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Un roman d'amour, un roman d'espoir aussi. Une plongée dans l'indicible, le sordide, l'actualité.

Il lui a tout pris, saura-t-elle tout lui reprendre ? Lily est une femme maltraitée par son mari. Depuis cette grossesse que Denis ne voulait pas. Depuis Charlotte… Et si en public le couple Châtelain fait rêver, derrière les portes closes, la réalité est tout autre. Non seulement Lily subit la brutalité de son mari, mais elle doit aussi supporter de vivre sans sa fille qu’elle aime pourtant désespérément. Jusqu’à cette soirée où tout bascule, et cet accord qui conduit les époux en Australie. A Perth, Lily fait la connaissance de Tate, un vendeur de Harley Davidson. Son attirance pour lui est immédiate, irrésistible ; elle tourne vite à l’obsession. La jeune femme osera-t-elle braver l’interdit ultime et tromper Denis ? De plus en plus jaloux et possessif, celui-ci lui, ne reculera devant rien pour la garder sous son contrôle. Ira-t-il jusqu’à commettre l’irréparable ? Lily aura-t-elle le courage de relever la tête et de l’affronter ? Et si en Australie, la jeune femme trouvait enfin une raison d’espérer ?
Une raison d’espérer est un roman sentimental qui vous emportera dans un tourbillon d’émotions particulièrement violentes et intenses, le tout dans le décor paradisiaque de l’Australie Occidentale.

Avis de lectrices

Commenter ce roman qui parle de la maltraitance conjugale, c’est au-delà des mots. Je viens de le terminer, et je suis bouleversée, je le finis en larmes, très très émue. Profondément touchée.
Emérance
Maude Perrier aborde dans ce roman époustouflant le sujet grave de la maltraitance conjugale. Avec virtuosité, elle nous embarque intensément et profondément dans le cycle infernal d'escalade des tensions de la violence verbale, psychologique, physique et sexuelle.
Lis Zabelle
Il existe des livres marquants, certains époustouflants, d'autres restant longtemps gravés dans les esprits ou même dans les coeurs, ce roman réunit tout cela à la fois...
Isachou

Un avant-goût du voyage que vous ferez

Où acheter Une raison d'espérer?

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Prix : 13,70 €

Lire un extrait

Chapitre Premier

 — Cette robe est vraiment superbe, je l’adore. Peux-tu faire un tour à 360 degrés que je voie mieux ?

— Comment ? Façon ballerine, les bras en l’air et les pieds en pointe ?

— Arrête de plaisanter Lily, ce dîner est très sérieux.

— J’entends bien, toutefois…

En affichant une expression très sévère, il s’approche et me prend par les épaules pour me faire pivoter. Je sens immédiatement son regard acéré mesurer la quantité de dos nu que la robe dévoile ; il s’agenouille même un court instant pour en contrôler sa longueur. Il l’a choisie pourtant, il sait tout cela, mais il n’y a rien à faire, il faut qu’il vérifie à nouveau.

— Peux-tu me montrer ta culotte ?

Cette fois, je manque de m’étouffer.

— Excuse-moi ?

— Le tissu a tendance à te coller un peu lorsque tu marches. Il suffirait que tu aies un string ou quelque chose d’aussi vulgaire, pour que tes fesses soient exposées à toute la société…

Mince, mais pour qui me prend-il donc à la fin ?

— Je ne porte pas de string Denis, je n’y ai même pas pensé.

Ignorant mes protestations, il me fait un geste de la main, me commandant par là-même de la relever.

— Et puisque tu lui trouves ce défaut majeur, autant changer complètement de tenue non ? Ce serait plus simple.

Et surtout moins humiliant ! Franchement ! Où a-t-on vu qu’un homme demande à son épouse de soulever sa robe pour qu’il puisse vérifier la forme, la taille et la couleur de sa culotte ?

— La robe n’a aucun défaut, c’est toi qui as un corps disgracieux et une démarche peu élégante.

Une flambée de chaleur inonde mes joues. Elles doivent être cramoisies de honte et de colère. Lentement, je remonte le vêtement au-dessus de mes hanches, lui laisse deux secondes pour reluquer mes fesses, puis le baisse.

— Comme tu peux le constater, grincé-je, pas de string.

— Change-moi ça quand même, ça ne me va pas. Tes courbes sont trop marquées.

— Mais non, n’importe quoi !

D’un geste un peu brutal, il soulève ma robe.

— Tu te voiles la face Lily, tu as pris énormément. Même avec un collant ça va se voir, il faut tout recouvrir, que ce soit bien uniforme, sans aucun relief.

D’un pas décidé, il fonce dans la chambre et me rapporte une horreur.

— Pourquoi fais-tu la grimace ? 

— Avec cette horreur, j’aurai l’impression d’avoir vingt ans de plus. Elle est immonde.

— Cette culotte, me reprend-il aussitôt, évitera que tout le monde ne lorgne sur ton derrière. Mais peut-être qu’en définitive, c’est ce que tu cherches…

Sa voix m’interpelle. Ses yeux s’étrécissent. Ma remarque n’est pas passée. Ou plutôt si, elle est passée, mais elle a été mal interprétée.

— As-tu l’intention de chauffer tous les hommes qui seront à table ?

— Ne sois pas ridicule…

— Où crois-tu que nous allons dîner, dans un bordel ? 

— Denis…

— Il y aura toutes les têtes pensantes de Bio Food, à commencer par Serge. L’ambiance sera professionnelle avant tout, alors fait un effort pour réfréner tes ardeurs !

Réfréner mes ardeurs ? Pour qui me prend-il donc ? Une chatte en chaleur ? Je meurs d’envie de lui répondre quelque chose de bien cinglant, mais me retiens. Ce repas et l’introduction boursière de sa société le mettent assez sous pression comme cela. Si je le provoque pour une culotte, la soupape sautera.

— Très bien, cédé-je, en lui décochant un regard que j’espère éloquent. Je ne veux surtout pas te faire te sentir mal à l’aise.

Presque instantanément, son visage se décrispe. La lueur dans ses yeux devient triomphale, un sourire satisfait étire ses lèvres. Il opine puis se détourne et fouille la poche de sa veste. Il en revient avec dans la main, une boîte rectangulaire.

— Tiens, c’est un cadeau.

Dans l’écrin se trouve un bracelet. Le motif central représente deux cercles entrelacés dont l’un est entièrement pavé de diamants brillants sertis à grains, et l’autre est simplement en or blanc. D’autorité, il me l’attache au poignet.

— Il te plaît ?

— Il est très beau, réponds-je sans grand enthousiasme. Merci.

— De rien… bien tout est parfait ainsi.

Tout ? Je suppose qu’il parle de moi, de lui, du couple que nous allons former, de l’image que nous allons renvoyer à ses collègues. Je me demande quand même pourquoi il se donne autant de mal. Pourquoi ma tenue ou les bijoux dont je me pare, lui importent autant puisque de toute manière, les gens le regardent déjà comme un demi-dieu ? C’est néanmoins un fait : Denis ne laisse jamais place au hasard. Que ce soit lors de sorties entre amis ou à l’occasion de repas d’affaires, il supervise toujours tout. Il régente ma coiffure (des chignons bun la plupart du temps, il déteste mes cheveux lâchés qui selon lui me donnent un air de souillon), vérifie mon maquillage, contrôle la longueur de ma robe – robe ou jupe, il a horreur des femmes en pantalon -, et détermine quels bijoux je dois porter. Je dois le mettre en valeur sans lui faire d’ombre. Alors il décide, et j’ai pris l’habitude de le laisser faire. Pour autant, le coup de la culotte, il ne me l’avait encore jamais fait. J’imagine qu’à évènement particulier, attitude démesurée… une partie de moi en est révoltée, l’autre, la plus grande, s’en moque. Porter telle ou telle robe, telle ou telle bague ? Au fond cela m’est égal ; la soirée n’aura de toute façon pas plus de saveur que les autres. Bon, j’exagère, quelquefois je passe un moment agréable. Je parle volontiers, bois un petit verre, souris davantage. Il m’arrive même de rire ou de faire rire mes interlocuteurs. Malheureusement lorsque ceux-ci sont masculins, Denis voit rouge et dès que les portes de notre appartement se referment, je paie mon oubli…

— Parfait oui.

Sa langue effleure le lobe de mon oreille, ses mains descendent sur mes fesses. Il me presse contre lui pour me faire sentir sa satisfaction grandissante.

— Il est superbe ce bracelet n’est-ce pas ?

— Oui, réitéré-je, les yeux sur la pendule à chiffres romains posée sur un piédestal en marbre. Denis, nous allons être en retard.

— On va le faire Lily. 

Sa main glisse dans la mienne. Il m’entraîne dans le petit salon puis vers le canapé.

— J’ai besoin de me sentir au meilleur de ma forme.

On ne va rien faire du tout Denis, tu vas faire.

D’un geste adroit, il me fait basculer sur l’accoudoir avant de remonter ma robe. Ses mains tirent en même temps sur mon collant et mon slip, et les descendent jusqu’à mes genoux. Je l’entends baisser sa braguette… et c’est tout. Il est en moi sans préambule, sans avoir pris le temps même de me mettre en condition. Pourquoi l’aurait-il fait d’ailleurs ? Il n’est pas question d’amour ici. Ni de faire l’amour. Lorsqu’il est derrière, c’est qu’il veut asseoir sa puissance, s’assurer d’être en territoire conquis ; combler aussi une insécurité dont la nature et l’origine m’échappent. Rien de plus. Si ses mains sont sur mes fesses, elles ne les caressent pas, ne s’aventurent nulle part. Elles sont là simplement pour me maintenir en position tandis qu’il s’agite. Pendant ce temps, je fixe un point devant moi. Je n’ai pas le droit de me tourner pour chercher le contact, même visuel. Il ne le veut pas. Il ne veut pas que je le regarde pendant qu’il me domine. Peut-être redoute-t-il l’image qu’il me renverrait ? Ou alors c’est sa manière à lui de se gonfler d’importance. De se dire qu’en cet instant précis, il est tout, et moi rien ou vraiment pas grand-chose.

Au moment où il est proche de la jouissance, ses jambes se raidissent contre les miennes. Les doigts de sa main gauche s’enfoncent dans ma chair. Et soudain, il me claque la fesse droite. De surprise, je sursaute et laisse échapper un cri. Denis pousse un grognement et recommence avec plus de vigueur. Ma peau flambe, me brûle, la douleur m’arrache une autre plainte sourde. Au lieu de s’arrêter il continue trois, quatre, peut-être cinq fois. J’ai beau me mordre la lèvre, rien n’y fait, de nouveaux cris partent et là, il jouit dans un râle.

Encore sonnée, je demeure sans réaction tandis qu’il me tapote la fesse comme si j’étais une brave bête, et me libère.

— Dépêche-toi de te rhabiller, nous n’allons pas tarder.

Je le regarde remonter la braguette de son pantalon. Il irradie de confiance et de charme. Il est magnifique. Une belle ordure, littéralement.

— Donne-moi quelques minutes.

Tel un automate, je retire complètement mon collant et mon slip, et les prends sous le bras.

— Lily ?

Lorsque je me retourne, il a dans la main l’odieuse culotte qu’il voulait me voir porter.

— Ne l’oublie pas. 

Une fois la porte de la chambre refermée, je m’effondre sur le lit. L’heure n’est pas propice à l’apitoiement, cependant la scène qui vient de se dérouler me laisse un arrière-goût particulièrement amer. Subir sans broncher cet acte impersonnel, mécanique et froid que je peine à désigner comme autre chose qu’un coït purement fonctionnel, n’est déjà pas glorieux, mais endurer qu’il me claque les fesses comme une jument ? Merde je n’ai vraiment plus aucune estime pour ma personne !

Pourquoi en aurais-tu Lily ?

Sous le coup d’une impulsion que je ne cherche pas à réprimer, j’ouvre le dernier tiroir de ma table de chevet pour en ressortir l’objet le plus précieux, le plus cher à mon cœur en morceaux : un cahier plein de photos imprimées sur du papier quelconque. Denis ne connait pas son existence, et Sonja, notre employée de maison, non plus. Il se trouve dissimulé sous un tas de bazar, des bijoux de peu de valeur, des crèmes du soir, des produits d’hygiène féminine, deux livres que je n’ai jamais lus, un câble de téléphone, des paquets de mouchoirs… des choses sans importance qui pourraient être rangées autre part, mais que je fais exprès de laisser là, comme un répulsif à fouineurs. 

Il s’agit d’un album-photos que j’ai fait moi-même, avec des clichés pris de mon Smartphone et imprimés au bureau, sur du papier blanc ordinaire. On y voit un bébé qui se transforme en une petite fille. Ma fille. Notre fille pour être exacte. Charlotte. Notre enfant que Denis a rejetée dès la découverte de ma grossesse, et que moi-même j’ai abandonnée – n’ayons pas peur des mots-, peu après sa naissance. Toutes les fois où nous lui rendons visite à Fontainebleau, je la photographie. Tandis que Denis se réfugie dans la cuisine et que madame Cornet s’y rend pour échanger brièvement avec lui, j’en profite. Je n’en fais pas beaucoup, seulement trois ou quatre. Si je m’écoutais, je la mitraillerais sans discontinuer, mais je redoute d’être prise sur le fait. Les conséquences seraient dramatiques : en plus d’une scène, Denis pourrait m’empêcher de la voir, chose que je ne supporterai pas. Alors je me contente de ce minimum, de ces clichés volés et de ce cahier qui retrace l’évolution de mon poussin depuis qu’elle portait des couches.

La photo sur laquelle je m’arrête la représente il y a environ six mois. Charlotte y est tout sourire. Elle a de jolis cheveux châtain relevés en deux couettes, et ses beaux yeux bleus, translucides, bien qu’atteints de strabisme, sont rieurs et pleins de vie. On ne peut que s’attendrir devant sa frimousse si adorable. Mon doigt tremble lorsque je caresse sa joue sur le papier. Le remords de ne pas m’être battue pour elle comme toute mère qui se respecte, jette une poignée de gros sel sur la plaie toujours à vif et béante. Je regrette tellement ! Si cela se trouve, aujourd’hui, Denis aurait fini par l’accepter.

Si cela se trouve, aujourd’hui, Denis et moi serions divorcés, et je serais une mère célibataire œuvrant quotidiennement pour le bonheur de mon enfant…

Si…

Sentant mes yeux me piquer dangereusement, je remets à la hâte le cahier à sa place et me précipite dans la salle de bains pour terminer de me rajuster. Ce n’est pas le moment de pleurer alors qu’il m’attend pour une soirée de la plus haute importance.

Vraiment, vraiment pas le moment.

— Comment suis-je ?

L’œil pénétrant me scrute. Il hoche la tête.

— Relève ta robe.

Une fois de plus, j’ai l’impression d’être un animal de foire, mais je m’exécute et lui dévoile mes dessous.

— Tu devrais mettre le pendentif en diamant, il ira très bien avec le bracelet. Tu seras étincelante.

Comme une guirlande de Noël, ai-je envie de rajouter. Je me retiens encore une fois, et vais chercher ledit pendentif dans mon coffre à bijoux. Me voilà enfin prête, totalement à son goût. Alors qu’il pose mon manteau sur mes épaules, il me souffle dans le creux de l’oreille :

— Je veux que tu sois irréprochable ce soir Lily. Parfaite en tous points.

Parfaite ? Irréprochable ? Tout en le précédent dans le couloir, je sens mon cœur battre plus fort. L’épée de Damoclès est là, au-dessus de ma tête, et commence à tourner.

Le Pré Catelan est une adresse de haute renommée située en plein cœur du bois de Boulogne, dans la proche banlieue parisienne. Son restaurant gastronomique, dirigé par un chef étoilé, se dissimule dans un pavillon de l’époque Napoléon III. Si l’extérieur est majestueux, l’intérieur n’est que sobriété et luxe. Je ne suis pourtant pas impressionnée par les colonnes, le marbre, l’élégance de l’endroit, car j’y suis déjà venue. Denis m’y avait emmenée lorsque nous sortions ensemble. Si ma mémoire est bonne – et je pense qu’elle l’est –, c’est précisément sous l’une de ces tables raffinées que j’avais osé me glisser pour le mettre en transe. Il y a un bout de temps maintenant, mais le souvenir de ce moment est intact, et me provoque un pincement au cœur. Mon attitude était totalement inappropriée, mais Dieu que nous avions ri sur le chemin du retour ! Quelle impudeur  mademoiselle Morin. Si nous nous étions fait prendre… Je l’avais regardé, le cœur au bord des lèvres. Si nous nous étions fait prendre, nous aurions ramassé nos affaires et j’aurais repris dans le parc, dans la voiture, chez toi. Tu me fais tellement envie Denis. Tout le temps j’ai envie de toi. De te toucher. De te sentir. De te goûter. Tu es ma drogue. Amoureusement, il avait passé sa main derrière mon épaule, et m’avait attirée contre lui. Viens par ici ma camée m’avait-il dit en effleurant mon front d’un baiser. Il m’avait outrageusement fait l’amour dans l’ascenseur qui nous conduisait chez lui.

Voilà que je me retrouve à nouveau dans ce lieu chargé de souvenirs, au bras de la même personne. Enfin, physiquement, elle est la même, mais il n’y a rien de commun entre le Denis de l’époque, et celui d’aujourd’hui. Lorsque je songe à ce qui est arrivé une heure plus tôt, la nostalgie et la tristesse me gagnent ; d’un mouvement de tête, je les chasse. Ces sentiments n’ont pas leur place ce soir. Aucune ombre, aucune pensée négative ne doivent altérer mon humeur, rien ne doit fendre le masque dont je suis parée. Je dois me montrer épouse comblée et femme parfaite. Briller, et faire des envieuses.

C’est ce qu’il attend de moi.

C’est ce qu’il doit voir. Et avoir.

À l’arrivée de Serge et de Constance, j’esquisse un sourire un peu crispé. Serge est le Président de Bio Food. Il a une cinquantaine d’années, une belle prestance, et des manières de grand bourgeois. Constance est un peu plus jeune, mais surtout plus guindée. J’ai eu l’occasion de la croiser quelquefois, au gré de dîners professionnels, mais n’ai jamais eu avec elle aucun atome crochu. Sans que je sache pourquoi, j’ai l’intime conviction qu’elle trouverait normal que Denis surveille mes apparitions publiques. Je la vois parfaitement approuver son choix de mes sous-vêtements par exemple. La raideur de sa posture est pour moi le reflet de sa raideur intellectuelle. Elle ne doit pas tolérer la moindre folie, le plus petit écart.

Pourtant, lorsque mon regard rencontre ses yeux verts, un sentiment proche de la culpabilité m’envahit. Et si j’avais tout faux ? Et si ce masque policé dissimulait des souffrances inavouables ? Si son mari était un jaloux qui lui faisait des scènes monstres lui aussi, et la frappait ? Serge a l’air gentil comme ça, mais comme Denis, il peut cacher son jeu. Dans notre monde fait d’apparences et d’apparats, il est impossible de savoir ce que camouflent les bijoux et les toilettes de haute couture. C’est voulu. Il ne faut jamais laisser penser que les choses ne sont pas ce qu’elles paraissent être. Nous nous devons de toujours donner le change, sauver la face. Constance a un visage aimable, mais figé, impénétrable. Si cela se trouve, avant de venir, Serge l’a bousculée sur le rebord d’un canapé pour la prendre comme un animal. Il lui a peut-être claqué les fesses jusqu’à la faire crier, puis il lui a commandé, sur le ton le plus banal qu’il soit, de se préparer à partir. Allez savoir. Elle ne laisse transparaître aucune espèce d’émotion, pas la moindre. Pourrait-il en être autrement ? Puis-je me permettre moi de dire qui est véritablement mon mari ? Rien que de l’imaginer, j’en ai froid dans le dos.

— Un sou pour vos pensées.

La voix qui interrompt mes réflexions est légèrement voilée ; elle me fait sursauter. Aussitôt Serge se confond en excuses et j’en fais autant. Je crois même que je rougis.

— Pardonnez-moi Serge, j’étais ailleurs…

— Je vous demandais si vous connaissiez le Pré Catelan et son chef.

Par pur réflexe, je cherche Denis du regard. Ses yeux sont braqués sur moi. En silence, il m’avertit. Parfaite. Impeccable.

— Denis et moi sommes venus y dîner il y a quelques années. J’avais bien aimé.

— L’os à moelle est divin… Voilà Pierre-Yves et Anne-Catherine, ainsi qu’Amaury et Blandine. Venez.

Je les connais tous de nom, et de vue. Un à un je les salue pendant que Denis, qui s’est rapproché, me tient fermement par la taille. Son message est réitéré : ne te donne pas en spectacle, ne te fais pas remarquer.

C’est ce que je fais. Je me montre polie et discrète. Je réponds lorsqu’on m’adresse la parole, me fends d’un sourire, tends l’oreille, mais ne prends part à aucune conversation. Je me contente d’écouter, et d’observer.

Une fois de plus, ce qui se passe me sidère. Denis se met à parler de l’avenir boursier de Bio Food, et tous, sans exception, le regardent avec admiration – voire dans le cas de Pierre-Yves, fascination. Même Serge boit ses paroles. Quant à mes voisines, elles ne sont pas non plus en reste. Elles discutent d’autre chose, pourtant, aucune ne peut se retenir de lui jeter des coups d’œil à la dérobée. Constance, l’impassible, la stoïque Constance, a les yeux qui roulent souvent dans sa direction. Ils s’y attardent un moment puis reviennent sur son assiette ou sur nous. Mon cher mari les attire tous dans ses filets sans que personne n’en ait conscience. 

Cela me rappelle les premiers instants où je l’ai vu. J’étais comme eux, sous le charme. Conquise. J’étais même plus que cela, j’étais hypnotisée. Par son regard brillant d’intelligence, sa gestuelle élégante, son charisme et l’assurance qui émanait de toute sa personne. Il avait – il a encore –, cet incroyable pouvoir d’attraction. Personne n’est en mesure de lui résister ou de rivaliser. Serge est le président de la société. Il la connait tout aussi bien que lui, pourtant il parait bien pâle à côté, effacé je dirais. L’aura de son directeur général le plonge dans l’ombre. Il pourrait en être chagriné – après tout, c’est lui le fondateur de Bio Food –, il ne l’est pas. Il opine, sourit franchement, partage l’enthousiasme commun. Je suis certaine qu’il se félicite d’avoir un jour croisé la route de Denis.

Je suis bien la seule à ne pas tomber en pâmoison ce soir. Rien d’étonnant en soi. Et si j’ouvrais la bouche, je parie que la magie cesserait d’opérer. Mesdames et messieurs, celui que vous dévorez du regard est un salaud. Un jaloux. Un être abject. Il a fait de ma vie un enfer. Il me frappe voyez-vous. Il ne me fait pas l’amour, il me baise. Au bout de la table, Denis s’esclaffe ; comme un seul homme, son auditoire l’imite. Attendez, je ne vous ai pas tout dit. Ce type que vous trouvez drôle est papa. Vous ne le saviez pas n’est-ce pas ? Bien sûr que non, comment le pourriez-vous ? Il n’en veut pas. Il la rejette. Cette ordure qui ce soir vous domine de la tête et des épaules fait élever son enfant par quelqu’un d’autre. Que dites-vous de ça ? Le trouvez-vous toujours aussi formidable ? J’aimerais beaucoup avoir le courage de prononcer ces quelques mots. Ils feraient l’effet d’une grenade dégoupillée. Mais non. Je vais me taire et être bien sage. Pas d’esclandre.

L’entrée servie, les conversations vont bon train. Denis ne pense plus du tout à moi et c’est tant mieux, l’épée qui tournoyait au-dessus de ma tête peut ralentir sa cadence pour de bon. À mon tour, je cesse de lui accorder la moindre attention, d’autant que mes voisines, Anne-Catherine et Blandine sont finalement assez divertissantes. Je les écoute avec plaisir. Quand Anne-Catherine évoque les prouesses de ses enfants, je garde un sourire plaqué sur mes lèvres. J’ai suis entraînée à rester impassible alors que le sujet me blesse outrageusement. Beaucoup de nos amis sont également parents, je n’ai donc pas eu le choix que d’apprendre à feindre. Il serait bon cependant que la conversation ne s’éternise pas sur Camille, Louisa et Paul.

C’est Constance qui, sans le savoir, vient à mon secours. Alors qu’Anne-Catherine me parle de Louisa et de danse, je l’entends interroger Blandine sur sa recherche d’appartements. Quitte à paraitre un peu grossière aux yeux de mon interlocutrice, je me tourne vers Blandine.

— Que souhaitez-vous exactement, et dans quel quartier ?

Avec effusion, elle me parle du rêve qu’Amaury et elle ont d’habiter non loin de la tour Eiffel.

— C’est un secteur que nous affectionnons tout particulièrement.

Là, je trépigne. J’ai justement un appartement que je cherche à louer depuis des semaines. Et si ?

— Je pourrais bien avoir quelque chose à vous montrer. Un deux cents mètres carré dans le huitième avec une vue imprenable sur notre belle Dame de fer.

— Lily, vous m’intéressez.

Assis en face de moi, mais deux chaises plus à droite, Amaury se penche dans ma direction.

— Pouvez-vous m’en dire plus ?

Un coup d’œil en direction de Denis me le révèle en grande discussion avec Pierre-Yves. Il me tourne la tête. En revanche, j’ai deux époux qui sont suspendus à mes lèvres. Des ailes me poussent dans le dos, comme si j’allais décoller de mon siège.

— Avec plaisir. Il est situé près du métro George V, à deux pas de l’avenue Montaigne.

Amaury acquiesce. Il connait. Parfait, je poursuis. Me voilà plus que jamais dans mon élément. Je ne m’imaginais pas faire l’agent immobilier ce soir, mais après tout pourquoi pas ? Pour un loyer mensuel avoisinant les huit mille euros, j’aurais, je crois, tort de me priver. Et si je peux contribuer à rendre l’aura de Denis plus brillante encore pourquoi hésiter ? Nul doute qu’il adorera ça. Peut-être en retour, acceptera-t-il de m’emmener la voir.

— Ce bijou se trouve dans un immeuble en pierre de taille de très grand standing. Il est au cinquième et dernier étage. Il y a un ascenseur et une gardienne. Trois chambres, dont une suite parentale, un petit salon, un grand salon, une salle à manger, une cuisine équipée moderne, une salle de bains, une salle de douche, et un dressing. Un balcon extérieur permet de prendre le petit déjeuner face à la tour Eiffel. D’autres fenêtres donnent sur une cour intérieure, un espace vert entretenu par un jardinier. Il y a de jolies plantes et des fleurs toute l’année. De ce côté-ci, vous pouvez être dérangés, mais seulement par le piaillement des oiseaux.

Ma dernière remarque secoue de rire Amaury.

— Vous me plaisez beaucoup Lily, dit-il avant de se tourner vers sa femme. Qu’en penses-tu ?

— Sa présentation est plus qu’alléchante en effet. Y a-t-il une possibilité de le visiter ?

— Bien entendu, m’empressé-je en sortant mon téléphone pour consulter mon agenda. 

Amaury fait de même. Pendant quelques instants, nous nous sommes coupés du monde.

— Quand avez-vous une disponibilité ?

— J’imagine qu’une opportunité pareille ne reste pas longtemps sur le marché.

— En effet, confirmé-je, même si ce n’est pas vraiment le cas.

Cet appartement est en location chez nous depuis plus de deux mois et personne n’en a voulu. Trop cher ou pas assez… parfois j’ai du mal à suivre le raisonnement de mes clients.

— Alors le plus tôt sera le mieux. Blandine ?

— C’est toi le plus difficilement libérable chéri. Ton jour sera le mien.

— Il te tente toi aussi ?

Le regard de Blandine accroche celui de son mari. Une onde passe entre eux, j’en suis à la fois attendrie et jalouse. Le temps où j’échangeais ce genre de regard avec mon propre époux est bien révolu.

— Dites-moi tout Amaury, j’ai très envie de vous faire découvrir ce bel appartement. Je suis certaine qu’il sera votre coup de cœur.

Il me répond d’un autre sourire, et nous calons ensemble une date pour la fin de semaine. Finalement, ce dîner au Pré est plus sympa que prévu, et si je parviens à conclure cette location avec Blandine et Amaury, je le considérerai comme un de mes lieux porte-bonheur.

Alors que la soirée s’achève et que nous nous séparons, je suis franchement optimiste. J’embrasse avec chaleur chacune des personnes avec laquelle j’ai partagé ce moment, en marquant tout de même ma préférence pour le couple que forment Amaury et Blandine. Je n’aurais pas cru prendre autant de plaisir, mais grâce à eux, voilà qui est fait.

— Nous nous voyons jeudi, avenue Montaigne, me dit ce dernier en se penchant pour me faire la bise. J’ai hâte.

Au même moment, une main effleure mon dos. Je me retourne et croise un regard qui me fige le sang.