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Une histoire qui va vous faire vous poser des questions.

Quand on a fait de la prison, le droit à une seconde chance est-il une réalité ou un mythe ? En sortant de prison, Christelle pense que le plus dur pour elle est passé. Elle va vite comprendre que l’enfer ne se trouve finalement pas que derrière les barreaux… Christelle pourra-t-elle malgré tout refaire sa vie ou son passé carcéral y fera-t-il obstacle ?
Une Seconde Chance est un récit sentimental qui vous invite à faire la connaissance d’une femme traumatisée, blessée, rongée par la culpabilité.  Une femme qui même libérée, va continuer de payer…

Avis de lectrices

Cette histoire m'a bouleverse, m'a fait verser une larme. Très touchante cette histoire, la boule au ventre, on pense qu'elle ne sera pas surmonté son passé, mais une nouvelle vie s'ouvre à elle. Je recommande ce livre et bravo de nous faire découvrir des histoire magnifique.
Florence
J'ai beaucoup aimé. J'ai trouvé certaines scènes un peu crues, ce qui m'a semblée inutile pour ce thème. La suggestion peut faire autant d'effet. Ce livre m'a aussi fait prendre conscience de la difficulté du milieu carcéral. J'ai pleuré aussi ! C'est un livre qui mérite sa chance et qui ne peut pas laisser indifférente
Client Amazon
Je ne saurais par où commencer tellement ce livre m'a bouleversée. Je pense même que c'est un des meilleur de l'auteur. On ressent même pas la quantité de pages tellement l'écriture est fluide et on a pas envie de le lâcher. J'en dirais pas plus. Vous pouvez foncer sans problème. Bonne lecture
Antonio

Trailer

Où acheter Une Seconde Chance?

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Lire un extrait

Chapitre premier

Lorsque la porte se referma derrière elle, elle resta figée sur le trottoir, incapable de faire le moindre pas. L’angoisse, l’appréhension, la prirent à la gorge. Tournait-elle vraiment le dos à l’enfer se demanda-t-elle, ou lui faisait-elle face ? Il est derrière toi Chris, s’invectiva-t-elle en y mettant autant de conviction que possible. Le cauchemar est terminé ! Avance, fais un pas, tu es libre. Enfin, tu es libre ! Forçant son courage, Christelle traversa le trottoir et, suivant les indications écrites sur la feuille qu’elle tenait à la main, tourna à droite, en direction d’un arrêt de bus. Elle devait se rendre à la gare, et prendre un aller simple pour Reims. C’était son plan. Son seul, son unique plan. Elle ignorait l’accueil qu’elle recevrait là-bas, mais dans l’immédiat, elle n’avait aucune alternative.

Se retrouver à marcher sur le trottoir, son maigre baluchon à l’épaule, lui fit un drôle d’effet. Elle avait presque le tournis. Et tous les passants qu’elle croisait augmentaient son malaise. Ils savaient se répétait-elle sans cesse. Ils savaient d’où elle venait.

La tête baissée pour éviter d’autres regards, la jeune femme pressa le pas jusqu’à l’arrêt de bus. Lorsqu’elle y arriva, elle se mit un peu à l’écart, et fixa un point invisible droit devant elle. Elle ne vit même pas la voiture qui se garait sur l’emplacement réservé aux bus.

— Christelle !

Imperturbable, totalement perdue dans ses pensées, Christelle ne réagit pas. Ce n’est que lorsqu’elle sentit quelqu’un lui tapoter l’épaule qu’elle se retourna en sursautant.

— Ce monsieur vous klaxonne depuis une minute au moins, expliqua une femme, visiblement agacée.

Elle suivit la direction qu’elle pointait, et reconnut presque immédiatement la Ford Focus noire, ainsi que son conducteur. Ses yeux inexpressifs jusque-là, s’arrondirent de surprise.

— Papa ?

Maurice Carpentier, un sexagénaire au visage froid, aux yeux clairs, glacés, se pencha vers la vitre passager.

— Monte, ordonna-t-il sans une once de chaleur dans la voix.

Il lui fallut un instant pour comprendre. Un instant pour réaliser que son père, la dernière personne qu’elle se serait attendue à voir, avait fait deux heures de route pour venir la chercher. Ses affaires serrées contre sa poitrine, elle se pencha à son tour, et le regarda droit dans les yeux.

— Tu es sûr ?

— Monte, avant que je ne change d’avis.

Leurs regards se rencontrèrent, mais très vite, la jeune femme détourna le sien. Elle ouvrit la portière et se laissa glisser sur le fauteuil passager.

— Merci, souffla-t-elle après de longues minutes d’un silence intenable, c’est gentil à toi d’être venu me chercher.

— Je l’ai fait pour ta mère, lui retourna son père, sur un ton aussi tranchant qu’une lame. S’il n’y avait eu que moi, je t’aurais laissée te débrouiller. 

Discrètement, Christelle jeta un coup d’œil au profil du retraité. Il fixait la route, la mâchoire crispée, les mains serrant si fortement le volant qu’il en avait la jointure des doigts toute blanche.

Avait-elle vraiment quitté l’enfer ? Rien n’était moins sûr…

 

Ils roulèrent dans un silence de plomb, que la jeune femme trouva rapidement insupportable. Pourtant, elle venait de passer seize mois dans une cellule, parfois seule, parfois en compagnie de codétenues qu’elle avait hâte d’oublier. Seize mois au milieu de la fureur, des cris, des hurlements, d’une hystérie collective. Seize mois au cours desquels elle avait chéri le moindre moment de calme, et de silence, la plus petite minute de quiétude. Mais, dans cette voiture, avec son père, elle chercha par tous les moyens à le rompre.

— Tu m’emmèneras la voir ? osa-t-elle, les yeux sur la voiture qui les précédait.

— Je t’indiquerai où elle est.

— Papa…

— Je ne veux pas parler de ça Christelle, d’accord ? Je ne veux pas te parler plutôt. Je sais que tout ce qui est arrivé n’est pas entièrement de ta faute, je le sais, mais je n’arrive pas à te pardonner. Ce que tu as fait a détruit notre famille, a détruit ta mère, m’a détruit moi… J’ai besoin de temps, de beaucoup, beaucoup de temps.

— Je suis détruite moi aussi, murmura Christelle, une larme dans la voix. J’ai tout perdu… Il ne me reste plus que toi.

Maurice quitta brièvement la route des yeux. Dans son regard bleu clair, il lut tous les sentiments qui l’habitaient, des sentiments tous plus sombres les uns que les autres.

— Je ne peux rien pour toi, décida-t-il en se concentrant à nouveau sur sa conduite. Je sais que tu es abîmée, par ce qui s’est passé et par la prison, mais pour le moment, je ne peux pas te tendre la main. C’est au-dessus de mes forces.

À ces mots, Christelle se mordit la lèvre jusqu’au sang.

— Je comprends, assura-t-elle. Cela ne fait que trois mois qu’elle est partie…

— Trois mois, six jours, et cinq heures.

— Trois mois, six jours, et cinq heures, confirma-t-elle en fermant les yeux pour se souvenir du visage de cette femme qui lui avait donné la vie. Je ne pourrai jamais me le pardonner non plus, tu sais ?

En guise de réponse, son père fit un léger signe de tête avant de se plonger dans un mutisme total, qui dura tout le reste du trajet. Renonçant à l’en sortir, Christelle cala sa nuque contre l’appui-tête de son siège, et ferma une nouvelle fois les yeux. Il y avait encore quelques heures, elle se rongeait les ongles dans une petite cellule triste, grise, dont les murs étaient couverts d’insultes, et là, elle était dans la voiture, avec son père, en route vers ce qui avait longtemps été sa maison, un petit pavillon indépendant dans l’un des quartiers les plus calmes de Reims. Elle peinait encore à le croire.

Pourtant, lorsque la porte du garage s’ouvrit, et que la Ford entra, elle comprit qu’elle n’était pas dans un rêve. Elle était bien sortie de prison.

— Tu viens ?

Le ton peu amène de son père cessa de l’émouvoir.

— J’arrive, murmura-t-elle, les yeux sur la bâtisse qui l’avait vue grandir. J’arrive… J’ai juste besoin d’un peu de temps…

— Tu n’as pas eu assez de temps quand tu étais là-bas ? Allez, dépêche-toi de rentrer à l’intérieur, je n’ai pas envie que tout le quartier sache que tu es revenue.

— Je m’en fiche complètement.

— Toi peut-être, pas moi. Et c’est moi qui vis ici, je te le rappelle.

La tête baissée, Christelle rentra dans la maison. Il y régnait un silence pesant, presque douloureux. Sans y réfléchir, elle posa ses mains sur ses oreilles, comme pour les protéger d’un bruit qui n’existait pourtant pas. Du coin de l’œil, elle vit son père secouer la tête.

— Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi tu te couvres les oreilles comme ça ? Ma parole, tu es devenue cinglée ?

Christelle laissa aussitôt retomber ses bras le long de son corps.

— Non rassure-toi, je suis toujours normale… Enfin autant qu’on puisse l’être après seize mois passés derrière les barreaux.

Le visage marqué de son père se tordit en une moue dubitative.

— Ça ma petite…

Elle ne voulut pas entendre la suite, elle ne la connaissait que trop bien. D’un pas déterminé, elle le planta au milieu de l’entrée pour traverser le salon, et se diriger vers le jardin, derrière la maison.

Devant la grande porte-fenêtre, elle se figea. L’endroit qu’elle avait toujours connu parfaitement entretenu et très joliment fleuri, était envahi par les herbes folles ; les meubles de jardin étaient couverts de terre, souillés de fientes d’oiseaux.

— Ma pauvre maman, formula-t-elle, la gorge nouée par l’émotion.

Le choc passé, elle ouvrit la porte-fenêtre et s’avança dans le carré de verdure laissé à l’abandon. Visiblement, il avait beaucoup plu, car le sol était imbibé et une odeur de nature humide emplissait l’air ; elle la respira à pleins poumons. Dieu que cela faisait du bien de pouvoir sentir autre chose que les odeurs de la prison ! De ses doigts tremblants, elle effleura le tronc du cerisier à moitié mort. De nombreux souvenirs ne tardèrent pas à affluer. Un arbre en fleurs ; un escabeau, son père cueillant de délicieux fruits bien rouges, et bien mûrs en sifflotant, et elle, un panier à la main.

— J’ai mis tes affaires dans ta chambre.

Lentement, Christelle retrouva la réalité : un arbre qui probablement, ne produirait plus rien, et un père qui ne chanterait sans doute plus jamais.

— Je te remercie.

Elle sonda ses yeux, pleins d’une incommensurable tristesse. Il ne la haïssait pas vraiment, réalisa-t-elle, il souffrait simplement des conséquences de ce qu’elle avait fait.

— Est-ce que… Est-ce que ça va aller ? Je veux dire…

— Oui, ça va aller, assura-t-elle, touchée de le voir subitement manifester pour elle autre chose que de la rancune, et de la colère. Sois tranquille, je ne vais pas t’encombrer bien longtemps.

Au lieu de lui répondre, Maurice lui tourna le dos, et disparut dans la cuisine, une pièce séparée du salon.

Christelle demeura encore un long moment dans le jardin. La réadaptation à une vie normale, une vie sans horaires, sans gardiens, sans barreaux, allait être difficile songea-t-elle. Elle le savait bien entendu, elle avait entendu le récit d’autres codétenues récidivistes. Elle savait qu’après un passage par la case prison, la réalité à l’extérieur n’était plus la même. Et plus l’emprisonnement durait, plus tout se compliquait à la sortie. Se réinsérer dans une société qui avait continué à avancer sans attendre personne, n’était pas chose aisée. Il fallait tout réapprendre. Tout recommencer. Retrouver un travail, entreprendre un tas de démarches administratives… Elle n’aurait pas le choix que de se lancer sans attendre, mais cela allait être difficile. Elle allait devoir trouver en elle des ressources de force et de courage qu’elle était loin d’avoir.

— Papa, lui demanda-t-elle brusquement, tu me conduiras à elle ? – Assis dans le canapé, ce denier continua de feuilleter son journal comme si de rien n’était. – Je dois la voir, c’est important pour moi. S’il te plaît, réitéra Christelle, en le suppliant presque. J’ai besoin d’elle. Elle me manque tellement…

— Tu crois qu’elle ne me manque pas à moi ? s’irrita Maurice par-dessus les informations sportives. Tous les jours je pense à elle. Tous les jours je m’attends à la voir là, à côté de moi, avec son magazine de mots croisés ! Tous les matins, tous les midis, tous les soirs… Tu crois être la seule à qui elle manque ?

— Je n’ai pas dit cela… Je sais qu’elle te manque bien sûr… Qu’elle nous manque à tous les deux.

Rapidement son père reprit la lecture de son journal. Christelle remarqua sa main légèrement tremblante ; son cœur manqua un battement.

— Nous verrons, l’entendit-elle grogner. Commence par aller ranger tes affaires, tu veux ?

Elle dut se contenter de cette réponse en demi-teinte. Les épaules basses, elle grimpa à l’étage. Dans le couloir, elle s’immobilisa quelques secondes devant la chambre de ses parents, avant de poursuivre vers ce qui avait été, pendant les premières dix-neuf années de sa vie, la sienne.

Rien n’avait changé. L’armoire en hêtre, la petite bibliothèque, le lit mezzanine, le bureau avec cette étonnante lampe que son père lui avait offerte à son dix-huitième anniversaire – une lampe particulièrement design, vert pomme, toute ronde, entourée de deux bacs pour mettre téléphone portable, clefs et paquets de mouchoirs. Un cadeau atypique qu’elle avait immédiatement adoré. Tout dans sa chambre était à sa place, intact.

Tournant volontairement le dos au baluchon que son père avait posé sur sa chaise de bureau, elle ouvrit son armoire. Revoir les pantalons, les jupes, les robes de son ancienne vie, de sa vie d’avant, fut pour elle un véritable choc. Il n’y avait pas si longtemps, tous ces vêtements trônaient dans un petit dressing, dans une autre chambre, dans une autre maison… D’un mouvement de tête brutal, Christelle chassa des souvenirs encore bien trop vifs ; elle attrapa sans réfléchir un pantalon en jean noir, un pull-over blanc et sa veste en simili cuir et les posa sur le bureau. Puis elle se rendit dans la salle de bains. Lorsqu’elle en poussa la porte, son estomac se noua. Le carrelage blanc, l’évier, le bac de douche… Tout était propre, immaculé. On sentait même la discrète odeur de vanille d’un diffuseur de parfum. Incrédule, elle se pinça la main à plusieurs reprises. Non, elle ne rêvait pas. Ici, pas de saleté ni d’excréments. Aucune serviette hygiénique ne traînait au sol ni n’était collée aux murs, dont la peinture crème avait depuis longtemps disparu sous une couche maronnâtre peu ragoûtante. Pas le moindre microbe… Tout respirait le propre et sentait bon.

Obéissant à un réflexe acquis pendant son incarcération, Christelle pivota sur elle-même et attendit pour voir qui allait entrer. En prison, les douches étaient collectives, et toutes les fois où elle avait été autorisée à en prendre une, elle l’avait fait sous le regard des autres codétenues. La douche là-bas avait été une épreuve qu’elle n’était pas près d’oublier. C’était l’un des lieux les plus violents qu’elle ait jamais connus. Des femmes s’y insultaient copieusement et se battaient avec une extrême brutalité. D’autres y déféquaient, à la vue de toutes, avant de ramasser leurs excréments et de les balancer au visage de n’importe laquelle qui entrait dans son champ de vision. Certaines enduraient moqueries et blagues obscènes, d’autres se faisaient tripoter… Chassant de son esprit le jour où elle-même avait pris un coup de poing au visage, et celui où elle avait reçu un coup de ciseaux sur le flanc gauche, elle se déshabilla lentement. La chair de poule ne tarda pas à lui hérisser les poils. Courage Chris, tu ne risques rien ici. Tu es en sécurité. Dans le miroir à côté du lavabo, elle observa son corps maigre mal épilé, elle posa un doigt sur les cicatrices en haut de ses cuisses, sur son ventre, son flanc, son poignet gauche, ses avant-bras. Autant de souvenirs imprimés dans ses chairs, avec lesquels elle allait devoir apprendre à vivre.

D’un pas mal assuré, le corps tremblant comme une feuille, la jeune femme ouvrit la cabine de douche et mit un pied à l’intérieur. La simple vue du tapis antidérapant bleu, en forme de poisson, suffit à lui arracher quelques larmes. Avec précaution, elle entra entièrement, et tourna le mitigeur. Elle n’avait pas reçu une seule goutte sur la peau que déjà, elle se mit à crier en faisant un bond sur le côté. Depuis seize mois, toutes les fois où elle avait pris une douche, elle avait dû subir une eau trop chaude ou trop froide. Aucune des surveillantes n’avait jamais été capable de lui fournir une eau à bonne température. Et les rares fois où elle s’était plainte, en particulier dans les débuts de son incarcération, elle les avait braquées. Ça ne te convient pas ? Très bien, la prochaine fois tu n’auras pas de douche, tu laisseras ta place à quelqu’un d’autre. De toute manière vu que tu ne fous rien, tu n’as pas besoin de te laver ! Et voilà comment, pendant tout le temps qu’elle était demeurée dans cette maison d’arrêt là, elle n’avait pu se doucher que deux fois par semaine.

Au premier transfert vers une autre prison, elle avait appris à se taire, et à endurer une eau glacée ou brûlante sans piper mot, laissant à quelqu’un d’autre le soin de se plaindre à sa place.

Très prudemment, Christelle risqua un doigt pour tester la température de l’eau qui tombait du pommeau. Tiède. Elle resta encore quelques secondes en alerte, avant de se risquer à passer entièrement sous le pommeau. Une pluie délicieuse, ni trop chaude, ni trop froide, martela sa tête et ses épaules. Instantanément, elle se mit à pleurer. À pleurer de plus en plus, à pleurer si fort que ses sanglots dominèrent le claquement sec des gouttes d’eau s’écrasant sur le sol. Elle pleura au point de se laisser tomber par terre, sous un jet puissant, mais tiède, et d’oublier tout le reste.

Les coups frappés à la porte en verre fumé de la cabine la firent brusquement sursauter. En deux mouvements, elle fut sur ses pieds.

— J’ai terminé, lança-t-elle d’une voix angoissée. J’arrive.

— Est-ce que ça va ? Lorsqu’elle reconnut la voix de son père, elle se rappela enfin où elle se trouvait. Christelle est-ce que tout va bien ? J’ai frappé à la porte de la salle de bains, mais tu ne m’as pas répondu. Et je t’ai entendue pleurer…

— Oui, assura la jeune femme, des larmes dans la voix, ça va bien.

— Tu en es sûre ?

— Oui… Je vais sortir dans une minute.

— Très bien euh… Je te laisse, s’empressa son père en se hâtant vers la porte.

Avec beaucoup de prudence, Christelle entrouvrit la porte de la cabine ; son père était bel et bien parti. Alors, elle fit de nouveau couler l’eau, et se savonna minutieusement avec un gel douche masculin. Elle mit un temps interminable à frotter chaque centimètre carré de cette peau que la prison avait rudoyée et abîmée. À de nombreuses reprises, elle serra les dents, mais elle s’acharna ainsi jusqu’à ce que l’intégralité de son corps ne soit plus qu’une énorme boule de feu. Alors seulement elle sortit de la douche, et comprit, en dégoulinant sur le tapis de bain, qu’elle n’avait pas préparé de serviette. Elle s’imagina un instant s’essuyer avec le tee-shirt qui gisait sur le sol, mais elle renonça très vite à cette idée, préférant encore utiliser la serviette à main. Avec énergie, elle frotta ses cheveux et sécha son corps, puis elle tomba à genoux et sécha le carrelage afin de le rendre aussi beau et propre qu’au moment où elle était entrée dans la pièce ; elle termina en nettoyant l’intérieur du bac de douche, et le pommeau avec le produit javellisant qu’elle trouva dans le meuble sous l’évier.

En prison, elle s’était efforcée d’entretenir ses neuf mètres carrés afin de ne pas se laisser aller, et vivre dans une crasse sans nom. Mais parfois, elle n’avait pas eu le choix. Elle avait dû composer avec des camarades de cellule dépourvues d’hygiène, et supporter de dormir dans des draps rarement changés.

Ici bien sûr, tout était différent, et même si sa mère n’était plus là, même si le jardin n’était plus entretenu, son père avait continué de nettoyer l’intérieur de sa maison, et de sa salle de bains. Il était inenvisageable qu’elle lui fasse honte en laissant derrière elle, des traces de son passage.

 

Lorsqu’elle descendit le retrouver, ses longs cheveux châtains encore tout humides, le teint blafard, les yeux hagards, il eut un mouvement de recul. Pour autant, il ne formula pas la moindre remarque.

— Tu veux manger un bout ?

— Non, assura-t-elle en secouant la tête, je veux aller la voir. Tu veux bien m’y emmener ?

Elle le vit hésiter et sentit le refus arriver.

— Tu ne peux pas attendre demain ? 

— J’attends depuis trois mois, six jours et douze heures… J’ai trop attendu.

Inconsciemment Maurice hocha la tête.

— Je ne t’accompagne pas, prévint-il. Je t’y conduis seulement.

Christelle devina, et comprit, toutes ses réticences. Elle avait de la peine pour lui, une peine incommensurable. À soixante-sept ans, en retraite depuis trois ans et demi, il avait théoriquement encore de beaux jours devant lui. Des jours qu’il avait prévu de partager avec celle qu’il avait épousée quelque trente-deux ans plus tôt. Au lieu de cela…

— Je ne t’en demande pas davantage.

Lorsqu’elle l’entendit soupirer, elle sut qu’elle avait gagné, et ce fut pour elle un immense soulagement.

— Je vais sortir la voiture, attends-moi ici. 

 

Sans surprise, Maurice se gara non loin du cimetière de la Neuvillette, mais ne décrocha pas sa ceinture. Christelle écouta ses indications avant d’ouvrir la porte, et de descendre de voiture.

La gorge serrée, le cœur douloureux, elle emprunta l’allée qui lui avait été indiquée, et trouva rapidement la stèle qu’elle cherchait : Anne Carpentier, née Latelier : 1947-2015. La simple vue du portrait en noir et blanc de sa mère lui coupa les jambes.

— Maman, sanglota-t-elle, maman pardonne-moi. Je suis si désolée.

Incapable de se contrôler plus longtemps, la jeune femme entoura la stèle de ses bras et pleura, la joue contre les inscriptions en lettres dorées. Sa mère l’avait toujours soutenue. Elle s’était battue avec elle, à ses côtés. Elle lui avait écrit, et lui avait rendu visite. Toutes les fois où elle avait été transférée dans un autre centre pénitentiaire, Anne avait répondu présente. Elle lui avait toujours rendu visite, pour lui sourire, et lui donner un peu d’espoir. Elle n’avait jamais défendu son geste, mais elle l’avait compris, et surtout, elle le lui avait pardonné. Pour elle, sa fille n’aurait jamais dû être incarcérée. Elle aurait dû être condamnée pour son crime oui, mais avec du sursis. Au lieu de cela, Christelle avait écopé d’une peine de trois ans d’emprisonnement, dont seize mois fermes. Seize mois, ça va aller ma chérie. Si tu te comportes bien, ils écourteront ta peine, j’en suis sûre. Elle ne s’était pas toujours bien comportée, si bien qu’elle n’avait jamais eu de remise de peine. Elle n’avait même pas pu assister à ses funérailles. Elle avait formulé la demande, mais elle avait été rejetée, sans vraiment d’explication. De cela aussi, elle s’en voulait.

— J’aurais voulu venir te dire au revoir, maman, pleura-t-elle. J’ai tout fait pour qu’ils me laissent sortir, mais ils n’ont pas voulu. Je voulais être là pour toi, et pour papa… J’ai tellement mal pour lui ! Il m’en veut, il me rend responsable de tout, et dans le fond, il a raison. C’est bien de ma faute si aujourd’hui tu es là, six pieds sous terre, pendant que lui erre comme une âme en peine dans votre maison. C’est de ma faute… – Un nouveau sanglot l’empêcha de poursuivre. – Maman, hoqueta-t-elle, il va falloir que tu m’aides. J’ai si peur de ce qui m’attend maintenant. Je ne sais pas comment je vais faire pour m’en sortir, pour vivre avec ce passé, pour essayer d’adoucir la peine de papa… Sans toi tous les deux nous sommes perdus… La prison a détruit ta petite fille maman. Je ne sais pas si j’aurai la force de sortir la tête de l’eau. Je ne sais pas… – Effondrée, Christelle se laissa aller contre le marbre froid avant de rencontrer le regard sérieux, mais si plein de bonté de sa mère. – Je sais ce que tu as envie de me dire maman, que tous tes efforts ne doivent pas être vains. Que je dois laisser la prison derrière moi, et me construire une vie. Que je suis jeune, que l’espoir est permis. Je sais tout ça. Je le sais par cœur. Ce sont des mots. Tes mots. Ceux que tu m’écrivais dans tes jolies lettres. Ceux qui me faisaient chaud au cœur. Ceux qui me donnaient la force de me battre, la force de tenir. De bien jolis mots maman, mais des mots. Seulement des mots. Les mots ne font pas vivre. Ils ne me suffiront pas, ni ce soir, ni demain, ni tous les autres jours. J’ai voulu en finir en prison, tu sais ? Oui, bien sûr. La première fois, ils vous ont appelés, et tu as foncé prendre de mes nouvelles. La deuxième fois, papa n’est pas venu. Je ne lui en veux pas. Il venait de te perdre, et me détestait probablement comme jamais. J’ai encore envie d’en finir, confia-t-elle douloureusement. En finir, et te rejoindre, où que tu sois. Mais je ne peux pas le laisser seul. Je ne peux pas… Je vais essayer maman. Essayer de vivre. Je ne veux pas que tu regrettes d’avoir donné ta vie pour moi. Je ne te promets rien, mais je vais faire de mon mieux, de laisser la prison derrière comme tu disais, et d’aller de l’avant, vers une vie plus belle, une vie sans toutes ces horreurs. Une vie où tu ne seras malheureusement plus là.