Un parfum de scandale

UN PARFUM DE SCANDALE

Roman

Maude Perrier

Son métier est d'empêcher qu'un scandale n'éclate. Cette fois, c’est elle qui va le provoquer...

Il y a quelques années, elle était Charlotte, une assistante parlementaire pleine d'ambition, à la carrière prometteuse.

Ses rêves brisés, elle est devenue Charlie, étouffeuse de scandales, spécialiste de la communication de crise, dont les services se vendent à prix d’or.

Appelée à la rescousse par son ami le Député Roux, pour tirer du pétrin son beau-frère accusé de harcèlement sexuel, Charlie s’envole pour la Namibie.

Seulement cette mission n’est pas comme les autres. Le sujet la met particulièrement mal à l’aise et la victime est une femme coriace, difficile à faire plier.

Malgré les souvenirs qui remontent à la surface, Charlie saura-t-elle garder la tête froide et faire ce qui doit quand même être fait ou prendra-t-elle le risque de se mettre à dos l’un des  hommes les plus puissants du pays ?

Et si, au cœur du scandale, elle trouvait ce qu’elle cherchait le moins : l’amour ? Saisira-t-elle cette chance de bonheur inattendue ?

LIRE LE DEBUT

Chapitre premier 

Le Palais Bourbon, un des hauts lieux du pouvoir, un endroit que je connais comme ma poche. J’avance dans ses couloirs avec assurance et détermination, saluant au passage les quelques bourreaux de travail qui font nocturne. On pourrait croire que je suis ici chez moi tant je semble à mon aise. Ce n’est pas vrai pourtant, mais pas complètement faux non plus. J’y ai travaillé un temps. Aujourd’hui, quelques-uns de mes meilleurs clients y ont un bureau. Tout comme mon pire ennemi d’ailleurs, celui qui a tué Charlotte Roussel et donné naissance à Charlie, la femme implacable, redoutable, mais très, très pro que je suis devenue.

Olivier m’a demandé de passer le voir, alors, malgré l’heure tardive, j’ai accepté. De toute manière, je n’ai rien à faire qui soit plus intéressant. Lorsque j’entre dans son bureau, sa secrétaire a déserté les lieux depuis belle lurette. Sans hésiter, je toque à sa porte et signale ma présence. Dès qu’il m’aperçoit, Olivier se lève pour m’accueillir en m’ouvrant les bras. Je tolère un baiser, avant de rapidement me dégager pour m’installer dans un de ses fauteuils club en cuir marron.

—  Comment va ?

—  Pas trop mal et toi ?

Il ne répond pas, ce qui n’est guère étonnant. Il a beau être ce qui ressemble le plus à un ami, pour moi, il ne fait aucun doute que ma venue ce soir n’est pas une visite de courtoisie.

—  Je te sers ? me demande-t-il en me désignant la bouteille de scotch.

—  Évidemment.

Il s’empresse de remplir nos verres. En acceptant celui qu’il me tend, je me mets entièrement à mon aise, jambes croisées, dos calé dans le fauteuil, yeux sur mon interlocuteur.

—  Je t’écoute.

Olivier boit une gorgée et se gratte le menton. Il dénoue ensuite sa cravate et tout comme moi, s’enfonce dans son siège avant d’aller droit au but.

—  Tu connais Raphaël Dubois ?

—  Le fondateur de Heal & Protect ? Il opine, peu surpris de me voir aussi bien renseignée. Corrige-moi si je me trompe, mais il est également ton beau-frère.

—  Bien joué, ma grande.

Je souris à peine. Je ne serais pas qui je suis, si j’ignorais ce genre de détail.

—  Il est dans une sacrée merde et il a besoin de toi. Nous, précise-t-il, avons besoin de toi. Figure-toi qu’une pouffe sans la moindre importance commence à faire des allusions plutôt mal venues.

Déjà raide sur mon fauteuil, je me crispe un peu plus ; en surface cependant, je n’en laisse rien paraître. À ce jeu, je suis très forte.

—  Quel genre d’allusions ?

—  Elle parle de harcèlement sexuel et menace de porter plainte. Je ne te fais pas un dessin, mais tu te doutes que ce genre de publicité n'est bon pour personne. On a vu comment ces histoires sont médiatisées, comment toute la merde remonte... Mélissa, ne supportera pas une telle humiliation.

—  À t’entendre, ces allégations sont vraies…

—  Pour être honnête, je n’en ai pas la moindre idée. Raphaël m’assure que cette fille affabule, qu’elle veut uniquement tirer parti de sa notoriété, et je le crois volontiers. Elle ne serait pas la première à jouer à ce petit jeu. Seulement, je ne peux pas prendre le risque qu’elle aille jusqu’au bout de son délire. Tu imagines un peu le scandale ? On serait tous éclaboussés. C’est impensable.

Que son beau-frère soit coupable ou innocent, c’est typiquement le genre d’histoire qui, par ricochet, peut effectivement lui porter préjudice. Lui et moi en avons pleinement conscience.

—  Raphaël est un homme à femmes, poursuit-il, une fureur contenue dans la voix. Je le connais depuis les bancs de la fac et en effet, il les attire comme des mouches. Mais il les attire, Charlie, ce sont elles qui viennent à lui, pas l’inverse. Cette fille ment.

—  Il a déjà trompé ta sœur ?

—  Il est en Namibie sept mois sur douze, et le reste du temps, il fait le show pour inciter les gens à donner. Qu’est-ce que tu crois ? J’ai mis en garde Mélissa dès qu’elle a commencé à le fréquenter, je l’ai prévenue. Malheureusement, elle l’aime follement. Que veux-tu que je te dise ?

J’en ai conseillé des hommes haut placés, j’en ai masqué des incartades et des infidélités. J’ai effacé les traces de pas mal de méfaits et coups tordus. Jamais cependant, je ne me suis aventurée sur un terrain aussi dangereux que le harcèlement sexuel, surtout en période d’après #metoo. D’une manière générale, j’évite le sujet.

Toujours.

— Qu’attends-tu de moi, Olivier ?

Il plante ses yeux au fond des miens.

— Que tu fasses ce pour quoi tu excelles.

— Oh, fais-je en croisant les bras sur ma poitrine, tu veux que je prépare un plan de communication chiadé pour le cas où la plainte serait déposée ?

Lentement, il secoue la tête. Je n’en suis pas étonnée. Il se moque d’un plan com, il veut éviter le scandale, pas le gérer.

— Assure-toi que cette fille nous baratine.

— Et si elle dit la vérité ? l’interrogé-je en arquant un sourcil. Si ton beau-frère s’avère être un gros cochon pervers ? Un prédateur qui s’attaque aux femmes qui bossent avec lui ?

À ma question, il blêmit, s’imagine le pire.

— Fais ce que tu as à faire, Charlie, tu as carte blanche.

Malgré moi, j’éclate de rire.

— Tu veux que je la tue ?

Loin de se dérider, il me fusille du regard.

— Si cette nana raconte des conneries, tu pourras refroidir ses ardeurs sans aucune difficulté. Si elle dit la vérité, tu es priée de la dissuader de faire quoi que ce soit qui puisse tous nous embarrasser. Elle est insignifiante et remplaçable. Ce n’est pas le cas de Raphaël, de ma sœur… Ou de moi.

Son égoïsme, son manque de considération pour tout ce qui ne le touche pas directement me frappe une nouvelle fois. Pourtant, je ne dis rien. Depuis longtemps maintenant je suis habituée. C’était même là-dessus que j’ai construit ma société.

— Éteins-moi cette étincelle avant qu’elle ne se transforme en un putain d’incendie qui ravage tout.

— Même si pour ça, je dois la détruire ?

— S’il faut choisir entre elle ou nous, alors, oui. Aucune ambiguïté. Aucune hésitation. Je te l’ai dit, Raphaël est plus important, tout comme son association. Il fait beaucoup de bien dans ce pays, je ne voudrais pas que tout ça parte en fumée à cause d’une main aux fesses ou d’une parole maladroite.

— Il peut y avoir eu plus qu’une main ou un petit mot. Il peut l’avoir agressée…

— J’en doute. Même s’il s’était montré un peu lourd, il ne serait jamais allé si loin. Je te l’ai dit, ce sont les femmes qui viennent à lui, pas l’inverse. Cette connasse affabule.

J’essaie de rester stoïque. Je suis tellement bien entraînée que j’y arrive parfaitement.

— Je vais voir ce que je peux faire.

Ces simples mots suffisent à le soulager. J’ai la sensation de lui avoir retiré un poids énorme de dessus la poitrine. C’est compréhensible ceci dit. Lui qui a œuvré sans relâche pour occuper ce siège à l’Assemblée, qui s’est évertué à se détacher de l’influence de Stéphane Vasseur, son chef de groupe et mentor, pour prouver qu’il était aussi capable qu’un autre, sinon meilleur, ne peut prendre le risque de tout perdre. Il a travaillé trop dur pour son rêve, il est hors de question que quiconque le lui retire.

— Dans quarante-huit heures, un avion militaire part pour l’Afrique. Je m’arrange pour qu’il fasse un détour par Walvis Bay. Je préviendrai également Raphaël de ta venue pour qu’il envoie quelqu’un te chercher.

— Deux jours ? Ça me laisse peu de temps pour me préparer.

— Je te fais confiance.

Après une dernière gorgée de scotch, je pose le verre sur son bureau, puis me lève et attrape mon sac et mon manteau.

— Omar m’accompagne, prévoit deux places.

Olivier saute sur ses pieds et m’escorte jusqu’à la porte.

— C’est comme si c’était fait.

J’acquiesce, hésite, puis demande :

— Qu’est-ce qu’il devient ?

Un regard plein de non-dits, puis :

— Il préside une commission sur les énergies renouvelables, en plus du reste. Il est plus puissant que jamais, au sein du groupe comme du parti.

Je hoche mécaniquement la tête avant d’effleurer sa joue pour un rapide baiser.

— À plus, murmuré-je avant de lui tourner un peu brutalement le dos et de faire le chemin inverse jusqu’à l’entrée du bâtiment.

Une fois dehors, j’appelle un chauffeur. Sur le trottoir, je frissonne de dégoût et de colère, mais bien vite, je repousse Charlotte et redeviens Charlie.

 

Il est minuit lorsque j’ouvre la porte de mon appartement, rue Faubourg Saint Honoré. Je n’ai que deux jours pour rassembler un maximum d’informations sur Raphaël Dubois et son association. Sans hésiter, je sors mon téléphone portable. Le temps nous est compté.

— Allô ?

Sa voix ensommeillée ne me fait pas éprouver plus de scrupule que ça.

— Omar ? J’ai besoin que tu me fasses des recherches aussi complètes que possible sur Heal & Protect. Ça urge, on part dans quarante-huit heures pour la Namibie.

Je ne le vois pas, mais l’imagine très bien se redresser dans son lit, déjà sur le qui-vive. Omar est comme moi, drogué aux missions, à l’adrénaline, au boulot. Je l’ai embauché il y a quelques années et ne l’ai jamais regretté. Ancien des forces spéciales, ancien du renseignement, c’est le roi de la fouine. Il déterre tous les secrets… ou presque.

—OK, je m’y mets… La Namibie, tu dis ?

— Pas la porte à côté.

—Tu es à jour de tes vaccins ?

Voilà un détail qui a toute mon attention.

— Non, grimacé-je, et je doute d’avoir le temps de les mettre à jour.

— Je me renseigne et prépare mon sac.

Intérieurement, je souris. Je savais qu’il ne m’en voudrait pas de le secouer à une heure aussi tardive. Au contraire, il m’en remercierait presque. Omar est mon double. Il n’a rien qui le retienne dans son lit plus que nécessaire.

Après avoir raccroché, je me fais un café et m’installe sur mon canapé, mon ordinateur portable sur les genoux. Voyons un peu qui se cache derrière Raphaël Dubois.

Je comprends pourquoi Olivier m’a dit qu’il attirait les femmes. Du moins, celles qui aiment le genre blond aux yeux bleus, la peau tannée par le soleil africain, le look de vétérinaire baroudeur prêt à tout pour soigner et protéger les animaux de la savane. Personnellement, son physique me laisse de glace. Ce qui m’intéresse en revanche, c’est sa manière de communiquer. Que ce soit les vidéos que je visionne, les photos que je regarde, les interviews que j’écoute, il est partout à l’aise, partout dans son élément. Clairement, c’est un séducteur et un très bon VRP.  Je suis à peine étonnée qu’il ait subjugué la sœur d’Olivier. Il a quelque chose de fascinant, un charme et du charisme à revendre. Est-ce qu’il pourrait entrer dans la catégorie des prédateurs sexuels ? Peut-être. Possible. J’ai appris que les harceleurs ne veulent pas jouir du corps de leur victime, ils cherchent à les soumettre, les dominer, s’assurer de leur emprise. Même si le sexe est de la partie, ce qu’ils désirent avant tout, c’est prouver qu’ils sont supérieurs et que tout le monde leur cède.  Je ne sais pas si Dubois a l’esprit aussi perturbé, mais d’une manière ou d’une autre, je finirai par le découvrir...

 

Aéroport de Walvis Bay, Walvis Bay, Namibie. 

J’espère que ni Omar ni moi n’attraperons aucune saloperie durant notre séjour. Nous nous sommes fait vacciner, mais il manque une dose, un rappel, un truc ou un autre qui rendrait notre protection vraiment efficace. Tant pis, pas le temps. Mais si quelque chose nous arrive, c’est moi qui allumerai un incendie, directement dans le bureau d’Olivier.

Il y a étrangement foule à l’aéroport, je ne l’aurais pas cru. Je n’ai cependant pas l’occasion de m’attarder sur la question  : j’aperçois mon nom, écrit sur une pancarte brandie par un Namibien en treillis et chemisette kaki.

— Là, fais-je à Omar en le lui désignant.

— C’est parti, me répond-il en me faisant un clin d’œil.

Dans l’avion militaire qui nous a menés jusqu’ici, nous avons échangé nos impressions sur Raphaël Dubois. Omar a tiré les mêmes conclusions que moi : l’homme est un séducteur. Il plaît, le sait et en joue. Est-ce que cela fait de lui un harceleur ? Pour le moment, ni lui ni moi n’en avons aucune idée.

— Bonjour, fais-je à notre chauffeur. Je suis Charlie Roussel et voici Omar Abdou, mon collaborateur. Je crois que Monsieur Dubois nous attend.

— Matheus, se présente-t-il en nous serrant la main.

Son sourire est franc, ses yeux brillants. Au moins, nous sommes bien accueillis, c’est déjà ça.

Pendant le trajet, Matheus parle avec Omar. Dans mon coin, je scrolle mon téléphone portable, envoie un texto à Olivier pour lui annoncer que nous avons atterri sans encombre, et regarde vaguement autour de moi. Je n’avais jamais mis les pieds en Namibie et je dois avouer que je suis plutôt agréablement surprise. Le long de la côte, entre dunes et mer, j’aperçois des flamands roses ainsi que des pélicans. Je m’attends aussi à tomber nez à nez avec des petites bêtes bien moins sympathiques. Les animaux dont s’occupe l’association de Dubois ne sont pas des oiseaux. Il est plutôt question de singes, de guépards, de lions et j’en passe. Omar est tout excité à cette perspective, moi, pas vraiment.

— Charlie, regarde ! s’exclame ce dernier en me désignant un envol de flamands roses.

C’est drôle qu’un homme comme lui, qui en a vu tellement, s’extasie pour si peu. Moi, je reste impassible. À force de réparer les bêtises des autres, de minimiser la portée d’une parole ou d’un acte - parfois odieux, et d’une manière générale, de côtoyer la laideur, j’ai perdu ma capacité à m’émerveiller. En même temps, je l’ai voulu. J’aurais pu rester dans la lumière, au lieu de choisir la crise comme terrain de jeu, tout comme j’aurais pu me ranger du côté de ceux qui dénoncent, exposent et recherchent la justice. Au lieu de ça, je me suis cachée dans l’ombre et j’ai décidé d’étouffer, de couvrir et de protéger. Forcément, il y a un prix à payer.

J’ignore combien de temps nous roulons. Lorsque nous franchissons les barrières d’une réserve où en grosses lettres est écrit Heal & Protect, je pousse malgré tout un soupir de soulagement. J’ai hâte de commencer et de terminer. Ce que me dit mon instinct ne laisse rien présager de bon.

 

 

Chapitre deux 

Raphaël Dubois correspond exactement à l’image que je m’étais faite de lui. Quand il se dirige vers nous pour nous souhaiter la bienvenue, le regard caché derrière des lunettes de soleil, il est tout sourire.

— Mademoiselle Roussel, je présume ?

— Charlie, le corrigé-je immédiatement.

Sa poigne est molle, la mienne, ferme. Je note qu’il me détaille des pieds à la tête. Il sourit devant mon tailleur-pantalon et mes chaussures plates. J’avoue que j’ai un peu fait n’importe quoi niveau vestimentaire, mais j’ai dans ma valise de quoi me rattraper. Et puis, même si nous sommes en Namibie, je suis attachée à ces tenues qui m’aident à me rappeler qui je suis.

— Charlie, répète-t-il.

Il salue rapidement Omar, avant de revenir vers moi.

— Je suis agréablement surpris. Quand Olivier m’a annoncé que vous faisiez le déplacement, je n’en ai pas cru mes oreilles. Je suis flatté. Flatté et honoré.

— Le député a insisté… Il voudrait que cette histoire se règle très vite.

Son sourire tombe légèrement. Si seulement il pouvait retirer ses lunettes que je vois un peu à qui j'ai vraiment affaire !

— Oui, oui moi aussi. Mais venez, ne restons pas là. On ne sait jamais quelles oreilles traînent.

Omar et moi échangeons un regard entendu. Serait-il parano ? Ou peu rassuré ? Aurait-il quelque chose à se reprocher finalement ?

— Combien de temps serez-vous avec nous ?

— Le temps nécessaire à ce que cette histoire soit tirée au clair.

— Parfait, je gage que c’est l’affaire d’un jour ou deux dans ce cas. Vous serez logés ici, si c’est bon pour vous. Il y a deux chambres, avec moustiquaire et douche. Ce n’est pas le luxe, mais vous ne manquerez de rien.

Matheus tire ma valise, Omar a son grand sac de voyage sur l’épaule. Ensemble, nous entrons dans une cabane en bois plutôt bien agencée. Une chose est sûre : le public se montre généreux envers Dubois et son association.

— C’est parfait… pouvons-nous discuter ?

Raphaël a retiré ses lunettes de soleil, je constate donc que ma question l’a pris au dépourvu. Il s’imaginait sans doute que j’allais réclamer une douche, me reposer, et repousser à plus tard notre entretien. Il me connaît mal.

— Sauf si vous avez un impératif plus urgent, complété-je, histoire de ne pas trop le brusquer.

— Non, non, c’est très bien. J’aime les gens qui sont réactifs, directs et qui ne tergiversent pas.

— Super. Accordez-moi deux minutes que je mette des vêtements plus appropriés et je vous rejoins… dans votre bureau ?

— Oui, il est là, fait-il en me désignant par la fenêtre de ce qui, pour quelques jours, sera ma chambre, un autre bâtiment.

— Je vous y retrouve.

Mon interlocuteur hoche la tête. Je plante mon regard au fond du sien pour tenter de percer son mystère. Mon intuition me souffle quelque chose, mais je refuse de l’écouter, c’est encore trop tôt.

 

Une fois seule, j'en profite pour observer discrètement ce qui se passe aux alentours : quelques Jeeps circulent au milieu d’hommes et de femmes qui vaquent à leurs occupations. Et j’entends des cris d’animaux, plus ou moins aigus, ce qui n’est pas forcément très rassurant.

Laquelle parmi toutes ces personnes est celle qui l’accuse de harcèlement ? Serait-ce la jeune, là-bas en pantacourt et top, qui remplit un seau en riant avec un type ? Ou celle plus loin qui donne le biberon à un singe ? Ou encore l’autre qui aide à construire une barrière ? Elles pourraient toutes endosser le rôle de la pouffe sans la moindre importance que m’a décrite Olivier.

Je demeure encore un instant perdue dans mes réflexions, puis me détache de cette fenêtre et sors de la cabane ; Omar est prêt, il m’attend en fumant.

— Fais gaffe, lui lancé-je sans rire, c’est la brousse ici, ne va pas y mettre le feu.

Il se marre.

— Charlie, on éteint les feux, tu te souviens ? On ne les allume pas.

À mon tour, je glousse. Nous arrivons donc détendus et déridés dans le bureau de Raphaël Dubois. Un endroit vraiment superbe. Grand, frais, aménagé et décoré avec goût… c’est luxueux. Si toute la réserve est à l’image de cet endroit, les animaux qui y sont soignés bénéficient d’un traitement de première classe.

Quand il nous voit, Dubois raccroche et se lève.

— J’étais en ligne avec Olivier. Il m’assure que vous êtes une championne.

— Vous en doutiez ? lui retourné-je froidement.

Une nouvelle fois, il me dévisage avant de faire dévier son regard sur le reste de mon corps. Un frisson désagréable me donne la chair de poule.

— Suis-je à votre goût, Monsieur Dubois ?

Ma question fait l’effet d’une grenade qui explose dans la pièce. Omar se racle la gorge, Dubois blêmit. Moi, je rage. Comment peut-il se comporter de cette manière alors qu’une femme menace de porter plainte contre lui ? Est-il inconscient ou carrément stupide ?

— Non… bien sûr que non… enfin ce n’est pas ce que je voulais dire, vous êtes ravissante, c’est juste… j’appréciais surtout que vous ayez changé de vêtements.

— C’est ce que je me disais, mais je n’en étais pas certaine.

Un rictus se dessine au coin de ses lèvres tandis qu’il contourne son bureau pour s’asseoir. Il nous invite à en faire autant et pose ses coudes sur sa table en bois clair, tapissée de documents en plus de son ordinateur.

— Ne perdons pas de temps, vous voulez ? J’ai beaucoup de travail.

— Parfait, alors allez-y, racontez-nous tout dans les moindres détails.

À mes côtés, Omar ne pipe mot. Il est tout ouïe.

— Comme Olivier vous l’a certainement expliqué, il y a cette fille, cette… il grimace de dégoût… cette garce… pardon, mais je ne trouve pas comment l’appeler autrement. Elle me menace et j’ai horreur de ça.

— Est-ce qu’elle a des raisons de vouloir porter plainte contre vous ?

— Absolument aucune ! Elle dit que je lui fais du rentre-dedans, que je tiens en sa présence des propos très connotés, que j’essaie de la tripoter… ce sont des conneries ! Je ne l’avais même jamais remarquée jusque-là.

— Combien de personnes travaillent dans cette réserve ?

— Une cinquantaine au total, parmi lesquelles une trentaine de bénévoles qui ont des missions plus ou moins longues.

— Et elle ? Elle est en mission ou à plein temps ?

— Elle est ici depuis sept mois. Normalement, il lui en reste cinq, mais je ne tiens pas du tout à ce qu’elle les fasse.

— Ne vous inquiétez pas pour ça. Je m’en occupe.

Mes paroles l’enchantent. Il croise ses bras sur son torse et me dévisage avec une nouvelle assurance.

— Je ne tripote pas les filles en leur murmurant des obscénités à l’oreille, Charlie. J’ai passé l’âge de ces débilités ! En plus, je suis marié à une femme superbe que j’adore. J’ai conscience d’attirer la gent féminine, de lui plaire et sans doute, cette fille a des vues sur moi. Elle essaie de se faire remarquer, mais entre nous, elle s’y prend vraiment comme un pied ! Ce n’est pas en me menaçant qu’elle va m’attendrir, bien au contraire. Un coup de pied au cul pour qu’elle dégage, c’est tout ce qu’elle a gagné.

Je demeure impassible, même si sa façon de parler me hérisse le poil.

— Vous pourriez me préciser ce qu’elle vous reproche ? Dans les détails, s’il vous plaît, et que du factuel.

Il s’impatiente.

— Vous voulez que je vous fasse un dessin ?

Décidément, je n’aime pas ses manières. Pour qui se prend-il à la fin ? Après tout, il n’est qu’un vétérinaire dans une réserve en pleine brousse, on est quand même loin du Premier Ministre ! Un vétérinaire, de surcroît, accusé de harcèlement sexuel.

— Si vous n’avez pas le vocabulaire approprié, oui.

Du coin de l’œil, je vois Omar qui se retient de rire. Moi, je ne plaisante pas du tout. Qu’il soit coupable ou innocent ne changera pas ce que j’éprouve vis-à-vis de ce personnage que je trouve très antipathique.

— Soi-disant que je l’aurais conduite un soir près de la cage aux lions et que j’en aurais profité pour lui mettre la main aux fesses et la traiter de lionne, parce qu’elle a les cheveux rouges. J’aurais ajouté que j’avais très envie de la faire rugir de plaisir. Des trucs complètement débiles, vous voyez, pas du tout mon genre.

J’ignore si ce sont des propos rapportés mot pour mot, mais si c’est exact, cette fille n’a aucune chance d’être prise au sérieux par qui que ce soit : policier, procureur ou même par un jury.

— Est-ce que ce fameux soir ou un autre jour, vous l’avez touchée ?

— Non !

— Effleurée ?

— Mais non ! Enfin !

— Est-ce que vous lui avez tenu des propos sexuellement connotés ?

J’ai envie de vomir, malgré tout, je poursuis mon interrogatoire.

— Absolument pas ! Te faire rugir de plaisir ! Non, mais vous me voyez dire ça ? Franchement ?

— Mon avis importe peu, Monsieur Dubois. Ce qui compte, ce sont les faits, ce que cette femme vous reproche et ce qui s’est réellement passé entre vous.

— Alors c’est très simple, il ne s’est jamais rien passé.

J’opine, pour lui montrer que je tiens compte de sa réponse, puis demande :

— Je sais que nous n’en sommes pas là, mais il faut que je vous pose la question : est-ce qu’elle pourrait aller plus loin qu’une plainte pour harcèlement sexuel ?

Dubois me fixe, les yeux ronds. Il ne comprend pas où je veux en venir, alors je précise ma pensée :

—Est-ce qu’elle pourrait parler d’agression sexuelle ? De viol ?

Cette fois, il tape des poings sur son bureau et se lève. Il est outré. Son visage est déformé, une veine saille dans son cou…

— Et puis quoi encore ? Ma parole, mais vous êtes complètement malade ? Je n’ai violé personne.

— Rasseyez-vous Monsieur Dubois et calmez-vous. Rappelez-vous que je suis de votre côté.

Il obtempère en grommelant.

— Eh bien on ne le dirait pas ! Qu’est-ce que c’est que toutes ces questions ? Vous êtes pire que les flics !

— Avec la vérité, je peux vous aider. Avec un mensonge, en revanche…

— Je n’ai pas touché cette traînée, je ne l’ai pas touchée vous m’entendez ?

— Très bien… Un petit conseil que je vous invite à suivre sans attendre : cessez de l’insulter. À partir de maintenant, dès que vous parlerez d’elle, vous la désignerez comme cette femme et non plus cette garce, cette traînée ni même cette fille. Ça passe très mal devant les caméras, vous devriez le savoir.

Il me jette un regard noir, mais ne dit rien.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Hélène Garnier.

Omar pianote sur son téléphone.

— Il faudra que je consulte son dossier et que j’aie une conversation avec elle.

— Oui… j’espère qu’elle ne va pas vous amadouer.

Qu’est-ce que ça veut dire  ? Vraiment, ce type est insupportable.

—Vous pensez que parce que je suis une femme, je vais me montrer sensible à sa cause ?

Il hausse les épaules, l’air de dire que j’ai bien compris ce qu’il a laissé sous-entendre.

— Vous me connaissez très mal, Monsieur Dubois. Je suis ici pour un job et je le ferai, sans égard pour personne. Je n’aurai aucune pitié.

Il me scrute, me jauge et décide de me croire. Visiblement rassuré, il retrouve le sourire de façade qui l’avait un temps abandonné.

— Olivier ne m’a pas menti sur votre compte. Vous êtes une belle, mais une redoutable femme. Cette fille va regretter de m’avoir cherché des poux dans la tête.

— Cette femme vous voulez dire, le reprends-je froidement.

Il glousse pour s’excuser.

— Oui, pardon, il va falloir que je m’exerce.

Je ne réponds pas. J’attends qu’il me communique toutes les infos qu’il a sur Hélène Garnier, puis file vers la sortie, Omar sur mes talons.

— Je vais vous raccompagner.

— Ne prenez pas cette peine, refusé-je. Vous pouvez reprendre là où vous en étiez. Nous nous chargeons du reste.

Omar et moi faisons quelques pas à l’extérieur. L’agitation dans la réserve est à son comble. Je regarde la photo sur le dossier et repère immédiatement ma cible : c’était la femme qui donnait le biberon au singe. Comme si elle se sentait observée, elle se tourne vers nous. Nos regards se rencontrent un instant. Je lis de la curiosité dans le sien  ? De l’inquiétude peut-être. Et autre chose de plus farouche.

— Qu’est-ce que tu en penses, Charlie ? Tu crois que Hélène Garnier est une menteuse ?

J’avais un pressentiment avant de monter dans l’avion. Maintenant que j’ai rencontré Raphaël Dubois, il s’est mué en conviction.

— Bien sûr que non, répliqué-je sans quitter des yeux la femme qui, j’en suis persuadée, a dit la vérité.

Ce ne sera pas de gaieté de cœur, mais je vais quand même devoir faire pression sur elle pour qu’elle se taise.

— Je compte sur toi pour me dégoter tout ce que tu peux trouver sur elle, en particulier ses secrets. Ne laisse rien passer, Omar, tu as compris ?

— Je suis ton homme.

Sa remarque me fait sourire, quand je lève la tête dans sa direction, je vois ses yeux, brillants, et me détourne.

— Go.

Il se met en route en direction de notre logement, pendant que je m’imprègne un peu des lieux et observe surtout le comportement des uns et des autres.

Je n’ai cependant pas fait deux cent mètres qu’on m’interpelle, avec beaucoup d’agressivité.

— Qui êtes-vous ?

Il n’y a qu’une personne qui ait des raisons de me montrer autant d’hostilité. Et je viens de consulter son dossier.

— Bonjour Mademoiselle Garnier, répliqué-je en me retournant pour lui faire face.

Elle est plutôt grande – un mètre soixante-dix environ, a des cheveux aux reflets dorés et de grands yeux bleus très expressifs. Je comprends pourquoi Dubois a flashé sur elle ; elle dégage quelque chose de félin et de sensuel. Sa bouche peut-être, rose, pulpeuse, bien dessinée. Ou ses courbes, comme il faut, là où il faut. À moins que ce ne soit ce qu’on peut lire au fond de son regard ?

— Bien vu.

Je hausse les épaules et esquisse malgré moi un petit sourire.

— Je n’ai aucun mérite, je viens de voir votre photo.

Les poings sur les hanches, elle réitère sa question :

— Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Charlie.

— Vous êtes son avocate ?

— Non.

— Dommage, ce salopard n’a besoin que de ça !

Hum, je vois que les insultes sont monnaie courante dans les deux camps. Mais je n’aime pas l’attitude farouche de Mademoiselle Garnier ni cette colère que je sens bouillir en elle. Elle est tellement révélatrice…

— Le moment venu, il avisera, rétorqué-je. Nous n’en sommes pas encore là.

— Hey, Hélène - un type d’une trentaine d’années et une femme un peu plus jeune lui désignent une Jeep, tu viens avec nous ? On va boire une bière.

Hélène Garnier semble hésiter, pas bien longtemps ceci dit. Après m’avoir mitraillée du regard, elle se tourne vers ses amis :

— Excellente idée ! Allons-y !

Et comme ça, elle s’en va.

 

J’en profite pour retourner dans ma chambre. J’ai du mal à l’admettre, mais je suis crevée et je n’ai plus les idées tout à fait claires. Une chose pourtant me saute aux yeux alors que je me mets au lit : Dubois a du souci à se faire. Je ne sais encore rien de précis sur Mademoiselle Garnier, mais elle ne me semble pas du genre à se terrer dans un trou de souris en attendant que l’orage passe, et ça, ce n’est pas bon signe.

Alors? Comment va Raphaël? ”

Olivier. Son texto fait vibrer mon téléphone.

“ Pas trop mal. Son terrain de jeu est assez impressionnant. Merci les gens!

Beaucoup sont sensibles à la cause animale. 

Sans aucun doute, mais tu verrais son bureau. À côté, le tien est à mourir de rire!

Je préfère ma place à la sienne, surtout en ce moment… tu as vu la fille? ”

La femme, bordel !

“ Entre-aperçue serait le terme le plus approprié. 

OK et? C’est une mytho? Dis-moi que c’est une mytho.

Je n’ai pas eu l’occasion de discuter avec, Olivier. Je n’ai que la version de ton beauf.

Cela devrait te suffire à te faire une opinion, non?

Oui, et tu ne vas pas aimer.

Merde.”

Il s’arrête à ça, mais ne met pas fin à la conversation pour autant. Très prudent, il m’appelle.

— Tu penses qu’il a vraiment essayé de se la faire ?

Mon Dieu que je déteste ces affaires de sexe ! Cette manière qu’ils ont tous de parler des femmes ! Personne n’a vraiment rien à envier aux élites.

— Je crois que Dubois est un séducteur invétéré qui ne comprend pas quand son charme n’opère pas.

— En clair ?

— J’ai de sérieux doutes quant à son innocence.

— Merde ! râle Olivier. Il fait chier ce con ! Débrouille-toi comme tu veux, mais fais quelque chose.

— Apparemment, il y a des lions en cage ici, je pourrais la leur jeter en pâture.

— Pourquoi pas, si ça nous épargne un scandale ! Les élections ont lieu dans deux ans, je ne peux pas me permettre une mauvaise presse.

— Relaxe, il est question de ton beau-frère, pas de toi !

— C’est la famille, Charlie. Le faux pas de l’un rejaillit fatalement sur tous les autres.

Je le devine en train de tourner en rond dans son bureau, fulminant, paniquant légèrement.

— Fais-moi confiance, tu veux bien ? Après tout, tu m’as demandé de m’occuper de ça, alors laisse-moi agir. Personne n’entendra parler de Garnier, je te le promets.

Il soupire.

— Elle est comment cette nana ? Fiable ?

— À première vue, elle a l’air d’avoir la tête sur les épaules.

— Elle ne pourrait pas être une droguée ou une alcoolique ?

— C’est certain, ça arrangerait nos affaires. J’ai demandé à Omar de se renseigner sur son compte. Il y a peut-être quelques cadavres dans ses placards. Si c’est le cas, nous les trouverons.

— Si ce n’est pas le cas, nous en mettrons, termine Olivier, la voix aussi coupante qu’un couteau.

— Si nous n’avons pas d’autre solution, soufflé-je en croisant mon regard dans le miroir au-dessus de la commode.

Rapidement, je me détourne.

 

 

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