis disparaissent un à un du paysage, et ma famille…

— Est là, termina Suzy avec force. Tes parents et ta sœur n’ont jamais fait défaut, Rachel.

— Tu parles ! Les premiers sont en Floride, la seconde, en Californie.

— Quelle mauvaise foi. Ils t’ont plus d’une fois tendu la main. Emma est venue de San Diego pour te voir et tes parents, n’en parlons pas. C’est toi qui n’as pas voulu d’eux, toi qui les as repoussés… c’est d’ailleurs un miracle que tu m’aies tolérée, moi.

— Tu es ma meilleure amie…

— Ils sont ta famille.

— Je suis certaine que cela les a bien arrangés. Ils n’ont pas eu à subir… tout ça.

— Crois-moi, Rachel, si tu leur avais permis de t’accompagner, ils n’auraient pas hésité.

Rachel ferma les yeux une fraction de seconde. Son amie disait vrai. Seulement, elle avait eu si peur et si honte qu’elle avait préféré se replier sur elle-même.

— Tu as fait tout l’inverse de ce que les médecins et même les autres malades t’avaient conseillé. Ils te disaient de rester entourée, tu as viré pratiquement tout le monde.

Bien que touchée, Rachel s’efforça de n’en rien laisser paraître.

— C’était mieux ainsi.

— Et Mathias ?

Si Michael était LE sujet sensible, Mathias était lui, LE sujet tabou.

— Quoi Mathias ?

— Le sortir de ta vie était une bonne idée tu penses ?

— Laisse-le tranquille, tu veux ? Il est très bien où il est.

— David est un chouette papa, en effet. Il a fait de son mieux pendant ton cancer, mais ce petit a aussi besoin de sa maman. Les docteurs ont dit que les examens étaient très encourageants. Qu’ils ne voyaient plus aucune cellule malade. Ne crois-tu pas qu’il serait temps de le faire revenir dans ta vie ? Tu lui manques, Rachel.

Ces derniers mots la heurtèrent de plein fouet. Elle en crevait de ne pas voir son petit garçon. Seulement quel choix avait-elle ? Dans son état, elle ne ferait que le traumatiser un peu plus.

— Tu me donnes l’impression de la dévaler une pente à vive allure, Rachel, et ça me fait peur, confia Suzy. Je ne te reconnais plus et je me sens si impuissante.

Rachel ferma les yeux.

— Je vais finir par me relever.

— Ça fait des jours que tu me dis ça. Si au moins tu acceptais de voir un psy ! Ils en ont parlé, tu te souviens ? Ils ont expliqué qu’il y avait un risque de dépression induite par le stress et les traitements… ils ont proposé de te faire accompagner. Pourquoi ne le fais-tu pas ?

Parce que l’idée de remettre les pieds à l’hôpital, de côtoyer encore un médecin, la révulsait. Rachel préférait broyer du noir seule chez elle, que se retrouver à nouveau face à une blouse blanche.

— Écoute, je suis fatiguée. Je vais me reposer. On se parle plus tard, d’accord ?

— Si tu veux, mais…

Suzy n’eut pas le temps de répondre ; déjà, son amie raccrochait.

Leur conversation résonna un moment dans la tête de Rachel. Mathias. Michael. La mastectomie. Sa vie d’avant et celle de maintenant. Dans son salon, des photos de son fil trônaient sur toutes les étagères. Elle en remarqua une qui lui fait plus mal que les autres, celle où tous les trois posaient : elle, Mathias et Michael. Ils souriaient largement, heureux, certains que rien jamais, ne les séparerait. Ils ne se doutaient pas qu’un crabe mangeait le corps de Rachel et que bientôt, leur sourire disparaîtrait de leur visage. Dans un geste rageur, Rachel fit tomber le cadre par terre et le piétina. Puis elle se laissa tomber sur le canapé en gémissant. Son regard se posa sur la photo derrière la vitre brisée. Une fois de plus, elle le revit, franchir le seuil de l’appartement avec ses valises et son regard de chien battu. En la laissant, il l’avait choquée et brisée.

Son téléphone sonna à nouveau. Machinalement elle l’attrapa, mais quand elle vit l’identité de l’appelant, elle blêmit. Était-ce l’œuvre de Suzy ? Mentalement, Rachel ragea contre son amie. De quoi se mêlait-elle ? Malgré tout, le courage de décrocher lui manqua.

Elle s’imagina qu’il en resterait là, mais non, il laissa un message. Après avoir pris une profonde inspiration, Rachel l’écouta. Rachel, c’est moi, Michael. Suzy m’a appris que ce n’était pas la grande forme… Est-ce que je peux faire quelque chose ? Je culpabilise beaucoup, tu sais. Je m’en veux de mon comportement… Je… J’ai conscience d’avoir été nul – de l’être encore… pardonne-moi ma lâcheté s’il te plaît. C’est bien toi la plus forte, tu l’as toujours été, même quand tu en doutais. Pardon Rachel, pardon pour tout. Je pense à toi.

La main qui tenait son téléphone se mit à trembler. Pardonne-moi. C’est tout ce qu’il trouvait à dire ! Ah non, il avait ajouté qu’il pensait à elle. Mais pas qu’il l’aimait. Pas non plus qu’il voulait essayer de se racheter. Il ne faisait que lui demander pardon. Sans doute souhaitait-il apaiser sa conscience avant de vivre pleinement son histoire avec celle qui avait ruiné son col de chemise à coup de rouge à lèvres d’un rose dégueulasse ! Hors d’elle, Rachel renversa une petite table en pied sur lequel trônait un vase plein de fleurs et balança son portable au travers de la pièce. L’envie la tenailla un long moment d’arracher sa chemise de nuit, de regarder sa cicatrice, droit dans les yeux, puis de prendre un couteau pour réserver le même sort à son sein droit. À la place, elle se mit à rire. Un rire glacial, sans joie, effrayant, qui la secoua un moment avant de la faire tomber à genoux sur le parquet du salon. Son rire se mua alors en un cri déchirant. Elle se détestait tellement pour avoir été malade. Pour avoir rechuté. Pour avoir perdu ses cheveux, ses cils, ses sourcils et maintenant, son sein. Pour avoir fait peur à Michael au point qu’à un moment, il avait pris ses jambes à son cou.

Elle eut beau se couvrir les oreilles, elle entendait toujours sa voix. Je pense à toi… C’était plus fort qu’elle, elle l’imaginait prononcer ces quelques mots pendant qu’une autre se tenait tout près de lui.

Va au diable ! hurla-t-elle. Allez tous au diable !

Hors d’elle, plus malheureuse que jamais, Rachel se leva d’un bond. Tout en pleurant, elle mit ses baskets, et sortit vivement de chez elle en claquant la porte.

Dehors, il pleuvait, mais elle n’en eut que faire. Elle traversa sans regarder, manqua de se faire renverser, se mit à courir, se retrouva sur un pont. En dessous, les voitures étaient lancées à grande vitesse.

Sans plus réfléchir, elle l’enjamba.

 

 

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